‹ Œuvres posthumesChapitre 29 sur 39 · LE VENGEUR · texte numérisé non relu

LE VENGEUR

QUAND M. Antoine Leuillet épousa M""" veuve Mathiide Souris, il était amoureux d'elle depuis bientôt dix ans.

M. Souris avait été son ami, son vieux camarade de collège, Leuillet l'aimait beaucoup, mais le trouvait un peu godiche. II disait souvent : «Ce pauvre Souris n'a pas inventé la poudre.»

Quand Souris épousa M'^*' Mathiide Duval, Leuillet fut surpris et un peu vexé, car il avait pour elle un léger béguin. C'était la fille d'une voisine, ancienne mercière retirée avec une toute petite fortune. Elle était jolie, fine, intelligente. Elle prit Souris pour son argent.

Alors Leuillet eut d'autres espoirs. Il fit la cour à la femme de son ami. II était bien de sa personne, pas bête, riche aussi. Il se croyait sûr du succès; il échoua. Alors il devint amoureux tout à fait, un amoureux que son intimité avec le mari rendait discret, timide, embarrassé. M'"" Souris crut qu'il ne pensait plus à elle avec des idées entreprenantes et devint fi"anchenient son amie. Cela dura neuf ans.

''' Voir Bel-Ami, 2" partie, fin du chapitre 11.

lyô (EUVRES POSTHUMES.

Or, un matin, un commissionnaire apporta à Leuillet un mot éperdu de la pauvre femme. Souris venait de mourir subitement de ia rupture d'un anévrisme.

II eut une secousse épouvantable, car ils étaient du même âge, mais presque aussitôt une sensation de joie profonde, de soulagement infini, de délivrance, lui pénétra le corps et l'âme. M"" Souris était libre.

II sut montrer cependant l'air affligé qu'il fallait, il attendit le temps voulu, observa toutes les convenances. Au bout de qumze mois, il épousa la veuve.

On jugea cet acte naturel et même généreux. C'était le fait d'un bon ami et d'un honnête homme.

II fut heureux enfin, tout à fait heureux.

Ils vécurent dans la plus cordiale intimité, s'étant compris et appréciés du premier coup. Ils n'avaient rien de secret l'un pour l'autre et se racontaient leurs plus intimes pensées. Leuillet aimait sa femme maintenant d'un amour tranquille et confiant; il l'aimait comme une compagne tendre et dévouée qui est une égale et une confidente. Mais il lui restait à l'âme une singulière et inexplicable rancune contre feu Souris qui avait possédé cette femme le premier, qui avait eu la fleur de sa jeunesse et de son âme, qui l'avait même un peu dépoétisée. Le souvenir du mari mort gâtait la félicité du mari vivant; et cette jalousie posthume harcelait maintenant jour et nuit le cœur de Leuillet.

H en arrivait à parler sans cesse de Souris, à demander sur lui mille détails intimes et secrets, à vouloir'tout connaître de ses habitudes et de sa personne. Et il le poursuivait de railleries jusqu'au fond de son tombeau, rappelant avec complaisance ses travers, insistant sur ses ridicules, appuyant sur ses défauts.

A tout moment il appelait sa femme, d'un bout à l'autre de la maison :

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