LETTRE
ous me demandez, madame, si je me moque de vous ? Vous ne pouvez croire qu'un homme n'ait jamais été frappé par l'amour? Eh bien, non, je n'ai jamais aimé, jamais!
D'où vient cela? Je n'en sais rien. Jamais je ne me suis trouvé dans cette espèce d'ivresse du cœur qu'on nomme l'amour! Jamais je n'ai vécu dans ce rêve, dans cette exakation, dans cette folie où nous jette l'image d'une femme. Je n'ai jamais été poursuivi, hanté, enfiévré, emparadisé par l'attente ou la possession d'un être devenu tout à coup pour moi plus désirable que tous les bonheurs, plus beau que toutes les créatures, plus important que tous les univers! Je n'ai jamais pleuré, je n'ai jamais souffert par aucune de vous. Je n'ai point passé les nuits, les yeux ouverts, en pensant à elle. Je ne connais pas les réveils qu'illuminent sa pensée et son souvenir. Je ne connais pas l'énervement affolant de l'espérance quand elle va venir, et la divine mélancolie du regret, quand elle s'est enfuie en laissant dans la chambre une odeur légère de violette et de chair.
Je n'ai jamais aimé.
Moi aussi je me suis demandé souvent jDourquoi cela. Et vraiment, je ne sais trop. J'ai trouvé des raisons cependant; mais elles touchent à la métaphysique et vous ne les goûterez peut-être point.
Je crois que je juge trop les femmes pour subir beaucoup leur charme. Je vous demande pardon de cette parole. Je l'explique. H y a, dans toute créature, l'être moral et l'être physique. Pour aimer, il me faudrait rencontrer entre ces deux êtres une harmonie que je n'ai jamais trouvée. Toujours l'un des deux l'emporte trop sur l'autre, tantôt le moral tantôt le physique.
L'intelligence que nous avons le droit d'exiger d'une femme, pour l'aimer, n'a rien de l'intelligence virile. C'est plus et c'est moins. Il faut qu'une femme ait l'esprit ouvert, délicat, sensible, fin, impressionnable. Elle n'a besoin ni de puissance, ni d'initiative dans la pensée, mais il est nécessaire qu'elle ait de la bonté, de l'élégance, de la tendresse, de la coquetterie, et cette faculté d'assimilation qui la fait pareille, en peu de temps, à celui qui partage sa vie. Sa plus grande qualité doit être le tact, ce sens subtil qui est pour l'esprit ce qu'est le toucher pour le corps. Il lui révèle mille choses menues, les contours, les angles et les formes dans l'ordre nîtellectuel.
Les jolies femmes, le plus souvent, n'ont point une intelligence en rapport avec leur personne. Or, le moindre défaut de concordance me frappe et me blesse du premier coup. Dans l'amitié, cela n'a point d'importance. L'amitié est un pacte, où l'on fait la part des défauts et des qualités. On peut juger un ami et une amie, tenir compte de ce qu'ils ont de bon, négliger ce qu'ils ont de mauvais et apprécier exactement leur valeur, tout en s'abandoimant à une sympathie intime, profonde et charmante.
Pour aimer il faut être aveugle, se livrer entièrement, ne rien voir, ne rien raisonner, ne rien comprendre. II faut pouvoir adorer les faiblesses autant cjue les beautés, renoncer à tout jugement, à toute réflexion, à toute perspicacité.
Je suis incapable de cet aveuglement, et rebelle à la séduction irraisonnée.
Ce n'est pas tout. J'ai de l'harmonie une idée tellement haute et subtile que rien, jamais, ne réalisera mon idéal. Mais vous allez me traiter de fou! Ecoutezmoi. Une femme, à mon avis, peut avoir une âme délicieuse et un corps charmant sans que ce corps et cette âme concordent parfaitement ensemble. Je veux dire que les gens qui ont le nez fait d'une certaine façon ne doivent pas penser d'une certaine manière. Les gras n'ont pas le droit de se servir des mêmes mots et des mêmes phrases que les maigres. Vous, qui avez les yeux bleus, madame, vous ne pouvez pas envisager l'existence, juger les choses et les événements comme si vous aviez les yeux noirs. Les nuances de votre regard doivent correspondre fatalement aux nuances de votre pensée. J'ai, pour sentir cela, un flair de limier. Riez si vous voulez. C'est ainsi.
J'ai cru aimer, pourtant, pendant une heure, un jour. J'avais subi niaisement l'influence des circonstances environnantes. Je m'étais laissé séduire par le mirage d'une aurore. Voulez-vous que je vous raconte cette courte histoire?
«J'avais rencontré, un soir, une jolie petite personne exaltée qui voulut, par une fantaisie poétique, passer une nuit avec moi, dans un bateau, sur une rivière. J'aurais préféré une chambre et un lit; j'acceptai cependant le fleuve et le canot.
C'était au mois de juin. Mon amie choisit une nuit
2l4 ŒUVRES POSTHUMES.
de lune afin de pouvou' se mieux monter la tête.
Nous avons dîné dans une auberge, sur la rive, puis vers dix heures on s'embarqua. Je trouvais l'aventure fort bête, mais comme ma compagne me plaisait je ne me fâchai pas trop. Je m'assis sur le banc, je pris les rames, et nous partîmes.
Je ne pouvais nier que le spectacle ne fût charmant. Nous suivions une île boisée, pleine de rossignols; et le courant nous emportait vite sur la rivière couverte de frissons d'argent. Les crapauds jetaient leur cri monotone et clair; les grenouilles s'égosillaient dans les herbes des bords, et le glissement de l'eau qui coule faisait autour de nous une sorte de bruit confus, presque insaisissable, inquiétant, et nous donnait une vague sensation de peur mystérieuse.
Le charme doux des nuits tièdes et des fleuves luisants sous la lune nous pénétrait. Il faisait bon vivre et flotter ainsi, et rêver et sentir près de soi une jeune femme, attendrie et belle.
J'étais un peu ému, un peu troublé, un peu grisé par la clarté pâle du soir et par la pensée de ma voisine.
— Asseyez-vous près de moi, dit-elle. J'obéis. Elle reprit :
— Dites-moi des vers.
Je trouvai que c'était trop; je refusai; elle insista. Elle voulait décidément le grand jeu, tout l'orchestre du sentiment, depuis la Lune jusqu'à la Rime. Je finis par céder, et je lui récitai, par moquerie, une délicieuse pièce de Louis Bouilhet, dont voici les dernières strophes :
Je déteste surtout ce barde à l'œiI humide Qui regarde une étoile en murmurant un nom Et pour qui la nature immense serait vide, S'il ne portait en croupe ou Lisette ou Ninon.
Ces gens-là sont charmants qui se donnent la peine , Afin qu'on s'intéresse à ce pauvre univers, D'attacher des jupons aux arbres de la planie Et la cornette blanche au front des coteaux verts.
Çerte ils n'ont pas compris les musiques divines, Eternelle nature aux frémissantes voix, Ceux qui ne vont pas seuls par les creuses ravines Et rêvent d'une femme au bruit que font les bois.
Je m'attendais à des reproches. Pas du tout. Elle murmura :
— Comme c'est vrai!
Je demeurai stupéfait. Avait-elle compris?
Notre barque, peu à peu, s'était approchée de la berge et engagée sous un saule qui l'arrêta. J'enlaçai la taille de ma compagne et, tout doucement, j'approchai mes lèvres de son cou. Mais elle me repoussa d'un mouvement bruscjue et irrité :
— Finissez donc! Etes-vous grossier!
J'essayai de l'attirer. Elle se débattit, saisit l'arbre et faillit nous jeter à l'eau. Je jugeai prudent de cesser mes poursuites. Elle dit :
— Je vous ferai plutôt chavirer. Je suis si bien! Je rêve. C'est si bon!
Puis elle ajouta avec une malice dans l'accent :
— Avez-vous donc oublié déjà les vers que vous venez de me réciter?
C'était juste. Je me tus.
Elle reprit :
— Allons, ramez.
Et je m'emparai de nouveau des avirons. Je commençais à trouver longue la nuit et ridicule mon attitude. Ma compagne me demanda :
— Voulez-vous me faire une promesse?
— Oui. Laquelle?
— Celle de demeurer tranquille, convenable et discret si je vous permets...
— Quoi? dites.
— Voilà. Je voudrais rester couchée sur le dos, au fbnd de la barque, à côté de vous, en regardant les étoiles.
Je m'écriai :
— J'en suis.
Elle reprit :
— Vous ne me comprenez pas. Nous allons nous étendre côte à côte. Mais je vous défends de me toucher, de m'embrasser, enfin de... de... me... caresser.
Je promis. Elle annonça :
— Si vous remuez, je chavire.
Et nous voici couchés côte à côte, les yeux au ciel, au fil de l'eau. Les vagues mouvements du canot nous berçaient. Les légers bruits de la nuit nous arrivaient maintenant plus distincts dans le l'ond de l'embarcation, nous faisaient parfois tressaillir. Et je sentais grandir en moi une étrange et poignante émotion , vm attendrissement infini, quelque chose comme un besoin d'ouvrir mes bras pour étreindre et d'ouvrir mon cœur pour aimer, de me donner, de donner mes pensées, mon corps, ma vie, tout mon être à quelqu'un.
Ma compagne murmura, comme dans un songe :
— Où sommes -nous? Où allons -nous? Il me semble que je quitte la terre? Comme c'est doux! Oh! si vous m'aimiez... un peu!!!
Mon cœur se mit à battre. Je ne pus rien répondre; il me sembla que je l'amiais. Je n'avais plus aucun désir violent. J'étais bien ainsi, à côté d'elle, et cela me suffisait.
Et nous sommes restés longtemps, longtemps sans bouger. Nous nous étions pris la main; une force délicieuse nous immobilisait : une force inconnue, supé-
rieure, une Alliance, chaste, intime, absolue de nos êtres voisins qui s'appartenaient, sans se toucher! Qu'était cela? Le sais- je? L'amour, peut-être?
Le jour naissait peu à peu. Il était trois heures du matin. Lentement une grande clarté envahissait le ciel. Le canot heurta quelque chose. Je me dressai. Nous avions abordé un petit îlot.
Mais je demeurai ravi, en extase. En face de nous, toute l'étendue du firmament s'illuminait rouge, rose, violette, tachetée de nuages embrasés pareils à des fumées d'or. Le fleuve était de pourpre et trois maisons sur une côte semblaient brûler.
Je me penchai vers ma compagne. J'allais lui dire : « Regardez donc. » Mais je me tus, éperdu, et je ne vis plus qu'elle. Elle aussi était rose, d'un rose de chair sur qui aurait coulé un peu de la couleur du ciel. Ses cheveux étaient roses, ses yeux roses, ses dents roses, sa robe, ses dentelles, son sourire, tout était rose. Et je crus vraiment, tant je fus affolé, que j'avais l'aurore devant moi.
Elle se relevait tout doucement, me tendant ses lèvres; et j'allais vers elles frémissant, délirant, sentant bien que j'allais baiser le ciel, baiser le bonheur, baiser le rêve devenu femme , baiser l'idéal descendu dans la chair humaine.
Elle me dit :
— Vous avez une chenille dans les cheveux!
C'était pour cela qu'elle souriait!
Il me sembla que je recevais un coup de massue sur la tête. Et je me sentis triste soudain comme si j'avais perdu tout espoir dans la vie.
C'est tout, madame. C'est puéril, niais, stupide. Mais je crois depuis ce jour que je n'aimerai jamais. Pourtant... qui sait?»
Le jeune homme sur qui cette lettre fut trouvée a été repêché hier dans la Seine, entre Bougival et Marly, Un marinier obligeant qui l'avait fouillé pour savoir son nom, apporta ce papier.
Lettre trouvée sur un Noyé' a paru dans le Gil-Blas du mardi 8 janvier 1884,, sous la signature : Maufrigneuse.
LA nuit tiède descendait lentement.
Les femmes étaient restées dans le salon de la villa. Les hommes, assis ou à cheval sur les chaises du jardin, fumaient, devant la porte, en cercle autour d'une table ronde chargée de tasses et de petits verres.
Leurs cigares brillaient comme des yeux, dans l'ombre épaissie de minute en minute. On venait de raconter un affreux accident arrivé la veille : deux hommes et trois femmes noyés sous les yeux des invités, en face, dans la rivière.
Le général de G... prononça :
— - Oui, ces choses-là sont émouvantes, mais elles ne sont pas horribles.
L'horrible, ce vieux mot, veut dire beaucoup plus que terrible. Un afTreux accident comme celui-là émeut, bouleverse, effare : il n'affole pas. Pour qu'on éprouve l'horreur d faut plus que l'émotion de l'àme et plus que le spectacle d'un mort affreux, il faut, soit un frisson de mystère, soit une sensation d'épouvante anormale, hors nature. Un homme qui meurt, même dans les conditions les plus dramatiques, ne fait pas
horreur; un champ de bataille n'est pas horrible; le sang n'est pas horrible; les crimes les plus vils sont rarement horribles.
Tenez, voici deux exemples personnels qui m'ont fait comprendre ce qu'on peut entendre par l'horreur.
«C'était pendant la guerre de 1870. Nous nous retirions vers Pont-Audemer, après avoir traversé Rouen. L'armée, vingt mille hommes environ, vingt mille hommes de déroute, débandés, démoralisés, épuisés, allait se reformer au Havre.
La terre était couverte de neige. La nuit tombait. On n'avait rien mangé depuis la veille. On fuyait vite , les Prussiens n'étant pas loin.
Toute la campagne normande, livide, tachée par les ombres des arbres entourant les fermes, s'étendait sous un ciel noir, lourd et sinistre.
On n'entendait rien autre chose dans la lueur terne du crépuscule qu'un bruit confus, mou et cependant démesuré de troupeau marchant, un piétinement infini, mêlé d'un vague cliquetis de gamelles ou de sabres. Les hommes, courbés, voûtés, sales, souvent même haillonneux, se traînaient, se hâtaient dans la neige, d'un long pas éreinté.
La peau des mains collait à l'acier des crosses, car il gelait affreusement cette nuit-là. Souvent je voyais un petit moblot ôter ses souliers pour aller pieds nus, tant il souffrait dans sa chaussure; et il laissait dans chaque empreinte une trace de sang. Puis au bout de quelque temps il s'asseyait dans un champ pour se reposer quelques minutes, et il ne se relevait point. Chaque homme assis était un homme mort.
En avons-nous laissé derrière nous, de ces pauvres soldats épuisés, qui comptaient bien repartir tout à l'heure, dès qu'ils auraient un peu délassé leurs jambes
roidies ! Or, à peine avaient-ils cessé de se mouvoir, de faire circuler, dans leur chair gelée, leur sang presque inerte, qu'un engourdissement invincible les figeait, les clouait à terre, fermait leurs yeux, paralysait en une seconde cette mécanique humaine surmenée. Et ils s'affaissaient un peu, le Iront sur leurs genoux, sans tomber tout à fait pourtant, car leurs reins et leurs membres devenaient immobiles, durs comme du bois, impossibles à plier ou à redresser.
Et nous autres, plus robustes, nous allions toujours, glacés jusqu'aux moelles, avançant par une force de mouvement donné, dans cette nuit, dans cette neige, dans cette campagne froide et mortelle, écrasés par le chagrm, par la défaite, par le désespoir, surtout étreints par l'abominable sensation de l'abandon, de la fin, de la mort, du néant.
J'aperçus deux gendarmes qui tenaient par le bras un petit homme singulier, vieux, sans barbe, d'aspect vraiment surprenant.
Ils cherchaient un officier, croyant avoir pris un espion.
Le mot «espion» courut aussitôt parmi les traînards et on fit cercle autour du prisonnier. Une voix cria : «Faut le fusiller!» Et tous ces soldats qui tombaient d'accablement, ne tenant debout que parce qu'ils s'appuyaient sur leurs fusils, eurent soudain ce frisson de colère furieuse et bestiale qui pousse les foules au massacre.
Je voulus parler; j'étais alors chef de bataillon; mais on ne reconnaissait plus les chefs, on m'aurait fusillé moi-même.
Un des gendarmes me dit :
— ■ Voilà trois jours qu'il nous suit. Il demande à tout le monde des renseignements sur l'artillerie.
J'essayai d'interroger cet être :
— Q,ue faites-vous? Que voulez-vous? Pourquoi accompagnez-vous l'armée?
II bredouilla quelques mots en un patois inintelligible.
C'était vraiment un étrange personnage, aux épaules étroites, à l'œil sournois, et si troublé devant moi que je ne doutais plus vraiment que ce ne fût un espion. II semblait fort âgé et faible. II me considérait en dessous, avec un air humble, stupide et rusé.
Les hommes autour de nous criaient :
— Au mur ! au mur !
Je dis aux gendarmes :
— Vous répondez du prisonnier?...
Je n'avais point fini de parler qu'une poussée terrible me renversa, et je vis, en une seconde, l'homme saisi par les troupiers furieux, terrassé, frappé, tramé au bord de la route et jeté contre un arbre. II tomba presque mort déjà, dans la neige.
Et aussitôt on le fusilla. Les soldats tiraient sur lui, rechargeaint leurs armes, tiraient de nouveau avec un acharnement de brutes. Ils se battaient pour avoir leur tour, défilaient devant le cadavre et tiraient toujours dessus, comme on défile devant un cercueil pour jeter de l'eau bénite.
Mais tout d'un coup un cri passa :
Les Prussiens ! les Prussiens !
Et j'entendis, par tout l'horizon, la rumeur immense de l'armée éperdue qui courait.
La panique, née de ces coups de feu sur ce vagabond, avait affolé les exécuteurs eux-mêmes, qui, sans comprendre que l'épouvante venait d'eux, se sauvèrent et disparurent dans l'ombre.
Je restai seul devant le corps avec les deux gendarmes, que leur devoir avait retenus près de moi.
lis relevèrent cette viande broyée, moulue et sanglante.
— li faut le fouiller, leur dis-je.
Et je tendis une boîte d'allumettes-bougies que j'avais dans ma poche. Un des soldats éclairait l'autre. J'étais debout entre les deux.
Le gendarme qui maniait le corps déclara :
— Vêtu d'une blouse bleue, d'une chemise blanche, d'un pantalon et d'une paire de souliers.
La première allumette s'éteignit; on alluma la seconde. L'homme reprit, en retournant les poches :
— Un couteau de corne, un mouchoir à carreaux, une tabatière, un bout de ficelle, un morceau de pain.
La seconde allumette s'éteignit. On alluma la troisième. Le gendarme, après avoir longtemps palpé le cadavre, déclara :
— C'est tout.
Je dis :
- — Déshabillez -le. Nous trouverons peut-être quelque chose contre la peau.
Et, pour que les deux soldats pussent agir en même temps, je me mis moi-même à les éclairer. Je les voyais à la lueur rapide et vite éteinte de l'allumette, ôter les vêtements un à un, mettre à nu ce paquet sanglant de chair encore chaude et morte.
Et soudain un d'eux balbutia :
— Nom d'un nom, mon commandant, c'est une femme !
Je ne saurais vous dire quelle étrange et poignante sensation d'angoisse me remua le cœur. Je ne le pouvais croire, et je m'agenouillai dans la neige, devant cette bouillie informe, pour voir : c'était une femme!
Les deux gendarmes, interdits et démoralisés, attendaient que j'émisse un avis.
Mais je ne savais que penser, que supposer.
Alors le brigadier prononça lentement :
— Peut-être qu'elle venait chercher son éfant qu'était soldat d'artillerie et dont elle n'avait pas de nouvelles.
Et l'autre répondit :
— P't'être ben que oui tout de même.
Et moi qui avais vu des choses bien terribles, je me mis à pleurer. Et je sentis, en face de cette morte, dans cette nuit glacée, au milieu de cette plaine noire, devant ce mystère, devant cette inconnue assassinée, ce que veut dire ce mot : «Horreur».
Or j'ai eu cette même sensation, l'an dernier, en interrogeant un des survivants de la mission Flatters, un tirailleur algérien.
Vous savez les détails de ce drame atroce. Il en est un cependant que vous ignorez peut-être.
Le colonel allait au Soudan par le désert et traversait l'immense territoire des Touaregs, qui sont, dans tout cet océan de sable qui va de l'Atlantique à l'Egypte et du Soudan à l'Algérie, des espèces de pirates comparables à ceux qui ravageaient les mers autrefois.
Les guides qui conduisaient la colonne appartenaient à la tribu des Chambaa, de Ouargla.
Or, un jour, on établit le camp en plein désert, et les Arabes déclarèrent que, la source étant encore un peu loin, ils iraient chercher de l'eau avec tous les chameaux.
Un seul homme prévint le colonel qu'il était trahi : Flatters n'en crut rien et accompagna le convoi avec les ingénieurs, les médecins et presque tous ses officiers.
Ils furent massacrés autour de la source, et tous les chameaux capturés.
Le capitaine du bureau arabe de Ouargla, demeuré au camp, prit le commandement des survivants, spahis et tirailleurs, et on commença la retraite, en
abandonnant les bagages et les vivres, faute de chameaux pour les porter.
Us se mirent donc en route dans cette solitude sans ombre et sans fin, sous le soleil dévorant qui les brûlait du matin au soir.
Une tribu vint faire sa soumission et apporta des dattes. Elles étaient empoisonnées. Presque tous les Français moururent et, parmi eux, le dernier officier.
Il ne restait plus que quelques spahis, dont le maréchal des logis Pobéguin , plus des tirailleurs indigènes de la tribu de Chambaa. On avait encore deux chameaux. Ils disparurent une nuit avec deux Arabes.
Alors les survivants comprirent qu'il allait falloir s'entre-dévorer, et, sitôt découverte la fuite des deux hommes avec les deux bêtes, ceux qui restaient se séparèrent et se mirent à marcher un à un dans le sable mou, sous la flamme aiguë du ciel, à plus d'une portée de fusil l'un de l'autre.
lis allaient ainsi tout le jour, et, quand on atteignait une source, chacun y venait boire à son tour, dès que le plus proche isolé avait regagné sa distance. Ils allaient ainsi tout le jour, soulevant de place en place, dans l'étendue brûlée et plate, ces petites colonnes de poussière qui indiquent de loin les marcheurs dans le désert.
Mais, un matin, un des voyageurs brusquement obliqua, se rapprochant de son voisin. Et tous s'arrêtèrent pour regarder.
L'homme vers qui marchait le soldat affamé ne s'enfuit pas, mais il s'aplatit par terre, il mit en joue celui qui s'en venait. Quand il le crut à distance, il tira. L'autre ne fut point touché et il continua d'avancer puis, épaulant à son tour, il tua net son camarade.
Alors, de tout l'horizon, les autres accoururent pour
chercher leur part. Et celui qui avait tué, dépeçant le mort, le distribua.
Et ils s'espacèrent de nouveau, ces alHés irréconcihables, pour jusqu'au prochain meurtre qui les rapprocherait.
Pendant deux jours ils vécurent de cette chair humaine partagée. Puis, la famine étant revenue, celui qui avait tué le premier tua de nouveau. Et de nouveau , comme un boucher, il coupa le cadavre et l'otYrit à ses compagnons, en ne conservant que sa portion.
Et ainsi continua cette retraite d'anthropophages.
Le dernier Français, Pobéguin, fut massacré au bord d'un puits , la veille du jour où les secours arrivèrent.
Comprenez-vous maintenant ce que j'entends par (d'Horrible»?
Voilà ce que nous raconta, l'autre soir, le général de G...
L' Horrible a paru clans le Gaulois du dimanche i8 mai 1884..
LES dîneurs entraient lentement dans la grande salle de l'hôtel et s'asseyaient à leurs places. Les domestiques commencèrent le service tout doucement, pour permettre aux retardataires d'arriver et pour n'avoir point à rapporter les plats; et les anciens baigneurs, les habitués, ceux dont la saison avançait, regardaient avec intérêt la porte chaque fois qu'elle s'ouvrait, avec le désir de voir paraître de nouveaux visages.
C'est là la grande distraction des villes d'eaux. On attend le dîner pour inspecter les arrivés du Jour, pour deviner ce qu'ils sont, ce qu'ils font, ce qu'ils pensent. Un désir rode dans notre esprit, le désir de rencontres agréables, de connaissances aimables, d'amours peut-être. Dans cette vie de coudoiements, les voisins, les inconnus, prennent une importance extrême. La curiosité est en éveil, la sympathie en attente et la sociabilité en travail.
On a des antipathies d'une semaine et des amitiés d'un mois, on voit les gens avec des yeux différents, sous l'optique spécial de la connaissance de villes d'eaux. On découvre aux hommes, subitement, dans
une causerie d'une heure, le soir, après dîner, sous les arbres du parc où bouillonne la source guérisseuse, une intelligence supérieure et des mérites surprenants, et, un mois plus tard, on a complètement oublié ces nouveaux amis, si charmants aux premiers jours.
Là aussi se forment des liens durables et sérieux, plus vite que partout ailleurs. On se voit tout le jour, on se connaît très vite; et dans l'affection qui commence se mêle quelque chose de la douceur et de l'abandon des intimités anciennes. On garde plus tard le souvenir cher et attendri de ces premières heures d'amitié, le souvenir de ces premières causeries par qui se tait la découverte de l'âme, de ces premiers regards qui interrogent et répondent aux questions et aux pensées secrètes que la bouche ne dit point encore, le souvenir de cette première confiance cordiale, le souvenir de cette sensation charmante d'ouvrir son cœur à quelqu'un qui semble aussi vous ouvrir le sien.
Et la tristesse de la station de bams, la monotonie des jours tous pareils , rendent plus complète d'heure en heure cette éclosion d'affection.
Donc, ce soir-là, comme tous les soirs, nous attendions l'arrivée de figures inconnues.
11 n'en vint que deux, mais très étranges, un homme et une femme : le père et la fille. Ils me firent l'eflet, tout de suite, de personnages d'Edgar Poë; et pourtant il y avait en eux un charme, un charme malheureux ; je me les représentai comme des victimes de la fatalité. L'homme était très grand et maigre, un peu voûté, avec des cheveux tout blancs, trop blancs pour sa physionomie jeune encore; et il avait dans son allure et dans sa personne quelque chose de grave, cette tenue austère que gardent les protestants. La fille, âgée peut-être de vingt-quatre ou vingt-cinq ans.
était petite, fort maigre aussi, fort pâle, avec un air las, fatigué, accablé. On rencontre ainsi des gens qui semblent trop faibles pour les besognes et les nécessités de la vie, trop faibles pour se remuer, pour marcher, pour faire tout ce que nous faisons tous les jours. Elle était assez jolie, cette enfant, d'une beauté diaphane d'apparition; et elle mangeait avec une extrême lenteur, comme si elle eût été presque incapable de mouvoir ses bras.
C'était elle assurément qui venait prendre les eaux.
Ils se trouvèrent en face de moi, de l'autre coté de la table; et je remarquai immédiatement que le père avait un tic nerveux fort singulier.
Chaque fois qu'il voulait atteindre un objet, sa main décrivait un crochet rapide, une sorte de zigzag affolé, avant de parvenir à toucher ce qu'elle cherchait. Au bout de quelques instants, ce mouvement me fatigua tellement que je détournais la tête pour ne pas le voir.
Je remarquai aussi que la jeune fille gardait, pour manger, un gant à la main gauche.
Après dîner, j'allai faire un tour dans le parc de l'établissement thermal. Cela se passait dans une petite station d'Auvergne, Châtel-Guyon, cacliée dans une gorge, au pied de la haute montagne, de cette montagne d'où s'écoulent tant de sources bouillantes, venues du foyer profond des anciens volcans. Là-bas, au-dessus de nous, les dômes, cratères éteints, levaient leurs têtes tronquées au-dessus de la longue chaîne. Car Châtel-Guyon est au commencement du pays des dômes.
Plus loin s'étend le pays des pics; et, plus loin encore, le pays des plombs.
Le puy de Dôme est le plus haut des dômes, le pic du Sancy le plus élevé des pics , et le plomb du Cantal le plus grand des plombs.
II faisait très chaud ce soir-là. J'allais, de long en large dans l'allée ombreuse, écoutant, sur le mamelon qui domme le parc, la musique du casino jeter ses premières chansons.
Et j'aperçus, venant vers moi, d'un pas lent, le père et la fille. Je les saluai, comme on salue dans les villes d'eaux ses compagnons d'hotel; et l'homme, s'arrêtant aussitôt, me demanda :
— Ne pourriez-vous, monsieur, nous indiquer une promenade courte, facile et jolie si possible; et excusez mon indiscrétion.
Je m'offris à les conduire au vallon où coule la mince rivière, vallon profond, gorge étroite entre deux grandes pentes rocheuses et boisées.
Ils acceptèrent.
Et nous parlâmes, naturellement, de la vertu des eaux.
— Oh, disait-il, ma fille a une étrange maladie, dont on ignore le siège. Elle souffre d'accidents nerveux incompréhensibles. Tantôt on la croit atteinte d'une maladie de cœur, tantôt d'une maladie de foie, tantôt d'une maladie de la moelle épinière. Aujourd'hui on attribue à l'estomac, qui est la grande chaudière et le grand régulateur du corps, ce mal-Protée aux mille formes et aux mille atteintes. Voilà pourquoi nous sommes ici. Moi je crois plutôt que ce sont les nerfs. En tout cas, c'est bien triste.
Le souvenir me vint aussitôt du tic violent de sa main, et je lui demandai :
— Mais n'est-ce pas là de l'hérédité? N'avez-vous pas vous-même les nerfs un peu malades?
II répondit tranquillement :
— Moi?... Mais non... j'ai toujours eu les nerfs très calmes. . .
Puis soudain, après un silence, il reprit :
— Ah! vous faites allusion au spasme de ma main chaque fois que je veux prendre quelque chose? Cela provient d'une émotion terrible que j'ai eue. Figurezvous que cette enfant a été enterrée vivante !
Je ne trouvai rien à dire qu'un «Ah!» de surprise et d'émotion.
II reprit :
— «Voici l'aventure. Elle est simple. Juliette avait depuis quelque temps de graves accidents au cœur. Nous croyions à une maladie de cet organe, et nous nous attendions à tout.
On la rapporta un jour froide, inanimée, morte. Elle venait de tomber dans le jardin. Le médecin constata le décès. Je veillai près d'elle un jour et deux nuits; je la mis moi-même dans le cercueil, que j'accompagnai jusqu'au cimetière où il fut déposé dans notre caveau de famille. C'était en pleine campagne, en Lorraine.
J'avais voulu qu'elle fût ensevelie avec ses bijoux, bracelets, colliers, bagues, tous cadeaux qu'elle tenait de moi, et avec sa première robe de bal.
Vous devez penser quel était l'état de mon cœur et l'état de mon âme en rentrant chez moi. Je n'avais qu'elle, ma femme étant morte depuis longtemps. Je rentrai seul , à moitié fou , exténué , dans ma chambre , et je tombai dans mon fauteuil, sans pensée, sans force maintenant pour faire un mouvement. Je n'étais plus qu'une machine douloureuse, vibrante, un écorché; mon âme ressemblait à une plaie vive.
Mon vieux valet de chambre, Prosper, qui m'avait aidé à déposer Juliette dans son cercueil, et à la parer pour ce dernier sommeil, entra sans bruit et demanda:
— Monsieur veut-il prendre quelque chose? Je fis «non» de la tête sans répondre.
H reprit :
— Monsieur a tort. Il arrivera du mal à monsieur. Monsieur veut-il alors que je le mette au lit?
Je prononçai :
— Non, laisse-moi.
Et il se retira.
Combien s'écoula-t-il d'heures, je n'en sais rien. Oh! quelle nuit! quelle nuit! II faisait IVoid; mon l'eu s'était éteint dans la grande cheminée; et le vent, un vent d'hiver, un vent glacé, un grand vent de pleine gelée, heurtait les fenêtres avec un bruit sinistre et régulier.
Combien s'écoula-t-il d'heures? J'étais là, sans dormir, affaissé, accablé, les yeux ouverts, les jambes allongées, le corps mou, mort, et l'esprit engourdi de désespoir. Tout à coup, la grande cloche de la porte d'entrée, la grande cloche du vestibule tinta.
J'eus une telle secousse que mon siège craqua sous moi. Le son grave et pesant vibrait dans le château vide comme dans un caveau. Je me retournai pour voir l'heure à mon horloge. Il était deux heures du matin. Qui pouvait venir à cette heure?
Et brusquement la cloche sonna de nouveau deux coups. Les domestiques, sans doute, n'osaient pas se lever. Je pris une bougie et je descendis. Je faillis demander :
— Qui est là?
Puis j'eus honte de cette faiblesse ; et je tirai lentement les gros verrous. Mon cœur battait; j'avais peur. J'ouvris la porte brusquement et j'aperçus dans l'ombre une forme blanche dressée, quelque chose comme un fantôme.
Je reculai, perclus d'angoisse, balbutiant :
— Qui... qui... qui êtes-vous?
Une voix répondit :
— C'est moi, père.
C'était ma fille.
Certes, je me crus fou; et je m'en allais à reculons devant ce spectre qui entrait; je m'en allais, faisant de la main, comme pour le chasser, ce geste que vous avez vu tout à l'heure; ce geste qui ne m'a plus quitté.
L'apparition reprit :
— - N'aie pas peur, papa; je n'étais pas morte. On a voulu me voler mes bagues, et on m'a coupé un doigt; le sang s'est mis à couler, et cela m'a ranimée.
Et je m'aperçus, en effet, qu'elle était couverte de sang.
Je tombai sur les genoux, étouffant, sanglotant, râlant.
Puis, quand |'eus ressaisi un peu ma pensée, tellement éperdu encore que je comprenais mal le bonheur terrible qui m'arrivait, je la fis monter dans ma chambre, je la fis asseoir dans mon fauteuil; puis je sonnai Prosper à coups précipités pour qu'il rallumât le feu, qu'il préparât à boire et allât chercher des secours.
L'homme entra, regarda ma fille, ouvrit la bouche dans un spasme d'épouvante et d'horreur, puis tomba roide mort sur le dos.
C'était lui qui avait ouvert le caveau, qui avait mutilé, puis abandonné mon enfant : car il ne pouvait effacer les traces du vol. Il n'avait même pas pris soin de remettre le cercueil dans sa case, sûr d'ailleurs de n'être pas soupçonné par moi, dont il avait toute la confiance.
Vous voyez, monsieur, que nous sommes des gens bien malheureux.»
Il se tut.
La nuit était venue enveloppant le petit vallon soli-
taire et triste, et une sorte de peur mystérieuse m'étreignait à me sentir auprès de ces êtres étranges , de cette morte revenue et de ce père aux gestes effrayants. Je ne trouvais rien à dire. Je murmurai :
— Quelle horrible chose !. . .
Puis, après une minute, j'ajoutai :
— Si nous rentrions, il me semble qu'il fait frais. Et nous retournâmes vers l'hôtel.
Le Tic a paru dans le Gaulois du lundi 14. juillet 1884.