‹ Œuvres posthumesChapitre 17 sur 39 · L'AMI JOSEPH · texte numérisé non relu

L'AMI JOSEPH

Alors le mari prononça doucement :

— Tu as peut-être été un peu loin devant ce prêtre ?

Mais Joseph aussitôt s'écria :

— Elle est bien bonne, celle-là! Avec ça que Je me gênerais pour un calotin ! Tu sais, d'ailleurs, tu vas me faire îe plaisir de ne plus m'imposer ce bonhomme-là pendant les repas. Usez-en, vous autres, autant que vous voudrez, dimanche et jours ouvrables, mais ne le servez pas aux amis, saperlipopette !

— Mais, mon cher, son caractère sacré... Joseph Mouradour l'interrompit :

— Oui, Je sais, il faut les traiter comme des rosières! Connu, mon bon! Quand ces gens-là respecteront mes convictions, Je respecterai les leurs!

Ce fut tout, ce Jour-là.

Lorsque M"* de Méroul entra dans son salon , le lendemain matin, elle aperçut au milieu de sa table trois Journaux qui la firent reculer : le Voltaire, la République française et la Justice.

Aussitôt Joseph Mouradour, toujours en bleu, parut sur le seuil, lisant avec attention V Intransigeant. Il s'écria :

— Il y a, là dedans, un fameux article de Rochefort. Ce gaillard-là est surprenant.

Il en fit la lecture à haute voix, appuyant sur les traits, tellement enthousiasmé, qu'il ne remarqua pas l'entrée de son ami.

M. de Méroul tenait à la main le Gaulois pour lui, le Clairon pour sa femme.

La prose ardente du maître écrivain qui Jeta bas l'empire, déclamée avec violence, chantée dans l'accent du Midi, sonnait par le salon pacifique, secouait les vieux rideaux à plis droits, semblait éclabousser

les murs, les grands fauteuils de tapisserie, les meubles graves posés depuis un siècle aux mêmes endroits, d'une grêle de mots bondissants, effrontés, ironiques et saccageurs.

L'homme et la femme, l'un debout, l'autre assise, écoutaient avec stupeur, tellement scandalisés qu'ils ne faisaient plus un geste.

Mouradour lança le trait final comme on tire un bouquet d'artifice, puis déclara d'un ton triomphant :

— Hein? C'est salé, cela?

Mais soudain il aperçut les deux feuilles qu'apportait son ami , et il demeura lui-même perclus d'étonnement. Puis il marcha vers kii, à grands pas, demandant d'un ton furieux :

— - Qu'est-ce que tu veux faire de ces papiers-là?

M. de Méroul répondit en hésitant :

— Mais... ce sont mes... mes journaux!

— Tes journaux... Ça, voyons, tu te moques de moi! Tu vas me faire le plaisir de hre les miens, qui te dégourdiront les idées, et, quant aux tiens. .. voici ce que j'en fais, moi...

Et, avant que son hôte interdit eût pu s'en défendre, il avait saisi les deux feuilles et les lançait par la fenêtre. Puis il déposa gravement la Justice entre les mains de M'"" de Méroul, remit le Voltaire au mari, et il s'enfonça dans un fauteuil pour achever Y Intransis'eant.

L'homme et la femme, par délicatesse, firent semblant de lire un peu, puis lui rendirent les feuilles républicaines qu'ils touchaient du bout des doigts comme si elles eussent été empoisonnées.

Alors il se mit à rire et déclara :

— Huit jours de cette nourriture-là, et je vous convertis à mes idées.

Au bout de huit jours, en effet, il gouvernait la

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