‹ OEuvres posthumes: essais et poèsiesChapitre 55 sur 165 · PAISIBLEMENT · texte numérisé non relu

PAISIBLEMENT

Je suis sfir de ton cœur, je suis sûr de moi-même ;

Je t*aime sans faiblesse et sans crainte; je t'aime

Paisiblement; je sais qui nous sommes tous deux,

Et sous le grand sourire ineffable des cieux,

Sous l'azur glorieux que nul regard ne sonde.

Gomme lui ma tendresse est sereine et profonde,

Et mon bonheur est pur et calme comme lui.

Je connais que demain sera tel qu'aujourd'hui.

Nos deux âmes se sont Tune à l'autre données.

C'en est fait. Nous irons où vont nos destinées,

Ensemble, le front haut, Tœil limpide — pensant,

Si la route parfois est mauvaise au passant,

Et si le vent d'hiver souffle sur notre tête,

Que dans nos cœurs aimants, que dans nos cœurs en fête^

Chaque jour se réveUle, ainsi qu'un chant d'autel,

L'hymne joyeux et clair du printemps immortel.

De Rome à Naples, décembre 1882.

Donc notre vieille foi catholique est stupide, L'esprit est las enfin qu'on le mène à la bride : Esclave séculaire il est devenu vieux, Assez pour marcher seul et se passer des dieux. A lui les flots d*azur et l'ivresse première De hausser librement son front dans la lumière Et d'être en aventure au seuil de l'inconnu.

Oh! comme il a repris son orgueil ingénu.

Hier crime, à présent qu'une clarté s'est faite, Ëpanouissement de toute l'âme en fête.

Que l'enclos déserté lui semble étroit, à lui, L'insurgé triomphant qui connaît d'aujourd'hui Cette immensité vierge offerte à sa prunelle. Gouffre sans borne fait pour la course éternelle, Pour l'essor infini du rêve audacieux Dont l'altière envergure a dépassé les cieux ! Maîtres, où donc est-il ce serviteur docile Qui, chaque jour muet et courbé sur l'argile, Éternisant sa tâche avec soumission, Creusait et recreusait dans le même sillon?

Regardez, il s'élance, il va, fuyard sublime. Du premier coup de rein franchissant un abime

Rien ne peut plus barrer sa route; il a besoin

Désormais de marcher plus loin, toujours plus loin.

Il lui faut dans la nuit poursuivre à perdre haleine

Les blanches vérités dont Tœil distingue à peine

Le glorieux sourire et les mâles attraits.

Il veut la sainte horreur des gouffres vus de près,

Les tempêtes des airs, Touragan des pensées

Au souffle de l'esprit Tune à l'autre froissées.

Et le mobile aspect du nouvel horizon

Que chaque pas qu'on fait découvre à la raison.

Gomme le juif qu'entraîne un céleste anathème,

Il gravit les sentiers qu'il se fraye à lui-môme

Et s'avance, écoutant ce que dit en chemin

La voix de la nature au cœur du genre humain.

Maîtres, pour arrêter ses audaces nouvelles

Il faudrait lui couper au dos ses grandes ailes;

Il faudrait garrotter le géant qui s'enfuit

Et crever ses deux yeux où trop de clarté luit.

C'est l'œuvre de la foi que cette œuvre insensée ;

Croire, c'est mutiler soi-même sa pensée,

C'est la river, mourante, à son boulet pieux.

— Eht bien, nous, les croyants, nous avons dit : tant mieux.

led rudes lutteurs, les combattants épiques Qui jetiez fièrement aux arènes antiques Le superbe défi des credo factieux, Vous qui, le corps brisé, la gloire dans les yeux. Sentant couler sur vous le sang qui vous baptise Étendiez les deux mains vers la palme conquise, Dites-nous, ô vaincus, plus beaux que des vainqueurs, Dites si la souffrance ennoblira les cœurs^

Et si nos tristes cieux d*où la foi se retire

Vont se dorer encore à Taube du martyre.

Nous autres, qui prions et qui pleurons ici

Aurons-nous avec vous place à Thonneur aussi,

Et ferez-vous accueil à la troupe nouvelle,

Premiers nés delà foi, morts les premiers pour elle?

Aht quand viendra le jour du grand supplicié.

Quand ceux qui l'ont proscrit, quand ceux qui l'ont nié,

Pâles, reconnaîtront le Maitre qui se veuge.

Quand le Christ menaçant — ton Christ, ô Michel-sAnge,

Fatigué de pardon — lèvera contre nous

Son bras que perce encor la marque de nos clous.

Alors, transfigurés par la mort, votre amante,

Vous paraîtrez avec Tauréole naissante.

Et sur vous flotteront, tout pleins de souvenirs,

cœurs purs, le lin blanc, et la pourpre, ô martyrs.

On ne sait quelle main jettera plein les nues.

Devant vous des milliers d'étoiles inconnues;

Et chacune sera, feu dans Tombre enchâssé,

Une goutte du sang que vous avez versé.

Triomphateurs, chantez vos fières agonies,

Chantez Thymne serein des tortures bénies,

Les tenailles d'acier, les grils rougis au feu

Et les lions broyant des corps sous le ciel bleu.

Chantez ! — Mais au milieu de votre apothéose

Cherchez dans l'ossuaire immense quelque chose

Et, nous montrant au Dieu des mornes crucifix.

Héros de la douleur, dites : a Ce sont nos filst x>

Oui, les teDDips plus sereins sont passés où l'enfance Respirait à longs traits la facile croyance;

Où Fâme en fleur s*ouvrait doucement vers le ciel; Où la raison qui prouve et le cœur qui devine, Guidés aux mêmes feux de Tétoile divine, Montaient d'un vol égal au delà du réel.

Gomme un potier reprend la glaise humide encore Et selon son plaisir en fait Tume ou Famphore, Dieu ramasse parfois les âmes dans sa main ; Il pétrit cette argile où son souffle a mis l'être Et change pour les jours inconnus qui vont naitre Les formes qu'en naissant revêt l'esprit humain.

Voici qu'il faut douter. Les preuves séculaires,

Quand nous les secouons retombent en poussière;

Les astres ont cessé de louer le Seigneur,

La science a banni jusqu'au nom du miracle,

Et la création qui ne rend plus d'oracle

Ne révèle à nos yeux que sa propre splendeur.

Sourires des flots clairs, tristesses des nuits sombres Apaisement des bois où s'étendent les ombres. Soleils disparaissant dans les lointains en feu. Aubes qui vous levez sur les montagnes roses. Douces voix, harmonie ioelTable des choses.

Pourquoi donc avez-vous renié votre Dieu ?

Pourquoi? Pour que blâmant l'universel blasphème L'homme veuille, malgré vous tous, malgré lui-même, Groire — et vous tyrannise avec sa volonté, Pour qu'au lieu de subir l'évidence, il la crée Et que la foi du cœur soit la palme sacrée Dont aucun n'est fait digne avant d'avoir lutté.

C'est bien. Nous acceptons de livrer la bataille;

Si quelqu'un sent la peur le prendre, qu'il s'en aille :

Frères, demeurons là) fidèles au devoir.

A peine la blancheur du matin nous éclaire.

Nous avons tout un jour, tout un jour pour bien faire,

Et nous continuerons le duel jusqu'au soir.

Frères, la nuit clora nos yeux, la nuit sereine Où le bon combattant se couche dans la plaine Et s'endort peu à peu le cœur paisible et fier. Tout fait silence autour du brave qui sommeille, Et, le baisant au front, une étoile vermeille Lui pose doucement un nimbe d'argent clair.

En attendant, soupirs de douleur et de rage.

Bruits du combat, clameurs de Torgueil qu'on outrage

Pleurs longtemps contenus qui nous brûlez les yeux,

Appels désespérés de la raison qui sombre,

Allez trouver le Dieu qui s'est caché dans l'ombre

Et criez-lui que l'homme a reconquis les cieux.

Rome,;i883.

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