L'AMI JOSEPH. I I
détourner la conversation, pour éviter les froissements. On ne voyait Joseph Mouradour que dans l'intimité.
L'été vmt. Les Méroul n'avaient pas de plus grande Joie que de recevoir leurs amis dans leur propriété de Tourbeville. C'était une joie intime et saine, une joie de braves gens et de propriétaires campagnards. Us allaient au-devant des invités jusqu'à la gare voisine et les ramenaient dans leur voiture, guettant les compliments sur leur pays, sur la végétation, sur l'état des routes dans le département, sur la propreté des maisons des paysans, sur la grosseur des bestiaux qu'on apercevait dans les champs, sur tout ce qu'on voyait par l'horizon.
Ils faisaient remarquer que leur cheval trottait d'une façon surprenante pour une bête employée une partie de l'année aux travaux des champs; et ils attendaient avec anxiété l'opinion du nouveau venu sur leur domaine de famille, sensibles au moindre mot, reconnaissants de la moindre intention gracieuse.
Joseph Mouradour fut invité, et il annonça son arrivée.
La femme et le mari étaient venus au train, ravis d'avoir à faire les honneurs de leur logis.
Dès qu'il les aperçut, Joseph Mouradour sauta de son wagon avec une vivacité qui augmenta leur satisfaction. II leur serrait les mains, les félicitait, les enivrait de compliments.
Tout le long de la route il fut charmant, s'étonna de la hauteur des arbres, de l'épaisseur des récoltes, de la rapidité du cheval.
Quand il mit le pied sur le perron du château, M. de Méroul lui dit avec une certaine solennité amicale :
— Tu es chez toi, maintenant.
Joseph Mouradour répondit :
— Merci, mon cher, j'y comptais. Moi, d'ailleurs,
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je ne me gêne pas avec mes amis. Je ne comprends l'hospitalité que comme ça.
Puis il monta dans sa chambre , pour se vêtir en paysan, disait-il, et il redescendit tout costumé de toile bleue, coiffé d'un chapeau canotier, chaussé de cuir jaune, dans un néghgé complet de Parisien en goguette. Il semblait aussi devenu plus commun, plus jovial, plus familier, ayant revêtu avec son costume des champs un laisser aller et une désinvolture qu'il jugeait de circonstance. Sa tenue nouvelle choqua quelque peu M. et M'"" de Méroul qui demeuraient toujours sérieux et dignes même en leurs terres, comme si la particule qui précédait leur nom les eût forcés à un certain cérémonial jusque dans l'intimité.
Après le déjeuner, on alla visiter les fermes : et le Parisien abrutit les paysans respectueux par le ton camarade de sa parole.
Le soir, le curé dînait à la maison, un vieux gros curé, habitué des dimanches, qu'on avait prié ce jourlà exceptionnellement en l'honneur du nouveau venu.
Joseph, en l'apercevant, fit une grimace, puis il le considéra avec étonnement, comme un être rare, d'une race particulière qu'il n'avait jamais vue de si près. II eut, dans le cours du repas, des anecdotes libres, permises dans l'intimité, mais qui semblèrent déplacées aux Méroul, en présence d'un ecclésiastique. 11 ne disait point : «Monsieur l'abbé», mais : «Monsieur» tout court ; et il embarrassa le prêtre par des considérations philosophiques sur les diverses superstitions établies à la surface du globe. Il disait : «Votre Dieu, monsieur, est de ceux qu'il faut respecter, mais aussi de ceux qu'il faut discuter. Le mien s'appelle Raison : il a été de tout temps l'ennemi du vôtre...»
Les Méroul, désespérés, s'efforçaient de détourner les idées. Le curé partit de très bonne heure.