FINI
LE comte de Lormerin venait d'achever de s'Iiabiller. II jeta un dernier regard dans la grande glace qui tenait un panneau entier de son cabinet de toilette et sourit.
H était vraiment encore bel homme, bien que tout gris. Haut, svelte, élégant, sans ventre, le visage maigre avec une fine moustache de nuance douteuse , qui pouvait passer pour blonde, il avait de l'allure, de la noblesse, de la distinction, ce chic enfin, ce je ne sais quoi qui établit entre deux hommes plus de différence que les millions,
II murmura :
— Lormerin vit encore!
Et il entra dans son salon, où l'attendait son courrier.
Sur sa table, où chaque chose avait sa place, table de travail du monsieur qui ne travaille jamais, une dizaine de lettres attendaient à côté de trois journaux d'opinions dilTérentes. D'un seul coup de doigt il étala toutes ces lettres, comme un joueur qui donne à choisir une carte; et il regarda les écritures, ce qu'il faisait chaque matin avant de déchirer les enveloppes.
C'était pour lui un moment délicieux d'attente, de recherche et de vague angoisse. Que lui apportaient ces papiers fermés et mystérieux? Que contenaient-ils de plaisir, de bonheur ou de chagrin? Il les couvait de son regard rapide, reconnaissant les écritures, les choisissant, faisant deux ou trois lots, selon ce qu'il en espérait. Ici, les amis; là, les indifférents; plus loin les inconnus. Les inconnus le troublaient toujours un peu. Que voulaient-ils? Quelle main avait tracé ces caractères bizarres, pleins de pensées, de promesses ou de menaces?
Ce jour-là, une lettre surtout arrêta son œil. Elle était simple pourtant, sans rien de révélateur; mais il la considéra avec inquiétude, avec une sorte de frisson au cœur. Il pensa : «De qui ça peut-il être? Je connais certainement cette écriture, et je ne la reconnais pas. »
II l'éleva à la hauteur du visage, en la tenant délicatement entre deux doigts, cherchant à lire à travers l'enveloppe, sans se décidera l'ouvrir.
Puis il la flaira, prit sur la table une petite loupe qui traînait pour étudier tous les détails des caractères. Un énervement l'envahissait. «De qui est-ce? Cette mainlà m'est familière, très familière. Je dois avoir lu souvent de sa prose, oui très souvent. Mais ça doit être vieux, très vieux. De qui diable ça peut-il être? Baste! quelque demande d'argent. »
Et il déchira le papier; puis il lut :
«Mon cher ami, vous m'avez oubliée, sans doute , car voici vingt-cinq ans que nous ne nous sommes vus. J'étais jeune, je suis vieille. Quand je vous ai dit adieu, je quittais Paris pour suivre, en province, mon mari, mon vieux mari, que vous appeliez «mon hôpital». Vous en souvenez-vous? 11 est mort, voici cinq ans;
FLM.
et, maintenant, je reviens à Paris pour marier ma fille, car j'ai une fille, une belle fille de dix-huit ans, que vous n'avez jamais vue. Je vous ai annoncé son entrée au monde, mais vous n'avez certes pas fait grande attention à un aussi mince événement.
«Vous, vous êtes toujours le beau Lormerin; on me l'a dit. Eh bien, si vous vous rappelez encore la petite Lise, que vous appeliez Lison, venez dîner ce soir avec elle, avec la vieille baronne de Vance, votre toujours fidèle amie, qui vous tend, un peu émue, et contente aussi, une main dévouée, qu'il faut serrer et ne plus baiser, mon pauvre Jaquelet.
«Lise de Vance.»
Le cœur de Lormerin s'était mis à battre. 11 demeurait au fond de son fauteuil, la lettre sur les genoux et le regard fixe devant lui, crispé par une émotion poignante qui lui faisait monter des larmes aux yeux !
S'il avait aimé une femme dans sa vie, c'était cellelà, la petite Lise, Lise de Vance, qu'il appelait Fleurde-Cendre, à cause de la couleur étrange de ses cheveux et du gris pâle de ses yeux. Oh! quelle fine, et jolie, et charmante créature c'était, cette frêle baronne, la femme de ce vieux baron goutteux et bourgeonneux qui l'avait enlevée brusquement en province, enfermée, séquestrée par jalousie, par jalousie du beau Lormerin.
Oui il l'avait aimée et il avait été bien aimé aussi, croyait-il. Elle le nommait familièrement Jaquelet, et elle disait ce mot d'une exquise façon.
Mille souvenirs effacés lui revenaient lointains et doux, et tristes maintenant. Un soir elle était entrée chez lui en sortant d'un bal, et ils avaient été faire un tour au Bois de Boulogne : elle décolletée, lui en veston de chambre. C'était au printemps; il faisait doux.
L'odeur de son corsage embaumait l'air tiède, l'odeur de son corsage et aussi, un peu, celle de sa peau. Quel soir divm ! En arrivant près du lac, comme la lune tombait dans l'eau à travers les branches, elle s'était mise à pleurer. Un peu surpris, il demanda pourquoi. Elle répondit :
— Je ne sais pas; c'est la lune et l'eau qui m'attendrissent. Toutes les fois que je vois des choses poétiques, ça me serre le cœur et je pleure.
II avait souri, ému lui-même, trouvant ça bête et charmant, cette émotion naïve de femme, de pauvre petite femme que toutes les sensations ravagent. Et il l'avait embrassée avec passion, bégayant :
— Ma petite Lise, tu es exquise.
Quel charmant amour, délicat et court, ça avait été, et fini si vite aussi, coupé net, en pleine ardeur, par cette vieille brute de baron qui avait enlevé sa femme, et qui ne l'avait plus montrée à personne jamais depuis lors!
Lormerin avait oublié, parbleu! au bout de deux ou trois semaines. Une femme chasse l'autre si vite, à Paris, quand on est garçon! N'importe, il avait gardé à celle-là une petite chapelle en son cœur, car il n'avait aimé qu'elle! Il s'en rendait bien compte maintenant.
Il se leva et prononça tout haut : «Certes, j'irai dîner ce soir!» Et, d'instinct, il retourna devant sa glace pour se regarder de la tête aux pieds. Il pensait : «Elle doit avoir vieilli rudement, plus que moi.» Et il était content au fond de se montrer à elle encore beau, encore vert, de l'étonner, de l'attendrir peut-être, et de lui faire regretter ces jours passés, si loin, si loin!
H revint à ses autres lettres. Elles n'avaient point d'importance.
Tout le jour il pensa à cette revenante! Comment
FIxXI. 239
était-elle? Comme c'était drôle de se retrouver ainsi après vingt-cinq ans! La reconnaîtrait-il seulement?
Il fit sa toilette avec une coquetterie de femme, mit un gilet blanc, ce qui lui allait mieux, avec l'habit, que le gilet noir, fit venir le coiffeur pour lui donner un coup de fer, car il avait conservé ses cheveux, et il partit de très bonne heure pour témoigner de l'empressement.
La première chose qu'il vit en entrant dans un joli salon fraîchement meublé, ce fut son propre portrait, une vieille photographie déteinte, datant de ses jours triomphants, pendue aux murs dans un cadre coquet de soie ancienne.
Il s'assit et attendit. Une porte s'ouvrit enfin derrière lui; il se dressa brusquement et, se retournant, aperçut une vieille dame en cheveux blancs qui lui tendait les deux mains.
Il les saisit, les baisa l'une après l'autre, longtemps; puis relevant la tète il regarda son amie.
Oui, c'était une vieille dame, une vieille dame inconnue qui avait envie de pleurer et qui souriait cependant.
11 ne put s'empêcher de murmurer :
— C'est vous, Lise?
Elle répondit :
— Oui, c'est moi, c'est bien moi... Vous ne m'auriez pas reconnue, n'est-ce pas? J'ai eu tant de chagrin... tant de chagrin... Le chagrin a brûlé ma vie... Me voilà maintenant. .. Regardez-moi... ou plutôt non... ne me regardez pas. . . Mais comme vous êtes resté beau, vous... et jeune... Moi, si je vous avais, par hasard, rencontré dans la rue, j'aurais aussitôt crié : «Jaquelet! ».
Maintenant asseyez-vous, nous allons d'abord causer. Et puis j'appellerai ma fillette, ma grande fille.
24o (EUVRES POSTHUMES.
Vous verrez comme elle me ressemble... ou plutôt comme je lui ressemblais... non, ce n'est pas encore ça : elle est toute pareille à la «moi» d'autrefois, vous verrez! Mais j'ai voulu que nous fussions seuls d'abord. Je craignais un peu d'émotion de ma part au premier moment. Maintenant c'est fini, c'est passé... Asseyezvous donc, mon ami.
H s'assit près d'elle en lui tenant la main ; mais il ne savait que lui dire; il ne connaissait pas cette personnelà; il ne l'avait jamais vue, lui semblait-il. Qu'était-il venu faire en cette maison? De quoi pourrait-il parler? De l'autre fois? Qu'y avait-il de commun entre elle et lui? Il ne se souvenait plus de rien en face de ce visage de grand'mère. 11 ne se souvenait plus de toutes ces choses gentilles et douces, et tendres, et poignantes, qui avaient assailli son cœur, tantôt, quand il pensait à l'autre, à la petite Lise, à la mignonne Fleur-de- Cendre. Qu'était-elle donc devenue celle-là? L'ancienne, l'aimée? Celle du rêve lointain, la blonde aux yeux gris, la jeune, qui disait si bien : Jaquelet?
Ils demeuraient côte à côte, immobiles, gênés tous deux, troublés, envahis par un malaise profond.
Comme ils ne prononçaient que des phrases banales, hachées et lentes, elle se leva et appuya sur le bouton de la sonnerie :
— J'appelle Renée, dit-elle.
On entendit un bruit de porte, puis un bruit de robe; puis une voix jeune cria :
— Me voici, maman!
Lormcrin restait effaré comme devant une apparition. 11 balbutia :
— Bonjour, mademoiselle...
Puis , se tournant vers la mère :
— Oh! c'est vous!...
C'était elle, en effet, celle d'autrefois, la Lise dis-
FLM. 24 I
parue et revenue! Il la retrouvait telle qu'on la lui avait enlevée vingt-cinq ans plus tôt. Celle-ci même était plus jeune encore, plus fraîche, plus enfant.
11 avait une envie folle d'ouvrir les bras, de l'étreindre de nouveau en lui murmurant dans l'oreille :
— Bonjour, Lison!
Un domestique annonça :
- — Madame est servie!
Et ils entrèrent dans la salle à manger.
Que se passa-t-il dans ce dîner? Que lui dit-on, et que put-il répondre? 11 était entré dans un de ces songes étranges qui touchent à la folie. Il regardait ces deux femmes avec une idée fixe dans l'esprit, une idée malade de dément :
— Laquelle est la vraie?
La mère souriait répétant sans cesse :
— Vous en souvient-il?
Et c'était dans l'œil clair de la jeune fille qu'il retrouvait ses souvenirs. Vingt fois il ouvrit la bouche pour lui dire: «Vous rappelez-vous, Lison?...» oubliant cette dame à cheveux blancs qui le regardait d'un œil attendri.
Et cependant, par instants, il ne savait plus, il perdait la tète; il s'apercevait que celle d'aujourd'hui n'était pas tout à fait pareille à celle de jadis. L'autre, l'ancienne, avait dans la voix, dans le regard, dans tout son être quelque chose qu'il ne retrouvait pas. Et il faisait de prodigieux elforts d'esprit pour se rappeler son amie, pour ressaisir ce qui lui échappait d'elle, ce que n'avait point cette ressuscitée.
La baronne disait :
— Vous avez perdu votre entrain, mon pauvre ami. Il murmurait :
— II y ^ beaucoup d'autres choses que j'ai perdues!
Mais, dans son cœur tout remué, il sentait, comme une bête réveillée qui l'aurait mordu, son ancien amour renaître.
La jeune fille bavardait, et parfois des intonations retrouvées, des mots familiers à sa mère et qu'elle lui avait pris, toute une manière de dire et de penser, cette ressemblance d'âme et d'allure qu'on gagne en vivant ensemble, secouaient Lormerin de la tête aux pieds. Tout cela entrait en lui, faisant plaie dans sa passion rouverte.
Il se sauva de bonne heure et fit un tour sur le boulevard. Mais l'image de cette enfant le suivait, le hantait, précipitait son cœur, enfiévrait son sang, Loin des deux femmes il n'en voyait plus qu'une, une jeune, l'ancienne, revenue, et il l'aimait comme il l'avait aimée jadis. Il l'aimait avec plus d'ardeur, après ces vingt-cinq ans d'arrêt.
Il rentra donc chez lui pour réfléchir à cette chose bizarre et terrible, et pour songer à ce qu'il ferait.
Mais comme il passait, une bougie à la main, devant sa glace, devant sa grande glace où il s'était contemplé et admiré avant de partir, il aperçut dedans un homme mûr à cheveux gris; et, soudain, il se rappela ce qu'il était autrefois, au temps de la petite Lise; il se revit , charmant et jeune , tel qu'il avait été aimé ! Alors , approchant la lumière, il se regarda de près, comme on examine à la loupe une chose étrange, inspectant les rides, constatant ces affreux ravages qu'il n'avait encore jamais aperçus.
Et il s'assit, accablé, en face de lui-même, en face de sa lamentable image, en murmurant : «Fini, Lormerin ! »
Fini II paru dans le Gaulois du lundi 2^ juillet 1885.
JE venais de prendre possession de ma chambre d'Iiôtel, case étroite, entre deux cloisons de papier qui laissent passer tous les bruits des voisins; et je commençais à ranger dans l'armoire à glace mes vêtements et mon linge quand j'ouvris le tiroir qui se trouve au milieu de ce meuble. J'aperçus aussitôt un cahier de papier roulé. L'ayant déplié, je l'ouvris et je lus ce titre :
C'était le journal d'un baigneur, du dernier occupant de ma cabine, oublié là à l'heure du départ.
Ces notes peuvent être de quelque intérêt pour les gens sages et bien portants qui ne quittent jamais leur demeure. C'est pour eux que je les transcris ici sans en changer une lettre.
« Châtel-Guyon , 15 juillet.
Au premier coup d'oeil, il n'est pas gai, ce pays. Donc, je vais y passer vingt-cinq jours pour soigner mon foie, mon estomac et maigrir un peu. Les vingtcinq jours d'un baigneur ressemblent beaucoup aux vingt-huit jours d'un réserviste; ils ne sont faits que
de corvées, de dures corvées. Aujourd'hui, rien encore, je me suis installé, j'ai fait connaissance avec les lieux et avec le médecin. CIiâtel-Guyon se compose d'un ruisseau où coule de l'eau Jaune, entre plusieurs mamelons, où sont plantés un casino, des maisons et des croix de pierre.
Au bord du ruisseau, au fond d'un vallon, on voit un bâtiment carré entouré d'un petit Jardin; c'est l'établissement de bains. Des gens tristes errent autour de cette bâtisse : les malades. Un grand silence règne dans les allées ombragées d'arbres, car ce n'est pas ici une station de plaisir, mais une vraie station de santé; on s'y soigne avec conviction; et on y guérit, paraît-il.
Des gens compétents affirment même que les sources minérales y font de vrais miracles. Cependant aucun ex-voto n'est suspendu autour du bureau du caissier.
De temps en temps, un monsieur ou une dame s'approche d'un kiosque, coiffé d'ardoises, qui abrite une femme de mine souriante et douce, et une source qui bouillonne dans une vasque de ciment. Pas un mot n'est échangé entre le malade et la gardienne de l'eau guérisseuse. Celle-ci tend à l'arrivant un petit verre où tremblotent des bulles d'air dans le liquide transparent. L'autre boit et s'éloigne d'un pas grave, pour reprendre sous les arbres sa promenade interrompue.
Aucun bruit dans ce petit parc, aucun souffle d'air dans les feuilles, aucune voix ne passe dans ce silence. On devrait écrire à l'entrée de ce pays : « Ici on ne rit plus, on se soigne. »
Les gens qui causent ressemblent à des muets qui ouvriraient la bouche pour simuler des sons, tant ils ont peur de laisser s'échapper leur voix.
Dans l'hôtel, même silence. C'est un grand hôtel où l'on dîne avec gravité entre gens comme il faut qui n'ont rien à se dire. Leurs manières révèlent le savoirvivre, et leurs visages reflètent la conviction d'une supériorité dont il serait peut-être difficile à quelques-uns de donner des preuves effectives.
A deux heures, je fais l'ascension du Casino, petite cabane de bois perchée sur un monticule où l'on grimpe par des sentiers de chèvre. Mais la vue, de là-haut, est admirable. Châtel-Guyon se trouve placé dans un vallon très étroit, juste entre la plaine et la montagne. J'aperçois donc à gauche les premières grandes vagues des monts auvergnats couverts de bois, et montrant, par places, de grandes taches grises, leurs durs ossements de laves, car nous sommes au pied des anciens volcans. A droite, par l'étroite échancrure du vallon, je découvre une plaine infinie comme la mer, noyée dans une brume bleuâtre qui laisse seulement deviner les villages, les villes, les champs jaunes de blé mûr et les carrés verts des prairies ombragés de pommiers. C'est la Limagne, immense et plate, toujours enveloppée dans un léger voile de vapeurs.
Le soir est venu. Et maintenant, après avoir dmé solitaire, j'écris ces lignes auprès de ma fenêtre ouverte. J'entends là-bas, en face, le petit orchestre du Casino qui joue des airs, comme un oiseau fou qui chanterait, tout seul, dans le désert.
Un chien aboie de temps en temps. Ce grand calme fait du bien. Bonsoir.
16 juillet. — Rien. J'ai pris un bain, plus une douche. J'ai bu trois verres d'eau et j'ai marché dans les allées du parc, un quart d'heure entre chaque verre, plus une demi-heure après le dernier. J'ai commencé mes vingt-cinq jours.
ly juillet. — Remarqué deux jolies femmes qui prennent leurs bains et leurs repas après tout le monde.
i8 juillet. — Rien.
i^ juillet. — Revu les deux jolies femmes. Elles ont du chic et un petit air je ne sais quoi qui me plaît beaucoup.
20 juillet. — Longue promenade dans un charmant vallon boisé jusqu'à l'Ermitage de Sans-Souci. Ce pays est délicieux, bien que triste, mais si calme, si doux, si vert. On rencontre par les chemins de montagne les voitures étroites chargées de foin que deux vaches traînent d'un pas lent, ou retiennent dans les descentes, avec un grand effort de leurs têtes liées ensemble. Un homme coifTé d'un grand chapeau noir les dirige avec une mince baguette en les touchant au flanc ou sur le front; et souvent d'un simple geste, d'un geste énergique et grave, il les arrête brusquement quand la charge trop lourde précipite leur marche dans les descentes trop dures.
L'air est bon à boire dans ces vallons. Et s'il fait très chaud, la poussière porte une légère et vague odeur de vanille et d'étable; car tant de vaches passent sur ces routes qu'elles y laissent partout un peu d'elles. Et cette odeur est un parfum, alors qu'elle serait une puanteur, venue d'autres animaux.
21 juillet. — Excursion au vallon d'Enval. C'est une gorge étroite enfermée en des rochers superbes au pied même de la montagne. Un ruisseau coule au milieu des rocs amoncelés.
Comme j'arrivais au fond de ce ravin, j'entendis des voix de femmes, et j'aperçus bientôt les deux dames mystérieuses de mon hôtel, qui causaient assises sur une pierre.
L'occasion me parut bonne et je me présentai sans
hésitation. Mes ouvertures furent reçues sans embarras. Nous avons fait route ensemble pour revenir. Et nous avons parlé de Paris; elles connaissent, paraît-il, beaucoup de gens que je connais aussi. Qui est-ce ?
Je les reverrai demain. Rien de plus amusant que ces rencontres-là.
22 juillet. — Journée passée presque entière avec les deux inconnues. Elles sont, ma foi, fort jolies, l'une brune et l'autre blonde. Elles se disent veuves? Hum?...
Je leur ai proposé de les conduire à Royat demain et elles ont accepté.
Châtel-Guyon est moins triste que je n'avais pensé en arrivant.
2^ juillet. — Journée passée à Royat. Royat est un pâté d'hôtels au fond d'une vallée, à la porte de Clermont-Ferrand. Beaucoup de monde. Grand parc plein de mouvement. Superbe vue du Puy de Dôme aperçu au bout d'une perspective de vallons.
On s'occupe beaucoup de mes compagnes, ce qui me flatte. L'homme qui escorte une jolie femme se croit toujours coiffé d'une auréole; à plus forte raison celui qui passe entre deux jolies femmes. Rien ne plaît autant que dîner dans un restaurant bien fréquenté, avec une amie que tout le monde regarde; et rien d'ailleurs n'est plus propre à poser un homme dans l'estime de ses voisins.
Aller au Bois, traîné par une rosse, ou sortir sur le boulevard, escorté par un laideron, sont les deux accidents les plus humiliants qui puissent frapper un cœur délicat, préoccupé de l'opinion des autres. De tous les luxes, la femme est le plus rare et le plus distingué, elle est celui qui coûte le plus cher, et qu'on nous envie le plus; elle est donc aussi celui que
248 (EUVRES POSTHUiVlES.
nous devons aimer le mieux à étaler sous les yeux jaloux du public.
Montrer au monde une jolie femme à son bras, c'est exciter, d'un seul coup, toutes les jalousies; c'est dire : — voyez, je suis riche, puisque je possède cet objet rare et coûteux; j'ai du goût, puisque j'ai su trouver cette perle; peut-être même en suis-je aimé, à moins que je ne sois trompé par elle, ce qui prouverait encore que d'autres aussi la jugent charmante.
Mais quelle honte que de promener par la ville une Femme laide!
Et que de choses humiliantes cela laisse entendre!
En principe, on la suppose votre femme légitime, car comment admettre qu'on possède une vilaine maîtresse? Une vraie femme peut être disgracieuse, mais sa laideur signifie alors mille choses désagréables pour vous. On vous croît d'abord notaire ou magistrat, ces deux professions ayant le monopole des épouses grotesques et bien dotées. Or, n'est-ce point pénible pour un homme? Et puis cela semble crier au public que vous avez l'odieux courage et même l'obligation légale de caresser cette face ridicule et ce corps mal bâti, et que vous aurez sans doute l'impudeur de rendre mère cet être peu désirable, ce qui est bien le comble du ridicule.
2^ juillet. — Je ne quitte plus les deux veuves inconnues que je commence à bien connaître. Ce pays est délicieux et notre hôtel excellent. Bonne saison. Le traitement me tait un bien iniini.
25 juillet. — Promenade en landau au lac de Tazenat. Partie exquise et inattendue, décidée en déjeunant. Départ brusque en sortant de table. Après une longue route dans les montagnes, nous apercevons soudain un admirable petit lac, tout rond, tout bleu, clair comme du verre, et gîté dans le fond d'un an-
cien cratère. Un côté de cette cuve immense est aride, l'autre boisé. Au milieu des arbres une maisonnette où dort un homme aimable et spirituel , un sage qui passe ses jours dans ce lieu virgilien. 11 nous ouvre sa demeure. Une idée me vient. Je crie :
— Si on se baignait!...
— Oui, dit-on, mais... des costumes.
— Bah! nous sommes au désert.
Et on se baigne ■ — — !
Si j'étais poète, comme je dirais cette vision inoubliable des corps jeunes et nus dans la transparence de l'eau! La côte inclinée et haute enferme le lac immobile, luisant et rond comme une pièce d'argent; le soleil y verse en pluie sa lumière chaude; et le long des roches, la chair blonde glisse dans l'onde presque invisible où les nageuses semblent suspendues. Sur le sable du fond on voit passer l'ombre de leurs mouvements !
26 juillet. — Quelques personnes semblent voir d'un œil choqué et mécontent mon intimité rapide avec les deux veuves!
11 existe donc des gens ainsi constitués qu'ils s'imaginent la vie faite pour s'embêter. Tout ce qui paraît être amusement devient aussitôt une faute de savoirvivre ou de morale. Pour eux, le devoir a des règles inflexibles et mortellement tristes.
Je leur ferai observer avec humilité que le devoir n'est pas le même pour les Mormons, les Arabes, les Zoulous, les Turcs, les Anglais ou les Français. Et qu'il se trouve des gens fort honnêtes chez tous ces peuples.
Je citerai un seul exemple. Au point de vue des femmes, le devoir anglais est fixé à neuf ans, tandis que le devoir français ne commence qu'à quinze ans. Quant à moi je prends un peu du devoir de chaque
peuple et j'en fais un tout comparable à la morale du samt roi Salomon.
2^ juillet, — Bonne nouvelle. J'ai maigri de six cent vingt grammes. Excellente, cette eau de Cliâtel- Guyon! J'emmène les veuves dîner à Riom. Triste ville dont l'anagramme constitue un fâcheux voisinage pour des sources guérisseuses : Riom, Mori.
28 juillet. — Patatras. Mes deux veuves ont reçu la visite de deux messieurs qui viennent les chercher. — Deux veufs sans doute. — Elles partent ce soir. Elles m'ont écrit sur un petit papier.
2Ç juillet. — Seul! Longue excursion à pied à l'ancien cratère de la Nachère. Vue superbe.
^0 juillet. — - Rien. — Je fais le traitement.
j / juillet. — Dito. Dito. Dito.
Ce joli pays est plein de ruisseaux infects. Je signale à la municipalité si négligente l'abominable cloaque qui empoisonne la route en face du grand hôtel. On y jette tous les débris de cuisine de cet établissement. C'est là un bon foyer de choléra.
i^"" août. — • Rien. Le traitement.
2 août. — Admirable promenade à Châteavmeuf, station de rhumatisants où tout le monde boite. Rien de plus drôle que cette population de béquillards !
^ août. — Rien. Le traitement.
^ août. — Dito. Dito.
5 août. — Dito. Dito.
6 août. — Désespoir!... Je viens de me peser. J'ai engraissé de trois cent dix grammes. Mais alors?...
7 août. ■ — Soixante-six kilomètres en voiture dans la montagne. Je ne dirai pas le nom du pays par respect pour ses femmes.
On m'avait indiqué cette excursion comme belle et rarement faite. Après quatre heures de chemin, j'ar-
rive à un village assez joli, au bord d'une rivière, au milieu d'un admirable bois de noyers. Je n'avais pas encore vu en Auvergne un forêt de noyers aussi importante.
Elle constitue d'ailleurs toute la richesse du pays, car elle est plantée sur le communal. Ce communal, autrefois, n'était qu'une côte nue couverte de broussailles. Les autorités essayèrent en vain de le faire cultiver; c'est à peine s'il servait à nournr quelques moutons.
C'est aujourd'hui un superbe bois, grâce aux femmes, et il porte un nom bizarre : on le nomme «les péchés de M. le curé».
Or il faut dire que les femmes de la montagne ont la réputation d'être légères, plus légères que dans la plaine. Un garçon qui les rencontre leur doit au moins un baiser; et s'il ne prend pas plus, il n'est qu'un sot. A penser juste, cette manière de voir est la seule logique et raisonnable. Du moment que la femme, qu'elle soit de la ville ou des champs, a pour mission naturelle de plaire à l'homme, l'homme doit toujours lui prouver qu'elle lui plaît. S'il s'abstient de toute démonstration, cela signifie donc qu'il la trouve laide; c'est presque injurieux pour elle. Si j'étais femme, je ne recevrais pas une seconde fois un homme qui ne m'aurait pas manqué de respect à notre première rencontre, car j'estimerais qu'il a manqué d'égards pour ma beauté, pour mon charme, et pour ma qualité de femme.
Donc les garçons du village X... prouvaient souvent aux femmes du pays qu'ils les trouvaient de leur goût, et le curé ne pouvant parvenir à empêcher ces démonstrations aussi galantes que naturelles, résolut de les utiliser au profit de la prospérité générale. Il imposa donc comme pénitence à toute femme qui
avait ikllli de planter un noyer sur le coninumal. Et l'on vit chaque nuit des lanternes errer comme des feux follets sur la colline, car les coupables ne tenaient guère à faire en plein jour leur pénitence.
En deux ans il n'y eut plus de place sur les terrains appartenant au village; et on compte aujourd'hui plus de trois mille arbres magnifiques autour du clocher qui sonne les offices dans leur feuillage. Ce sont là les péchés de M. le curé.
Puisqu'on cherche tant les moyens de reboiser la France, l'administration des forêts ne pourrait-elle s'entendre avec le clergé pour employer le procédé si simple qu'inventa cet humble curé?
7 août. — Traitement.
8 août. — Je fais mes malles et mes adieux au charmant petit pays tranquille et silencieux, à la montagne verte, aux vallons calmes, au casino désert d'où l'on voit, toujours voilée de sa brume légère et bleuâtre, l'immense plaine de la Limagne.
Je partirai demain matin.»
Le manuscrit s'arrêtait là. Je n'y veux rien ajouter, mes impressions sur le pays n'ayant pas été tout à fait les mêmes que celles de mon prédécesseur. Car je n'y ai pas trouvé les deux veuves !
Mes Vingt-cinq jours ont paru dans le Gil-Blas du mardi 25 août
CETTE question du latin, dont on nous abrutit depuis quelque temps, me rappelle une histoire, une histoire de ma jeunesse.
Je finissais mes études chez un marchand de soupe d'une grande ville du centre, à l'institution Robineau, célèbre dans toute la province par la force des études latines qu'on y Faisait.
Depuis dix ans, l'institution Robineau battait, à tous les concours, le lycée impérial de la ville et tous les collèges des sous-préfectures, et ses succès constants étaient dus, disait-on, à un pion, un simple pion. M, Piquedent, ou plutôt le père Piquedent.
C'était un de ces demi-vieux tout gns, dont il est impossible de connaître l'âge et dont on devine l'histoire à première vue. Entré comme pion à vingt ans dans une institution qvielconque, afin de pouvoir pousser ses études jusqu'à la licence es lettres d'abord, et jusqu'au doctorat ensuite, il s'était trouvé engrené de telle sorte dans cette vie sinistre qu'il était resté pion toute sa vie. Mais son amour pour le latin rie l'avait pas quitté et le harcelait à la façon d'une
passion malsaine, II continuait à lire les poètes, les prosateurs, les historiens, à les interpréter, à les pénétrer, à les commenter, avec une persévérance qui touchait à la manie.
Un jour, l'idée lui vint de forcer tous les élèves de son étude à ne lui répondre qu'en latin; et il persista dans cette résolution, jusqu'au moment où ils furent capables de soutenir avec lui une conversation entière, comme ils l'eussent fait dans leur langue maternelle.
II les écoutait ainsi qu'un chef d'orchestre écoute répéter ses musiciens, et à tout moment frappant son pupitre de sa règle :
— Monsieur Lefrère, monsieur Lefrère, vous faites un solécisme ! Vous ne vous rappelez donc pas la règle?. . .
— Monsieur Plantel, votre tournure de phrase est toute française et nullement latine. II faut comprendre le génie d'une langue. Tenez, écoutez-moi...
Or, il arriva que les élèves de l'institution Robineau emportèrent, en fin d'année, tous les prix de thème, version et discours latins.
L'an suivant, le patron, un petit homme rusé comme un singe, dont il avait d'ailleurs le physique grimaçant et grotesque, fit imprimer sur ses programmes, sur ses réclames et peindre sur la porte de son institution :
«Spécialité d'études latines. — Cinq premiers prix remportés dans les cinq classes du Lycée.
«Deux prix d'honneur au Concours général avec tous les lycées et collèges de France.»
Pendant dix ans l'institution Robineau triompha de ia même façon. Or, mon père, alléché par ces succès, me mit comme externe chez ce Robineau que nous appelions Robinetto ou Robinettino, et me fit prendre des répétitions spéciales avec le père Piquedent,
moyennant cinq francs l'heure, sur lesquels le pion touchait deux francs et le patron trois francs. J'avais alors dix-huit ans, et j'étais en philosophie.
Ces répétitions avaient lieu dans une petite chambre qui donnait sur la rue. Il advint que le père Piquedent, au lieu de me parler latin, comme il faisait à l'étude, me raconta ses chagrins en français. Sans parents, sans amis, le pauvre bonhomme me prit en affection et versa dans mon cœur sa misère.
Jamais, depuis dix ou quinze ans, il n'avait causé seul à seul avec quelqu'un.
— Je suis comme un chêne dans un désert, disait-il. Sicut quercus in solitiidine.
Les autres pions le dégoûtaient; il ne connaissait personne en ville, puisqu'il n'avait aucune liberté pour se faire des relations.
— Pas même les nuits, mon ami, et c'est le plus dur pour moi. Tout mon rêve serait d'avoir une chambre avec meubles, mes livres, de petites choses qui m'appartiendraient et auxquelles les autres ne pourraient pas toucher. Et je n'ai rien à moi, rien que ma culotte et ma redingote, rien, pas même mon matelas et mon oreiller! Je n'ai pas quatre murs où m'enfermer, excepté quand je viens pour donner une leçon dans cette chambre. Comprenez-vous ça, vous? un homme qui passe toute sa vie sans avoir jamais le droit, sans trouver jamais le temps de s'enfermer seul, n'importe où, pour penser, pour réfléchir, pour travailler, pour rêver ! Ah ! mon cher, une clef, la clef d'une porte qu'on peut fermer, voilà le bonheur, le voilà, le seul bonheur?
Ici, pendant le jour, l'étude avec tous ces galopins qui remuent, et pendant la nuit le dortoir avec ces mêmes galopins, qui ronflent. Et je dors dans un lit public au bout des deux files de ces lits de polissons
que je dois surveiller. Je ne peux jamais être seul, jamais! Si je sors, je trouve la rue pleine de monde, et quand je suis fatigué de marciier, j'entre dans un caté plein de tumeurs et de joueurs de billard. Je vous dis que c'est un bagne.
Je lui demandais :
— Pourquoi n'avez-vous pas fait autre chose, monsieur Piquedent?
Il s'écriait :
— Et quoi, mon petit ami, quoi? Je ne suis ni bottier, ni menuisier, ni chapelier, ni boulanger, ni coiffeur. Je ne sais que le latin, moi, et je n'ai pas de diplôme qui me permette de le vendre cher. Si j'étais docteur, je vendrais cent francs ce que je vends cent sous; et je le fournirais sans doute de moins bonne qualité, car mon titre suffirait à soutenir ma réputation.
Parfois il me disait :
— Je n'ai de repos dans la vie que les heures passées avec vous. Ne craignez rien, vous n'y perdrez pas. A l'étude, je me rattraperai en vous faisant parler deux fois plus que les autres.
Un jour je m'enhardis, et je lui offris une cigarette. Il me contempla d'abord avec stupeur, puis il regarda la porte :
— Si on entrait, mon cher!
— Eh bien, fiimons à la fenêtre, lui dis-je.
Et nous allâmes nous accouder à la fenêtre sur la rue , en cachant au fond de nos mains arrondies en coquilles les minces rouleaux de tabac.
En face de nous était une boutique de repasseuses : quatre femmes en caraco blanc promenaient sur le linge, étalé devant elles, le fer lourd et chaud qui dégageait une buée.
Tout à coup une autre, une cinquième portant au
bras un large panier qui lui faisait plier la taille, sortit pour aller rendre aux clients leurs chemises, leurs mouchoirs et leurs draps. Elle s'arrêta sur la porte comme si elle eût été fatiguée déjà; puis elle leva les yeux, sourit en nous voyant fumer, nous jeta, de sa main restée libre, un baiser narquois d'ouvrière insouciante; et elle s'en alla d'un pas lent, en tramant ses chaussures.
C'était une fille de vingt ans, petite, un peu maigre, pâle, assez jolie, l'air gamin, les yeux rieurs sous des cheveux blonds mal peignés.
Le père Piquedent, ému, murmura :
— Quel métier, pour une femme ! Un vrai métier de cheval.
Et il s'attendrit sur la misère du peuple. II avait un cœur exalté de démocrate sentimental et il parlait des fatigues ouvrières avec des phrases de Jean-Jacques Rousseau et des larmoiements dans la gorge.
Le lendemain, comme nous étions accoudés à la même fenêtre , la même ouvrière nous aperçut et nous cria : «Bonjour les écoliers!» d'une petite voix drôle, en nous faisant la nique avec ses mains.
Je lui jetai une cigarette, qu'elle se mit aussitôt à fumer. Et les quatre autres repasseuses se précipitèrent sur la porte, les mains tendues, afin d'en avoir aussi.
Et, chaque jour, un commerce d'amitié s'établit entre les travailleuses du trottoir et les fainéants de la pension.
Le père Piquedent était vraiment comique à voir. Il tremblait d'être aperçu, car il aurait pu perdre sa place, et il faisait des gestes timides et farces, toute une mimique d'amoureux sur la scène, à laquelle les femmes répondaient par une mitraille de baisers.
Une idée perfide me germait dans la tête. Un jour,
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en entrant dans notre chambre, je dis, tout bas, au vieux pion :
— Vous ne croiriez pas, monsieur Piquedent, j'ai rencontré la petite blanchisseuse ! Vous savez bien , celle au panier, et je lui ai parlé !
II demanda un peu troublé par le ton que j'avais pris :
— Que vous a-t-elle dit?
-^ Elle m'a dit... mon Dieu... elle m'a dit... qu'elle vous trouvait très bien... Au fond, je crois... je crois. . . qu'elle est un peu amoureuse de vous. . ,
Je le vis pâlir; il reprit :
— Elle se moque de moi, sans doute. Ces choses-là n'arrivent pas à mon âge.
Je dis gravement :
— Pourquoi donc? Vous êtes très bien ! Comme je le sentais touché par ma ruse, je n'insistai pas.
Mais chaque jour, je prétendis avoir rencontré la petite et lui avoir parlé de lui; si bien qu'il finit par me croire et par envoyer à l'ouvrière des baisers ardents et convaincus.
Or, il arriva qu'un matin, en me rendant à la pension, je la rencontrai vraiment. Je l'abordai sans hésiter comme si je la connaissais depuis dix ans.
— Bonjour, mademoiselle. Vous allez bien?
— Fort bien, monsieur, je vous remercie!
— Voulez-vous une cigarette?
— Oh ! pas dans la rue.
— Vous la fumerez chez vous.
— Alors, je veux bien.
— Dites donc, mademoiselle, vous ne savez pas?
— - Quoi donc, monsieur?
— Le vieux, mon vieux professeur...
— Le père Piquedcnt?
— Oui, ie père Piquedent. Vous savez donc sou nom?
— Parbleu ! Eh bien ?
— Eh bien, il est amoureux de vous !
Elle se mit à rire comme une folle et s'écria :
— C'te blague !
— Mais non , ce n'est pas une blague. Il me parle de vous tout le temps des leçons. Je parie qu'il vous épousera, moi !
Elle cessa de rire. L'idée du mariage rend grave toutes les filles. Puis elle répéta incrédule :
— C'te blague !
— Je vous jure que c'est vrai.
Elle ramassa son panier posé devant ses pieds.
— Eh bien ! nous verrons, dit-elle.
Et elle s'en alla.
Aussitôt entré à la pension, je pris à part le père Piquedent :
— II faut lui écrire ; elle est folle de vous.
Et il écrivit une longue lettre, doucement tendre, pleine de phrases et de périphrases, de métaphores et de comparaisons, de philosophie et de galanterie universitaires, un vrai chef-d'œuvre de grâce burlesque, que je me chargeai de remettre à la jeune personne.
Elle la lut avec gravité, avec émotion, puis elle murmura :
— Comme il écrit bien ! On voit qu'il a reçu de l'éducation! C'est-il vrai qu'il m'épouserait?
Je répondis intrépidement :
— Parbleu ! Il en perd la tête.
— Alors il faut qu'il m'invite à dîner dimanche à l'île des Fleurs?
Je promis qu'elle serait invitée.
Le père Piquedent fut très touché de tout ce que je lui racontai d'elle.
J'ajoutai :
— Elle vous aime, monsieur Piquedent; et Je la crois une honnête fille. II ne laut pas la séduire et l'abandonner ensuite !
II répondit avec fermeté :
— Moi aussi je suis un Iionnête homme, mon ami.
Je n'avais, je l'avoue, aucun projet. Je faisais une farce, une farce d'écolier, rien de plus. J'avais deviné la naïveté du vieux pion, son innocence et sa faiblesse. Je m'amusais sans me demander comment cela tournerait. J'avais dix-huit ans, et je passais pour un madré farceur, au lycée, depuis longtemps déjà.
Donc il fut convenu que le père Piquedent et moi partirions en fiacre jusqu'au bac de la Queue-de- Vache, nous y trouverions Angèle, et je les ferais monter dans mon bateau , car je canotais en ce tempslà. Je les conduirais ensuite à l'île des Fleurs, où nous dînerions tous les trois. J'avais imposé ma présence , pour bien jouir de mon triomphe, et le vieux, acceptant ma combinaison, prouvait bien qu'il perdait la tête en effet en exposant ainsi sa place.
Quand nous arrivâmes au bac, où mon canot était amarré depuis le matin, j'aperçus dans l'herbe, ou plutôt au-dessus des hautes herbes de la berge, une ombrelle rouge énorme, pareille à un coquelicot monstrueux. Sous l'ombrelle nous attendait la petite blanchisseuse endimanchée. Je fus surpris; elle était vraiment gentille, bien que pâlotte, et gracieuse, bien que d'allure un peu faubourienne.
Le père Piquedent lui tira son chapeau en s'inclinant. Elle lui tendit la main, et ils se regardèrent sans dire un mot. Puis ils montèrent dans mon bateau et je pris les rames.
Ils étaient assis côte à côte, sur le banc d'arrière. Le vieux parla le premier :
— Voilà un joli temps pour une promenade en barque.
Elle murmura :
— Oh! oui.
Elle laissait traîner sa main dans le courant, effleurant l'eau de ses doigts, qui soulevaient un mince filet transparent, pareil à une lame de verre. Cela faisait un bruit léger, un gentil clapot, le long du canot.
Quand on fut dans le restaurant, elle retrouva la parole, commanda le dîner : une friture, un poulet et de la salade; puis elle nous entraîna dans l'île, qu'elle connaissait parfaitement.
Alors elle fut gaie, gamine et même assez moqueuse.
Jusqu'au dessert, il ne fut pas question d'amour. J'avais offert du Champagne, et le père Piquedent était gris. Un peu partie elle-même, elle l'appelait :
— Monsieur Piquenez.
II dit tout à coup :
— Mademoiselle, monsieur Raoul vous a communiqué mes sentiments.
Elle devint sérieuse comme un juge :
— Oui, monsieur!
— Y répondez-vous ?
- — On ne répond jamais à ces questions-là ! II soufflait d'émotion et reprit :
— Enfin, un jour viendra-t-il où je pourrai vous plaire?
Elle sourit :
— Gros bête ! Vous êtes très gentil.
■ — Enfin, mademoiselle, pensez-vous que plus tard nous pourrions...
Elle hésita, une seconde; puis d'une voix tremblante :
— C'est pour m'épouser que vous dites ça ? Car jamais autrement, vous savez?
— Oui, mademoiselle!
— Eh bien! ça va, monsieur Piquenez!
C'est ainsi que ces deux étourneaux se promirent le mariage, par la faute d'un galopin. Mais je ne croyais pas cela sérieux; ni eux non plus, peut-être. Une hésitation kii vint à elle :
— Vous savez, je n'ai rien, pas quatre sous. II balbutia, car il était ivre comme Silène :
— Moi, j'ai cinq mille francs d'économies. Elle s'écria triomphante :
— Alors nous pourrions nous établir?
II devint inquiet :
— Nous établir quoi?
— Est-ce que je sais, moi? Nous verrons. Avec cinq mille francs, on fait bien des choses. Vous ne voulez pas que j'aille habiter dans votre pension, n'est-ce pas?
II n'avait point prévu jusque-là, et il bégayait fort perplexe :
— Nous établir quoi? Ça n'est pas commode! Moi je ne sais que le latin !
Elle réfléchissait à son tour, passant en revue toutes les professions qu'elle avait ambitionnées.
— Vous ne pourriez pas être médecin?
— Non, je n'ai pas de diplôme!
— Ni pharmacien?
— Pas davantage.
Elle poussa un cri de joie. Elle avait trouvé.
— Alors nous achèterons une épicerie ! Oh ! quelle chance ! nous achèterons une épicerie ! Pas grosse par exemple; avec cinq mille francs on ne va pas loin.
II eut une révolte :
— Non, je ne peux pas être épicier... Je suis... je suis... je suis trop connu... Je ne sais que... que... que le latin... moi...
Mais elle lui enfonçait dans la bouche un verre plein de Champagne. II but et se tut.
Nous remontâmes dans le bateau. La nuit était noire, très noire. Je vis bien, cependant, qu'ils se tenaient par la taille et qu'ils s'embrassèrent plusieurs fois.
Ce fut une catastrophe épouvantable. Notre escapade, découverte, fit chasser le père Piquedent. Et mon père, indigné, m'envoya finir ma philosophie dans la pension Ribaudet.
Je passai mon bachot six semaines plus tard. Puis j'allai à Paris faire mon droit; et je ne revins dans ma ville natale qu'après deux ans.
Au détour de la rue du Serpent une boutique m'accrocha l'œil. On lisait : Produits coloniaux Piquedent. Puis dessous, afin de renseigner les plus ignorants : Epicerie.
Je m'écriai :
— QuantU7n mutatus ab illo !
Il leva la tête, lâcha sa cliente et se précipita sur moi les mains tendues.
— Ah ! mon jeune ami , mon jeune ami , vous voici ! Quelle chance ! Quelle chance !
Une belle femme, très ronde, quitta brusquement le comptoir et se jeta sur mon cœur. J'eus de la peine à la reconnaître tant elle avait engraissé.
Je demandai :
— Alors ça va?
Piquedent s'était remis à peser :
- — Oh! très bien, très bien, très bien. J'ai gagné trois mille francs nets , cette année !
— Et le latin, monsieur Piquedcnt?
— Oh! mon Dieu, le latin, le latin, le latin, voyez-vous, il ne nourrit pas son homme!
La Question du latin a paru dans le Gaulois du jeudi 2 septembre 1886.
LE baron René du Treilles m'avait dit : — Voulez-vous venir taire l'ouverture de la chasse avec moi dans ma ferme de MarinviUe? Vous me raviriez, mon cher. D'ailleurs, je suis tout seul. Cette chasse est d'un accès si difficile, et la maison où je couche si primitive que je n'y puis mener que des amis tout à fait intunes.
J'avais accepté.
Nous partîmes donc le samedi par le chemin de fer, ligne de Normandie. A la station d'Alvimare on descendit, et le baron René me montrant un char à bancs campagnard attelé d'un cheval peureux que maintenait un grand paysan à cheveux blancs, me dit:
— Voici votre équipage , mon cher.
L'homme tendit la main à son propriétaire, et le baron la serra vivement en demandant :
— Eh bien, maître Lebrument, ça va?
— Toujou d'méme, m'sieu le baron.
Nous montâmes dans cette cage à poulets suspendue et secouée sur deux roues démesurées. Et le jeune cheval, après un écart violent, partit au galop en nous
projetant en l'air comme des balles; chaque retour sur le banc de bois me faisait un mal horrible.
Le paysan répétait de sa voix cahiie et monotone :
— Là, là, tout beau, tout beau, Moutard, tout beau.
Mais Moutard n'écoutait guère et gambadait comme un chevreau.
Nos deux chiens, derrière nous, dans la partie vide de la cage, s'étaient dressés et reniflaient l'air des plaines où passaient des odeurs de gibier.
Le baron regardait au loin, d'un œil triste, la grande campagne normande, ondulante et mélancolique, pareille à un immense parc anglais, à un parc démesuré, où les cours des fermes entourées de deux ou quatre rangs d'arbres, et pleines de pommiers trapus qui font invisibles les maisons, dessinent à perte de vue les perspectives de futaies, de bouquets de bois et de massifs, que cherchent les jardiniers artistes en traçant les lignes des propriétés princières. Et René du Treilles murmura soudain :
— J'aime cette terre ; j'y ai mes racines. C'était un Normand pur, haut et large, un peu ventru, de la vieille race des aventuriers qui allaient fonder des royaumes sur le rivage de tous les océans. Il avait environ cinquante ans, dix ans de moins peut-être que le fermier qui nous conduisait. Celui-là était un maigre, un paysan tout en os couverts de peau sans chair, un de ces hommes qui vivent un siècle.
Après deux heures de route par des chemins pierreux, à travers cette plaine verte et toujours pareille, la guimbarde entra dans une de ces cours à pommiers, et elle s'arrêta devant un vieux bâtiment délabré où une vieille servante attendait à côté d'un jeune gars qui saisit le cheval.
On entra dans la ferme. La cuisine enfumée était
haute et vaste. Les cuivres et les taïences brillaient, éclairés par les reflets de l'âtre. Un chat dormait sur une chaise; un chien dormait sous la table. On sentait, là dedans, le lait, la pomme, la fumée, et cette odeur innommable des vieilles maisons paysannes, odeur du sol, des murs, des meubles, odeur des vieilles soupes répandues, des vieux lavages et des vieux habitants, odeur des bêtes et des gens mêlés, des choses et des êtres, odeur du temps, du temps passé.
Je ressortis pour regarder la cour. Elle était très grande, pleine de pommiers antiques, trapus et tortus, et couverts de fruits, qui tombaient dans l'herbe, autour d'eux. Dans cette cour, le parfum normand des pommes était aussi violent que celui des orangers fleuris sur les rivages du Midi.
Quatre lignes de hêtres entouraient cette enceinte. Ils étaient si hauts qu'ils semblaient atteindre les nuages, à cette heure de nuit tombante, et leurs têtes, où passait le vent du soir, s'agitaient et chantaient une plainte interminable et triste.
Je rentrai. Le baron se chauffait les pieds et écoutait son fermier parler des choses du pays. II racontait les mariages, les naissances, les morts, puis la baisse des grains et les nouvelles du bétail. La Veularde (une vache achetée à Veules) avait fait son veau à la mi-juin. Le cidre n'avait pas été fameux, l'an dernier. Les pommes d'abricot continuaient à disparaître de la contrée.
Puis on dîna. Ce fut un bon dîner de campagne, simple et abondant, long et tranquille. Et, tout le temps du repas, je remarquai l'espèce particulière d'amicale familiarité qui m'avait frappé, d'abord, entre le baron et le paysan.
Au dehors, les hêtres continuaient à gémir sous les poussées du vent nocturne, et nos deux chiens, en-
fermés dans une étable, pleuraient et hurlaient d'une Façon sinistre. Le feu s'éteignit dans la grande cheminée. La servante était partie se coucher. Maître Lebrument dit à son tour :
— Si vous permettez, m'sieu le baron, j'vas m'mette au lit. J'ai pas coutume d'veiller tard, mé.
Le baron lui tendit la main et lui dit : ((Allez, mon ami,)) d'un ton si cordial, que je demandai, dès que l'homme eut disparu :
— II vous est très dévoué, ce fermier?
— Mieux que cela, mon cher, c'est un drame, un vieux drame tout simple et très triste qui m'attache à lui. Voici d'ailleurs cette histoire. . .
«Vous savez que mon père fut colonel de cavalerie. Il avait eu comme ordonnance ce garçon, aujourd'hui un vieillard, fils d'un fermier. Puis quand mon père donna sa démission, il reprit comme domestique ce soldat qui avait environ quarante ans. Moi, j'en avais trente. Nous habitions alors en notre château de Valrenne, près de Caudebec-en-Caux.
En ce temps-là, la femme de chambre de ma mère était une des plus jolies filles qu'on pût voir, blonde, éveillée, vive, mince, une vraie soubrette, l'ancienne soubrette disparue à présent. Aujourd'hui, ces créatures-là deviennent tout de suite des filles. Paris, au moyen des chemins de fer, les attire, les appelle, les prend dès qu'elles s'épanouissent, ces petites gaillardes qui restaient jadis de simples servantes. Tout homme qui passe, comme autrefois les sergents recruteurs cherchant des conscrits, les embauche et les débauche, ces fillettes, et nous n'avons plus comme bonnes que le rebut de la race femelle, tout ce qui est épais, vilain, commun, difforme, trop laid pour la galanterie.
Donc cette fille était charmante, et je l'embrassais
quelquefois dans les coins sombres. Rien de plus; oh! rien de plus, Je vous le jure. Elle était honnête, d'ailleurs; et moi je respectais la maison de maman, ce que ne font guère les polissons d'aujourd'hui.
Or il arriva que le valet de chambre de papa, l'ancien troupier, le vieux fermier que vous venez de voir, devint amoureux fou de cette fdle, mais amoureux comme on ne l'est pas. D'abord, on s'aperçut qu'il oubliait tout, qu'il ne pensait plus à rien.
Mon père lui répétait sans cesse :
— Vovons, Jean, qu'est-ce que tu as? Est-tu malade?
Il répondait:
— Non, non, m'sieu le baron. J'ai rien.
Il maigrit; puis il cassa des verres en servant à table et laissa tomber des assiettes. On le pensa atteint d'un mal nerveux et on fit venir le médecin, qui crut remarquer les symptômes d'une affection de la moelle épinière. Alors, mon père, plem de sollicitude pour son serviteur, se décida à l'envoyer dans une maison de santé. L'homme, à cette nouvelle, avoua.
Il choisit un matin , pendant que son maître se rasait, et, d'une voix timide :
— M'sieu l'baron...
— Mon garçon.
— C'qui m' faudrait, voyez-vous, c'est point des drogues...
— Ah ! Quoi donc ?
— C'est r mariage !
Mon père stupéfait se retourna :
— Tu dis? tu dis?... hein?
— C'est r mariage.
— Le mariage? Tu es donc, tu es donc... amoureux. . . animal ?
— C'est ça, m'sieu l'baron.
Et mon père se mit à rire d'une façon si immodérée, que ma mère cria à travers le mur :
— Qu'est-ce que tu as donc, Contran ?
II répondit :
- — Viens ici, Catherine.
Et quand elle fut entrée, il lui raconta, avec des larmes de gaieté plem les yeux, que son imbécile de valet était tout bêtement malade d'amour.
Au lieu de rire, maman lut attendrie.
— ■ Qui est-ce que tu aimes comme ça, mon garçon?
II déclara, sans hésiter :
— C'est Louise, madame la baronne.
Et maman reprit avec gravité :
— Nous allons tâcher d'arranger ça pour le mieux. Louise fut donc appelée et interrogée par ma mère ;
et elle répondit qu'elle savait très bien la flamme de Jean, que Jean s'était déclaré plusieurs fois, mais qu'elle ne voulait point de lui. Elle refusa de dire pourquoi.
Et deux mois se passèrent, pendant lesquels papa et maman ne cessèrent de presser cette fille d'épouser Jean. Comme elle jurait n'aimer personne autre, elle ne pouvait apporter aucune raison sérieuse à son refus. Papa , enfin , vainquit sa résistance par un gros cadeau d'argent; et on les établit, comme fermiers, sur la terre où nous sommes aujourd'hui. Ils quittèrent le château, et je ne les vis plus pendant trois ans.
Au bout de trois ans, j'appris que Louise était morte de la poitrine. Mais mon père et ma mère moururent à leur tour, et je fus encore deux ans sans me trouver en face de Jean.
Enfin, un automne, vers la fin d'octobre, l'idée me vint d'aller chasser sur cette propriété, gardée avec soin, et que mon fermier m'affirmait être très giboyeuse.
J'arrivai donc, un soir, dans cette maison, un soir de pluie. Je fus stupéfait de trouver l'ancien soldat de mon père avec des cheveux tout blancs, bien qu'il n'eût pas plus de quarante-cmq ou six ans.
Je le fis dîner en face de moi, à cette table où nous sommes. II pleuvait à verse. On entendait l'eau battre le toit, les murs et les vitres, ruisseler en déluge dans la cour, et mon chien hurlait dans l'étable, comme font les nôtres, ce soir.
Tout à coup, après que la servante fut partie se coucher, l'homme murmura :
— M'sieu r baron. . .
— Quoi, maître Jean?
— J'ai d' quoi à vous dire.
— Dites, maître Jean.
— C'est qu'ça. . . qu'ça m'chiffonne.
— Dites toujours.
— Vous vous rappelez ben Louise , ma femme ?
— Certainement que je me la rappelle.
— Eh ben, aile m'a chargé d'eune chose pour vous.
— Quelle chose ?
— Eune. . . eune. . . comme qui dirait eune confession. ..
— Ah ! . . . quoi donc ?
— C'est... c'est... j'aimerais ben pas vous l'dire tout d'même... mais i faut... i faut... et ben... c'est pas d' la poitrine qu'aile est morte... c'est. .. c'est... d' chagrin... v'ià la chose au long, pour finir.
Dès qu'aile fut ici, aile maigrit, aile changea, qu'aile n'était pu r'connaissable, au bout d' six mois, pu r'connaissable, m'sieu 1' baron. C'était tout comme mé avant d' l'épouser, seulement que c'était l'opposé, tout l'opposé.
J' fis v'nirl' médecin. Il dit qu'aile avait eune maladie
d' foie, eune. .. eune... apatique. Alors j'achetai des drogues, des drogues pour pu de trois cents francs. Mais aile n' voulait point les prendre , aile ne voulait point; aile disait :
— Pas la peine, mon pauve Jean. Ça n' s'ra rien. Mé, j' véyais ben qu'y avait du bobo, au fond. Et
pis que je la trouvai pleurant, eune fois; je savais pu que faire, non, je savais pu. J'y achetai des bonnets, des robes, des pommades pour les cheveux, des bouques d'oreilles. Rien n'y fit. Et j' compris qu'aile allait mourir.
V'ià qu'un son', fin novembre, un soir de neige, qu'aile avait pas quitté son lit d' la journée, aile me dit d'aller quérir 1' curé. J'y allai.
Dès qu'i fut venu :
— Jean, qu'aile me dit, j' vas te faire ma confession. Je te la dois. Ecoute, Jean. Je t'ai jamais trompé, jamais. Mi avant mi après le mariage, jamais. M'sieu le curé est là pour l'dire, li qui connaît mon âme. Eh ben, écoute, Jean, si j' meurs, c'est parce que j'ai pas pu m' consoler d'être pu au château, parce... j'avais trop... trop d'amitié pour m'sieu V baron René... Trop d'amitié, t'entends, rien que d' l'amitié. Ça m' tue. Quand je l'ai pu vu, j'ai senti que j' mourrais. Si je l'avais vu, j'aurais existé; seulement vu, rien de pu. J' veux que tu li dises, un jour, plus tard, quand j' s'rai pu là. Tu li diras. Jure-le. . . jure-le. . . Jean , d'vant m'sieu 1' curé. Ça m' consolera d' savoir qu'il 1' saura un jour, que j'suis morte de ça... v'ià... jure-le...
Mé j'ai promis, m'sieu I' baron. Et j'ai tenu ma parole, foi d'honnête homme.
Et il se tut, les yeux dans les miens.»
Cristi ! mon cher, vous n'avez pas idée de l'émotion qui m'a saisi en entendant ce pauvre diable, dont
j'avais tué la femme sans m'en douter, me le raconter comme ça, par cette nuit de pluie, dans cette cuisine. Je balbutiais :
— Mon pauvre Jean ! mon pauvre Jean ! II murmura :
— V'ià la chose, m'sieu le baron. J'y pouvons rien, ni l'un. . . ni l'autre. . . C'est l'ait. . .
Je lui pris les mains à travers la table, et je me mis à pleurer.
Il demanda :
— • Voulez-vous v'nir à la tombe ?
Je fis : «Oui» de la tête, ne pouvant plus parler.
II se leva, alluma une lanterne, et nous voici partis à travers la pluie, dont notre lumière éclairait brusquement les gouttes obliques, rapides comme des flèches.
11 ouvrit une porte, et je vis des croix de bois noir.
Il dit soudain : «C'est-là», devant une plaque de marbre, et posa dessus sa lanterne afin que je puisse lire l'inscription :