‹ OEuvres posthumes: essais et poèsiesChapitre 3 sur 165 · VIII NOTICE BIOGRAPHIQUE · texte numérisé non relu

VIII NOTICE BIOGRAPHIQUE

nous impose. La critique en viçnt ainsi, à saisir des nuances d'un)s merveilleuse ténuité. Nous n'avons jamais tant et si bien compris. Qn a mis au- creuset Tâme humaine et toutes ses connaissances. Il ne s'agit maintenant que de bien voir; et ce n'est certes pas la vu$ qui nous manque! On nous apprend assez à nous en servir!

Quand l'esprit d'analyse se joint à un sentiment, il produit le dHetiantisme. Ce sentiment est que, pour bien comprendre une idée, il faut la faire sienne, et qu'une telle impression n'a rien en soi que de très agréable et de très légitime. Ce don si rare d'étendre notre vie, de la composer de celle des autres, est assurément une source infinie de jouissances très délicates. Mais prenons garde qu'en passant par tant d'idées l'esprit n'en arrive à une paresse morale qui le rende incapable de faire son choix. Cette faculté d'assimilation étend souvent nos connaissances aux dépens de nos convictions. Au bout de ces métamorphoses, c'est toujours le doute, et le doute venant d'une trop grande richesse de certitudes. C'est aussi l'égoîsme, car ce luxe de sensations n'est au fond qu'une manière supérieure de s'aimer. Le dilettantisme est la maladie d'hommes très raffinés qui se défient toujours de leur santé. Ne pouvant se persuader à eux-mêmes qu'ils se portent bien, ils goûtent à tous les remèdes et finissent par en mourir. L'esprit peut aussi souffrir d'une illusion semblable. Trop d'idées l'épuisent; tant d'impressions diverses le rendent incapable d'agir; il meurt enfin d'avoir trop compris.

C'est par ces états d'âme que Grousset passa peu à peu dans. ses dernières années de collège. Redoutable expérience dont il ne sortit pas sans meurtrissure et sans pertes I L'esprit d'analyse, le dilettantisme, mais aussi le doute métaphysique et religieux, tels en furent les résultats. En résumé, toute cette partie de sa vie le rendit apte à critiquer, mais peu capable de produire. Il disait alors de lui qu'il ne pouvait se former une conviction, les ayant toutes. Il lui fallait autre chose pour être lui-même, et la croyance religieuse qu'il retrouva plus tard fut le germe fécond qui tomba dans cette terre si bien préparée à le recevoir.

NOTICE BtMRÂPHIQÙE I^

Heureusement, dans ce naufrage des croyances pd^tives, il

lui resta encore une certitude. Il con^orva lé goût dés KëUeà' ' et grandes choses, et il trouva dans \€ cuJte du beau celte religion qui lui manquait. Par instinct, beaucoup plus que par raisonnement, il resta profondément idéaliste. L^xpres*-* sion d'un sentiment généreux le ravissait autant qu'une belle statue ou qu'une jolie page. En morale comme en llttératiiQB, il ne cessa jamais de croire à l'existence de règles supérieures qui s'appliquent à l'intelligence comme à la volonté. Tout ce qui nous élève au-dessus des faits lui sembla bon, et la destinée la pluà enviable lui parut être de réaliser les types divins de moralité ou de beauté que la nature brutale ne nous donne pas. Telles sont, au moins, les idées qu'il exprime à cette époque. Son sens esthétique était alors à peu près formé. Il avait fait dans ses vacances de 1878 un premier voyage dans ritalie du Nord. Il en revint avec un goût très prononcé pour la peinture, et ce goût se développa tout à fait dans l'année qui suivit. Il avouait qu'un de ses grands plaisirs d'écolier était d'aller flâner dans les galeries du Louvre. La ^connaissance des grands peintres ne lui prit pas moins de temps que l'étude des philosophes, et il fut tout heureux en octobre 1879 de retourner en Italie, t tomber en arrêt » devant les Raphaël du palais Pitti, les Véronése et les Tintoret de Venise. Cette adoration devint d'autant plus vive que sa pensée philosophique fut moins assurée. Ce dilettante trouva dans la communion des grandes idées ou des belles choses le seul culte qui lui convint.

Cette éducation toute critique s'acheva à TÉcole normale. Grousset y entra le 2 novembre 1879, et les trois années qu'il y passa tiennent dans sa vie la première place. Nous y insis* terons en montrant ce qu'il fut à l'École^ et dans quelles idées nouvelles il en sortit.

Le premier sentiment qu'il y éprouva fut celui de son isolement. Il écrivait alors : u J'ai beau faire^ fai toutes les peines « du monde à m'imaginer que je vais entrer à V École normale. u Comme ma vie va être changée du tout au tout! J'entre là dans « un monde que je ne connais point. Il faudra quitter toutes

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