‹ Œuvres posthumesChapitre 23 sur 39 · LA SERRE · texte numérisé non relu

LA SERRE

MONSIEUR et M""^ Lerebour avaient le même âge. Mais monsieur paraissait plus jeune, bien qu'il fût le plus affaibli des deux. Ils vivaient près de Mantes dans une jolie campagne qu'ils avaient créée après fortune faite en vendant des rouenneries.

La maison était entourée d'un beau jardin contenant basse-cour, kiosques chinois et une petite serre tout au bout de la propriété. M. Lerebour était court , rond et jovial, d'une jovialité de boutiquier bon vivant. Sa femme, maigre, volontaire et toujours mécontente, n'était point parvenue à vaincre la bonne humeur de son mari. Elle se teignait les cheveux, lisait parfois des romans qui lui faisaient passer des rêves dans l'âme, bien qu'elle affectât de mépriser ces sortes d'écrits. On la déclarait passionnée sans qu'elle eût jamais rien fait pour autoriser cette opinion. Mais son époux disait parfois : «Ma femme, c'est une gaillarde!» avec un certain air entendu qui éveillait des suppositions.

Depuis quelques années cependant elle se montrait agressive avec M. Lerebour, toujours irritée et

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dure, comme si un chagrin secret et inavouable l'eût torturée. Une sorte de mésintelligence en résulta. Ils ne se parlaient plus qu'à peine, et madame, qui s'appelait Palmyre, accablait sans cesse monsieur, qui s'appelait Gustave, de compliments désobligeants, d'allusions blessantes, de paroles acerbes, sans raison apparente.

Il courbait le dos, ennuyé mais gai quand même, doué d'un tel fond de contentement qu'il prenait son parti de ces tracasseries intimes. II se demandait cependant quelle cause inconnue pouvait aigrir ainsi de plus en plus sa compagne, car il sentait bien que son irritation avait une raison cachée, mais si difficile à pénétrer qu'il y perdait ses efforts.

Il lui demandait souvent :

— - Voyons, ma bonne, dis-moi ce que tuas contre moi? Je sens que tu me dissimules quelque chose.

Elle répondait invariablement :

— Mais je n'ai rien, absolument rien. D'ailleurs si j'avais quelque sujet de mécontentement, ce serait à toi de le deviner. Je n'aime pas les hommes qui ne comprennent rien, qui sont tellement mous et incapables qu'il faut venir à leur aide pour qu'ils saisissent îa moindre des choses.

II murmurait découragé :

— Je vois bien que tu ne veux rien dire. Et il s'éloignait en cherchant le mystère.

Les nuits surtout devenaient très pénibles pour lui; car ils partageaient toujours le même lit, comme on fait dans les bons et simples ménages. Il n'était point alors de vexations dont elle n'usât à son égard. Elle choisissait le moment où ils étaient étendus côte à côte pour l'accabler de ses railleries les plus vives. Elle lui reprochait principalement d'engraisser :

— Tu tiens toute la place, tant tu deviens gros. Et

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tu me sues dans le dos comme du lard fondu. Si tu crois que cela m'est agréable!

Elle le forçait à se relever sous le moindre prétexte, l'envoyant chercher en bas un journal qu'elle avait oublié, ou la bouteille d'eau de fleur d'oranger qu'il ne trouvait pas , car elle l'avait cachée. Et elle s'écriait d'un ton furieux et sarcastique :

— Tu devrais pourtant savoir où on trouve ça, grand nigaud!

Lorsqu'il avait erré pendant une heure dans la maison endormie et qu'il remontait les mains vides elle lui disait pour tout remerciement :

— Allons, recouche-toi, ça te fera maigrir de te promener un peu, tu deviens flasque comme une éponge.

Elle le réveillait à tout moment en affirmant qu'elle souffrait de crampes d'estomac et exigeait qu'il lui frictionnât le ventre avec de la flanelle imbibée d'eau de Cologne. Il s'efforçait de la guérir, désolé de la voir malade; et il proposait d'aller réveiller Céleste, leur bonne. Alors elle se fâcliait tout à fait, criant :

■ — ■ Faut-il qu'il soit bête, ce dindon-là. Allons! c'est fini, je n'ai plus de mal! rendors-toi, grande chiffe.

il demandait :

— C'est bien sûr que tu ne souffres plus? Elle lui jetait durement dans la figure :

— Oui, tais-toi, laisse-moi dormir. Ne m'embête pas davantage. Tu es incapable de rien faire, même de frictionner une femme.

Il se désespérait :

— Mais... ma chérie...

Elle s'exaspérait :

— Pas de mais . . . Assez , n'est-ce pas. Fiche-moi la paix, maintenant...

Et elle se tournait vers le mur.

Or une nuit, elle le secoua si brusquement, qu'il fit un bond de peur et se trouva sur son séant avec une rapidité qui ne lui était pas habituelle.

II balbutia :

— - Quoi?... Qu'y a-t-il?...

Elle le tenait par le bras et le pinçait à le faire crier.

Elle lui souffla dans l'oreille :

— J'ai entendu du bruit dans la maison. Accoutumé aux fréquentes alertes de M""^ Lerebour,

il ne s'inquiéta pas outre mesure, et demanda tranquillement :

— Quel bruit, ma chérie?

Elle tremblait, comme affolée, et répondit:

— Du bruit... mais du bruit... des bruits de pas... Il y a quelqu'un.

Il demeurait incrédule :

— Quelqu'un? Tu crois? Mais non; tu dois te tromper. Qui veux-tu que ce soit d'ailleurs?

Elle frémissait :

— Qui?... qui?... Mais des voleurs, imbécile! II se renfonça doucement dans ses draps :

— Mais non, ma chérie, il n'y a personne, tu as rêvé, sans doute.

Alors, elle rejeta la couverture, et, sautant du lit, exaspérée :

— Mais tu es donc aussi lâche qu'incapable! Dans tous les cas, je ne me laisserai pas massacrer grâce à ta pusillanimité.

Et saisissant les pinces de la cheminée, elle se porta debout, devant la porte verrouillée, dans une attitude de combat.

Emu par cet exemple de vaillance, honteux peutêtre, il se leva à son tour en rechignant, et sans quitter son bonnet de coton, il prit la pelle et se plaça vis-àvis de sa moitié.

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