VI NOTICE BIOGRAPHIQUE
qu'afTermir en lui ces dispositions aimantes. Dans les milieux si différents quMl traversa plus tard, il garda quelque chose de Tenfant. La vie de famille dans toute sa simplicité resta son idéal, et rien ne vint effacer en lui Timpression du bonheur quMl y avait goûté.
Cette existence calme et retirée se prolongea jusqu'à TÉcoIe normale. Les premières années d'études même n*y changé* rent rien. A huit ans, Grousset était entré comme externe au collège Rollin. Il y resta de i868 à i876p sans qu'on puisse marquer quelles influences spéciales il y subit. Le seul souvenir qu'il garda de cette époque fut celui du malheur irréparable qu'il y éprouva. Le l" janvier 1872, il perdit cette mère qu'il adorait. Ce fut pour lui une secousse violente dont il ne se remit jamais, dont il souffrit surtout chaque fois qu'il dut se séparer de sa famille.
Tels sont les sentiments qu'il exprime lors de son premier voyage au mois d'août i876. Il avait été envoyé à Darmstadt pour apprendre l'allemand; mais les dispositions où il se trouvait rendirent son séjour profondément triste. Dans quelques pages intimes écrites à cette époque, il se raconte à lui-même son chagrin, a II y a en moi, dit-il, quelque chose de vide,
d'incomplet. Il me manque mon home, mon chez moi et la
seule chose qui me plaise, malgré Vamertume qui s'y mêle, est encore le souvenir. » — Puis il continue, revoyant dans les moindres détails sa maison absente, refaisant par la pensée sa vie de chaque jour, ses occupations de la journée : c Je suis déjà comme engourdi; le retour sera une résurrection,,. En vérité, toutes les sciences du monde valent-elles quelques jours où rofi est heureux? i Plus tard, membre de l'École française de Rome, il aura les mêmes souvenirs et les mêmes regrets. Cette mélancolie du bonheur, cette certitude que l'homme ne le trouve que près des siens, dans l'affection qu'il donne et dans ceiie qu'il reçoit, sera même toute la philosophie de son œuvre. Cette philosophie est née d'un sentiment, coiîime ce sentiment lui est venu du milieu où il a grandi.
A soi^ retour de Darmstadt, Grousset quitta le collège Rollin pour entrer à Louis-le-Grand. Il y fit deux années de rhéto*
NOTICE BIOGRAPHIQUE • Vil
rique et une année de philosophie, qui se terminèrent par de brillants succès au lycée et au concours général. Mais ces études eurent pour lui un autre résultat. Elles commencèrent vraiment son éducation intellectuelle et développèrent en lui une de ses qualités maîtresses, Vesprit d'analyse. Cette faculté s^éveilla d'abord à la lecture des grands écrivains anciens ou modernes, français ou étrangers; elle se forma surtout par renseignement des sciences philosophiques. Aux yeux de Grousset, ces études étaient pour Tesprlt un exercice excellent. Il les flt avec un désintéressement complet de la vérité des opinions; il ne jugea pas, il chercha à comprendre. Les notes quMl prit sur ses lectures, les réflexions dont il les commenta prouvent quelle était alors la curiosité de son esprit. Il dévora surtout les philosophes contemporains, s'éprit de M. Cousin et de M. Taine, non sans leur faire quelques infidélités. Au fond, il ne subit rinfluence d'aucun maître, il ne se livra à aucune doctrine; il les parcourut toutes. Ce fut un aventurier de la pensée, et il revint de cette excursion parmi tant d'idées contraires avec une grande souplesse intellectuelle. Son année, de philosophie en fit un vrai psychologue. S'appliquer à connaître pour connaître, voilà bien le programme que, dès ce moment, il s'imposa.
Il ne fit en cela que suivre l'influence de son temps. En dépit de ses contradictions, notre siècle a une grande unité; c'est un siècle d'analyse. Quel que soit l'ordre de production à laquelle elle s'applique, la pensée contemporaine procède par la même méthode et arrive aux mêmes résultats. Elle décompose, elle observe, mais elle n'approuve pas plus qu'elle ne condamne. Philosophique, la critique n'a plus qu'un objectif : se rendre compte des idées, et chercjier de quels éléments elles se composent. Artistique et littéraire, elle replace l'œuvre qu'elle étudie dans le milieu où elle s'est faite, et analyse les influences diverses qui lui ont permis de naître. Qu'on le regrette ou non, toute notre éducation tend à ce but. On ne juge plus une œuvre intellectuelle au nom d'un idéal auquel on la compare; on l'étudié en elle-même, et on ne la regarde qu'en se plaçant à un certain angle qui est celui que lauteur