‹ Œuvres posthumesChapitre 15 sur 39 · L'AMI JOSEPH · texte numérisé non relu

L'AMI JOSEPH

ON s'était connu intimement pendant tout l'hiver à Paris. Après s'être perdus de vue, comme toujours, à la sortie du collège, les deux amis s'étaient retrouvés, un soir, dans le monde, déjà vieux et blanchis, l'un garçon, l'autre marié.

M. de Méroul habitait six mois Paris et six mois son petit château de Tourbeville. Ayant épousé la fille d'un châtelain des environs, il avait vécu d'une vie paisible et bonne dans l'indolence d'un homme qui n'a rien à faire. De tempérament calme et d'esprit rassis, sans audaces d'intelligence, ni révoltes indépendantes, il passait son temps à regretter doucement le passé, à déplorer les mœurs et les institutions d'aujourd'hui, et à répéter à tout moment à sa femme, qui levait les yeux au ciel, et parfois aussi les mains, en signe d'assentiment énergique: «Sous quel gouvernement vivonsnous, mon Dieu?»

M™* de Méroul ressemblait intellectuellement à son mari, comme s'ils eussent été frère et sœur. Elle savait, par tradition, qu'on doit d'abord respecter le Pape et le Roi !

Et elle les aimait et les respectait du fond du cœur,

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sans les connaître, avec une exaltation poétique, avec un dévouement héréditaire, avec un attendrissement de femme bien née. Elle était bonne jusque dans les replis de l'âme. Elle n'avait point eu d'enfant et le regrettait sans cesse.

Lorsque M. de Méroul retrouva dans un bal Joseph Mouradour, son ancien camarade, il éprouva de cette rencojitre une joie profonde et naïve, car ils s'étaient beaucoup amiés dans leur jeunesse.

Après les exclamations d'étonnement sur les changements que l'âge avait apportés à leur corps et à leur figure, ils s'étaient informés réciproquement de leurs existences.

Joseph Mouradour, un Méridional, était devenu conseiller général dans son pays. D'allures franches, il parlait vivement et sans retenue, disant toute sa pensée avec ignorance des ménagements. Il était républicain, de cette race de républicains bons garçons qui se font une loi du sans-gêne et qui posent pour l'indépendance de parole allant jusqu'à la brutalité.

Il vint dans la maison de son ami, et y fut tout de suite aimé pour sa cordialité facile, malgré ses opinions avancées, M™^ de Méroul s'écriait : «Quel malheur! un si charmant homme!»

M. de Méroul disait à son ami, d'un ton pénétré et confidentiel : «Tu ne te doutes pas du mal que vous faites à notre pays.» Il le chérissait cependant, car rien n'est plus solide que les liaisons d'enfance reprises à l'âge mûr. Joseph Mouradour blaguait la femme et le mari, les appelait «mes aimables tortues», et parfois se laissait aller à des déclamations sonores contre les gens arriérés, contre les préjugés et les traditions.

Quand il déversait ainsi le flot de son éloquence démocratique, le ménage, mal à l'aise, se taisait par convenance et savoir-vivre; puis le mari tâchait de

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