UNE LETTRE AU GÉNÉRAL DUGROT
« déplorable abandon de ce que j'appelle les suprêmes de- « voirs. Notre pays, gorgé de richesses et énervé, s'est « trouvé dans le même cas que nous après le désastre de e Sedan. Il n'a pas cédé, et sa défense in extremis, sans « nuls moyens de défense, Fa relevé dans l'opinion du « monde et dans sa propre opinion.
ce Je te supplie de ne pas donner suite à ton projet; si ce fortes et honnêtes que soient tes convictions militaires, s elles ne peuvent se concilier avec les devoirs civiques que ce les événements t'ont faits et nous ont faits à tous.
(( Il faut que chacun de nous demeure à son poste et y g meure dans la forme qu'il plaira à la Providence de dé- <t cider. Il faut surtout que nous donnions autour de nous a l'exemple de la sérénité et de la fermeté.
« Ne te dissimule pas que tes convictions ont fortement ce pénétré ton entourage et tes officiers généraux. Sans « doute ils les avaient d'eux-mêmes , et les événements les ce leur avaient suggérées. Mais elles sont devenues pour ce eux un article de foi qui va ravageant les esprits du « haut en bas de la hiérarchie. C'est là un des plus douce loureux empêchements de notre situation.
ce Ton vieil ami,
ce Général Trochu. »
Le général Ducrot n'ayant pas cru devoir publier la lettre à laquelle celle qu'on vient de lire répondait, je me crois lié envers sa mémoire à l'obligation de respecter sa volonté sur ce point et je ne la ferai pas connaître. J'ajoute que s'il n'avait pas introduit la mienne dans son livre, je ne l'aurais pas reproduite ici par la raison qu'elle a un caractère étroitement intime et personnel. Mais puisqu'elle a été rendue publique par un autre que par moi, il me sera permis d'en bénéficier et de dire :
Qu'écrite au milieu des plus cruelles épreuves qui aient jamais assailli un général et un citoyen (alors que chacun autour de lui s'efforçait de dégager sa responsabilité } luimême engageant de plus en plus la sienne et tout entière), cette lettre est l'expression fidèle des principes et des sentiments qui, de la révolution du 4 septembre à la fin de mon commandement dans Paris et de ma présidence , ont inspiré l'effort, bien ou mal conduit, mais cordial et gratuit, que j'ai fait pour mon pays.
Bataille de Buzenval (19 janvier 1871).
Par cette périlleuse entreprise , dont tous les patriotes parisiens demandaient instamment l'exécution, qu'en réalité tous ne souhaitaient pas avec le même degré de conviction , j'allais mettre en pratique la célèbre maxime du bailli de Suffren, que j'avais eu présente à l'esprit pendant toute la durée du siège :
Allez jusqu'à votre dernier coup de canon, c'est peut-être celui-là qui sera le salut.
Le général Ducrot consacre la moitié d'un volume au récit détaillé de la bataille de Buzenval ; à la critique encore plus détaillée de la conception, de la préparation, de l'exécution ; à l'explication du retard qu'a mis à entrer en ligne la colonne qu'il commandait , et tous les autres retards : il cite à l'appui de ses jugements les préceptes de Napoléon. C'est militairement très scientifique , politiquement très passionné, et la pauvre garde nationale de Paris est là durement traitée.
Mais quoi! est-ce que les erreurs et les fautes commises, les retards (ceux du général Ducrot compris), les à-coups de toute sorte, ne s'expliquent pas d'eux-mêmes? Est-ce que dans les batailles de la Marne, qui ruinèrent sa popularité vis-à-vis des Parisiens, qui lui firent tant d'honneur à nos yeux ; pour lesquelles il eut le choix du terrain , la préparation , la direction et l'exécution ; où il disposait de l'élite entière de l'armée de Paris, sans l'intervention d'un seul peloton de la garde nationale, on ne relèverait pas les mêmes erreurs , les mêmes fautes de détail , les mêmes retards partiels très préjudiciables à l'action générale, les mêmes défaillances isolées, et finalement le même insuccès, avec une perte d'hommes trois fois plus considérable ?
C'est que là, comme ici, tout ce désordre était, je le répète, dans la force des choses, et je crois fermement que la plus rigoureuse application des maximes de Napoléon et des autres grands capitaines n'y eût rien changé.
Cette force de choses est toute l'histoire des batailles de la Défense nationale en province et à Paris, histoire bien moins amère à l'orgueil militaire de notre pays que celle des batailles de Reischoffen , de Spickeren , de Sedan et de Metz. La Défense nationale n'avait à opposer à l'armée allemande , victorieuse de la véritable armée française , que des soldats de convention dont le bon vouloir patriotique ne suffisait pas à égaliser les chances absolument disproportionnées de la lutte.
Dans deux conseils de guerre, au milieu de beaucoup d'objections, de contradictions, de réclamations, le programme de la future bataille avait été fort disputé. Finalement, l'objectif accepté par tous les généraux présents fut Versailles , où nous avions l'espoir de surprendre le quartier général allemand par l'audace même de l'entreprise. Mais,
fallait-il attaquer à gauche par les hauteurs de Châtillon, ou à droite par le plateau de la Bergerie en avant du mont Valérien ?
Le général Vinoy avait entraîné les votes du premier conseil dans le sens de l'attaque par Châtillon. Mais on a vu (lettre au général Ducrot) qu'au moment de l'exécution, l'attitude nettement négative d'un des divisionnaires du général Vinoy avait déterminé l'ajournement et rendu nécessaire la réunion d'un second conseil. Là, le général Berthaut fit prévaloir le plan de l'attaque par les hauteurs en avant du mont Valérien avec assez de force et de succès pour obtenir l 'unanimité des suffrages.
Au fond , la question était discutable dans les deux sens , avec une part à peu près égale de chances favorables et de chances contraires. Ce qui m'importait à moi, c'était l'unanimité, au moins la presque unanimité des votes. Il ne faut pas perdre de vue que les officiers généraux sous mes ordres étaient arrivés à un degré de désespérance que quelquesuns ne dissimulaient plus, désespérance militairement très explicable , patriotiquement très regrettable , et qui tendait à rendre impossible le va- tout que nous allions jouer. Pour le réaliser, leur adhésion m'assurant leur libre concours m'était indispensable. C'est dans ces vues que, pour la première fois depuis le commencement du siège, je les avais réunis autour de moi en conseil avant l'action.
De la bataille de Buzenval, comme des autres engagements du siège, je ne ferai qu'un court récit (toujours le même), en m'abstenant par continuation de toute discussion technique. Il suffira pour en montrer la physionomie générale , qui se résume ainsi :
« De premiers efforts semblent réussir, et l'espoir entre
« dans tous les cœurs, l'ennemi prononçant sa retraite c après une lutte plus ou moins soutenue.
« Il se replie sur de premières réserves postées dans des <r positions préparées pour la défense par la mousqueterie , « dont les abords sont battus par une puissante artillerie « établie à grande distance sous bois, abritée, invisible, « que notre artillerie , péniblement arrivée sur les crêtes « (quand elle y arrive), ne peut contre-battre qu'au jugé.
« Nouveaux efforts beaucoup plus meurtriers que les g premiers. Ici ils réussissent, là ils échouent. Nos jeunes « troupes s'étonnent et montrent un commencement d'hési- « tation avec un commencement de désordre. L'ennemi, ce très exercé, profite de ce temps d'arrêt pour prendre « l'offensive. Elle échoue une première fois, même une « seconde fois sur les points où nous sommes solidement « établis. Mais nous n'avançons plus.
« Quelques groupes, entraînés par leurs officiers, re- « viennent à la charge contre des obstacles qui ont résisté « jusque-là à tous leurs efforts. Ils sont décimés, leurs « chefs succombent. La nuit approche et va accroître la « confusion dans nos rangs. Il faut se résoudre à la retraite « qui peut encore se faire avec ordre, et que l'ennemi, très « éprouvé lui-même, n'est pas en mesure d'inquiéter. La « bataille est perdue, et l'entreprise échoue. »
J'entre à présent dans quelques détails sommaires , qui ont particulièrement pour objet de montrer les difficultés que nous avions à vaincre, les mérites des troupes (soldats du siège et gardes nationaux) qui furent directement aux prises avec l'ennemi, les mérites de leurs officiers, de ceux-là surtout qui payèrent de leurs vies, quelques-unes précieuses au pays, leur patriotique dévouement.
L'attaque devait être soudaine, puisque son unique chance de réussite était dans la surprise de l'ennemi. S'imagine-
t-on ce qu'est une opération qui consiste à faire marcher la nuit , en plein hiver, par les voies boueuses et enchevêtrées les unes dans les autres, de la banlieue de Paris, plus de cent mille hommes, avec leur artillerie, cent mille hommes chargés de leurs armes, de leurs cartouches, des vivres du moment, et dont les plus novices arriveront exténués sur le terrain de la lutte ?
Bien avant que l'attaque ne commençât, de premiers effets de confusion se manifestaient. Les troupes se heurtaient à des convois de matériel. Le corps d'armée de gauche arrivait à pied d'oeuvre bien avant celui du centre, et le corps de droite longtemps après les deux autres. Quels calculs de marche, quelles prévisions des états-majors auraient pu écarter ces inévitables complications ? Moi-même, cheminant en voiture vers le mont Valérien, où mes officiers et mes chevaux m'attendaient depuis la veille, j'éprouvais un retard forcé de près d'une heure. Enfin, le signal de l'action était mal compris, et les attaques, au lieu d'être simultanées, se succédaient à intervalles, au préjudice de l'unité et de la solidarité des efforts.
Je m'étais établi au saillant du bastion le plus avancé vers le sud du mont Valérien. Il avait des vues directes sur toute l'étendue du champ de bataille, qui s'élevait en amphithéâtre devant moi. J'y avais fait disposer des fils électriques qui me mettaient en communication avec la station convenue des trois commandants de corps d'armée , et pendant une part de la journée je pus surveiller l'action et donner des ordres généraux, dans des conditions qui étaient, je pense, entièrement nouvelles.
En me postant là, j'avais dit aux officiers de mon étatmajor et de l' état-major de la garde nationale réunis autour de moi :
Ne perdez pas un instant de vue le plateau où nos colonnes
en ascension vont arriver et, j'espère, se maintenir. A l'heure où l'une d'elles serait rejetée dans la plaine, c'est là que seraient le péril et notre place, car les troupes restées sur les crêtes, sans point d'appui, pourraient être tournées par cette lacune formée dans la ligne de bataille, et enveloppées.
Entre onze heures et midi, de la Seine au château et au parc de Buzenval, en passant par Saint-Cloud, par le fort inachevé de Montretout et en suivant la ligne des crêtes sur une étendue d'environ une lieue et demie, nous étions établis, non sans peine et non sans pertes, mais tout allait bien.
Dans la seconde période du combat, les troupes, marchant en avant à la suite de l'ennemi, se heurtaient, comme je l'ai dit, aux obstacles sans nombre derrière lesquels l'ennemi avait posté ses premières réserves , maisons d'habitation et clôtures en état de défense, murs crénelés précédés de fossés et d'abatis , etc. Sur presque toute la ligne , sauf en deux points, ce second combat d'infanterie, très disputé, tournait encore à notre avantage. Mais, dès que nos gens avaient dépassé leur conquête du moment, ils étaient accablés par l'artillerie invisible et très éloignée dont j'ai parlé. Notre élan était brisé, et c'est alors que l'ennemi, toutes ses réserves réunies, prenait l'offensive contre nous, et que commençait la troisième période de la bataille de Buzenval.
Si nous avions échoué dans nos attaques contre la Bergerie et l'obstacle de Longboyau, les Allemands échouaient à leur tour dans les attaques qu'ils répétaient pour nous déloger, et à deux heures de l'après-midi nous tenions encore partout sur les hauteurs, mais défensivement, et les rôles des combattants étaient intervertis.
Dès ce moment, san défaite acquise, l'avenir de notre
entreprise était ruiné. Non seulement nos troupes n'étaient pas de force à ressaisir l'offensive, mais elles n'étaient pas de force à soutenir la défensive au delà d'un temps déterminé, comme à une heure de là j'en avais sous les yeux la preuve.
C'est dans cette deuxième et troisième période de la journée que se montrèrent d'admirables dévouements et que s'accomplirent nos grands sacrifices , bien moins grands par le nombre que par les mérites des hommes courageux qui périrent là. Tout entiers à la fièvre qui dévore notre vie sociale et politique, nous avons déjà oublié la plupart des noms des victimes du devoir patriotique, qui devraient être honorés à toujours dans notre pays :
Du vénérable marquis de Goriolis, soldat plus que septuagénaire ;
Du vaillant colonel de Rochebrune ;
Du grand peintre Henri Regnault , tous de la garde nationale de Paris ;
Du colonel de Montbrison et du capitaine de Laumière, morts héroïquement après une carrière de siège marquée par des actions d'éclat ;
Du sergent Gustave Lambert, l'éminent ingénieur, engagé Volontaire dans l'infanterie pour la défense de Paris ;
Du lieutenant du génie Beau, portant, assuré d'être tué, jusqu'au pied de ce mur crénelé qui fut à notre droite l'obstacle infranchissable, la charge de dynamite qui devait le faire sauter.
J'étais à mon observatoire du mont Valérien , recevant et envoyant des télégrammes, quand vers trois heures de l'après-midi mes officiers me signalèrent, à la gauche de notre ligne , une véritable débandade. Un gros de troupes descendait des hauteurs dans un désordre significatif, et
cette retraite précipitée laissait à découvert la brigade Avril de l'Enclos, qui tenait ferme sur les crêtes.
A l'instant je montais à cheval, et suivi de mon étatmajor, de celui de la garde nationale, à la tête duquel marchait le digne général Clément Thomas, j'arrivais au pied des hauteurs, trouvant les fuyards groupés en troupeau de moutons derrière quelques maisons d'habitation. Elles les abritaient du feu déjà vif des Allemands qui avaient pris leur place sur le plateau. Il s'agissait de la reprendre.
Ces découragés étaient des soldats d'infanterie et des mobiles. Leur chef, un général de brigade, me déclara nettement qu'il jugeait impossible, dans l'état de désarroi où ils étaient, de les ramener à l'ennemi...
J'avais encore sous la main, à couvert dans un chemin creux, le régiment des mobiles vendéens, qui s'étaient jusque-là bien montrés pendant le siège, sous le commandement du lieutenant- colonel Madelor, un officier dont j'étais sûr. Me postant au-dessus de leur abri, je leur dis à haute voix te pourquoi et le comment de ce qu'il y avait à faire , en leur annonçant que j'allais le faire avec eux. Ils s'émeuvent, se décident à sortir de leurs couverts, et nous voilà partis.
Je ne me rappelle pas sans intérêt ce singulier épisode de la guerre du siège, plus singulier peut-être encore que le commandement télégraphique que j'exerçais tout à l'heure.
Qu'on se figure l'ascension très lente, sous un feu très incommode, d'une troupe de jeunes soldats mobiles précédée de ses tirailleurs, que poussaient en avant, sans trêve, cinquante officiers à cheval, tout un grand état-major d'armée, dont la moitié (l'état-major de la garde nationale de Paris) n'était sans doute pas préparée à cette aventure et en
subissait l'épreuve, à l'exemple du général Clément Thomas, avec un calme imperturbable.
L'entreprise suffit à son objet, et le bon vouloir des mobiles de la Vendée leur porta bonheur. La fusillade des Allemands, bien que très active, fut plus émouvante que meurtrière. Gomme nous cheminions en gravissant la pente, ils tirèrent constamment trop haut et il y eut beaucoup plus de bruit que de mal.
Dans ce court retour offensif, un de mes officiers particuliers, le jeune de Langle de Cary, encore sous-lieutenant élève à l'Ecole d'application d'état-major, — un presque adolescent , — courait en avant de moi , exhortant et poussant les tirailleurs vendéens avec une énergie qui eût fait honneur à un vétéran. Frappé d'une balle qui, pénétrant dans la poitrine, traversait le poumon et sortait par le dos, il a survécu à cette mortelle blessure. Il est aujourd'hui l'un des plus jeunes officiers supérieurs de l'armée. Avant de recevoir ce violent baptême du feu, il avait été le premier sujet dans nos deux écoles. C'est un officier du plus rare mérite. Je lui donne ici un souvenir spécial, moins pour honorer les débuts que je lui ai vu faire dans l'armée, que pour affirmer qu'il en atteindra de bonne heure le sommet si, pour le commandement, les politiciens cessent d'être préférés aux vrais hommes de guerre.
La nuit descendait sur ce champ de bataille qui devait être, pour l'armée de Paris, le dernier. Elle était à bout de forces et de moyens, la famine entrait dans la cité, il n'y avait plus à combattre, il n'y avait plus à espérer. C'est dans ces sentiments que, profondément attristé, non pas abattu, et consolé par la penséee que j'avais rempli, dans la mesure de mes facultés , tous les devoirs dont après Sedan j'avais accepté le fardeau, j'ordonnais la retraite.
L'ennemi ne l'inquiétait sur aucun des points de notre ligne, et elle se serait effectuée sans incident, si le général de brigade qui commandait à l'extrême gauche n'avait omis de comprendre dans ses ordres de retraite le colonel de Lareinty. Cet officier supérieur tenait contre les Allemands dans le parc et la villa Zimmermann de Saint-Gloud, avec un détachement de francs -tireurs des Ternes très remarqués pendant le siège, et de mobiles de la Loire- Inférieure. Cette petite troupe, entraînée par son énergique commandant, avait été toute la journée, très vigoureusement, à l'offensive. Enveloppée dans son réduit, elle dut capituler après une défense à outrance honorée par les Allemands.
Les commentateurs de la bataille de Buzenval , tous passionnés politiciens , l'ont plus ou moins violemment décriée dans son principe et dans son exécution. Ceux-là même qui, la veille, m'auraient déclaré félon si je ne l'avais pas livrée, s'écriaient le lendemain qu'elle était inutile et me dénonçaient comme un grand coupable. Ils déshonoraient Bazaine pour n'avoir pas combattu, jusqu'à épuisement de forces et de moyens, autour d'une place encore approvisionnée. Ils m'incriminaient pour avoir combattu, jusqu'à épuisement de forces et de moyens, autour de la capitale française affamée. Justice des temps!
Sans les haines des partis et s'il y avait encore en France un esprit public, cette bataille de Buzenval où soixante mille Français érigés en soldats pour cette guerre et cinquante mille citoyens de Paris érigés en soldats pour cette journée, combattirent honorablement, après les épreuves d'un siège de quatre mois, l'armée allemande retranchée dans
de fortes positions, eût pris la place qui lui était due dans l'histoire des grands efforts et des grands dévouements nationaux. Elle n'a rencontré dans la légende politicienne que des récriminations ou des railleries. Décadence !
Ces offenses à la vérité et à la justice allaient être dépassées par l'incident qui suit :
A l'égard des morts, des blessés qui gisaient sur le champ de bataille, j'avais à remplir des devows impérieux, d'un caractère particulier et tout à fait nouveau dans les habitudes de la guerre. Les devoirs ordinaires d'un général en chef après la bataille sont de se substituer autant qu'il le peut aux familles absentes, en faisant procéder à l'inhumation des morts et à l'enlèvement des blessés par les moyens dont il dispose, avec le consentement de l'ennemi quand il entoure le théâtre de l'engagement.
A Buzenval les familles n'étaient pas absentes. C'était sous les yeux de la population qu'une part de la population venait de combattre (elle ne comptait pas moins de quinze cents morts ou blessés), et tout à l'heure ces familles allaient venir dans les angoisses les plus légitimes interroger le champ de bataille, sans souci de la présence de l'ennemi, et réclamer à bon droit les moyens de ramener dans Paris non seulement leurs blessés, mais leurs morts !
Dans cette douloureuse préoccupation, j'allais m'établir au mont Valérien, et là, après avoir pourvu aux exigences militaires les plus pressantes de la nuit et du lendemain, j'adressais au chef d'état-major général de l'armée à Paris un télégramme qui se terminait ainsi :
€ Il faut parlementer d'urgence à Sèvres pour un armis- « tice de deux ou trois jours qui permette l'enlèvement des « blessés , l'enterrement et l'enlèvement des morts. Il faudra
<r pour cela du temps, des efforts, des voitures très solidece ment attelées (à cause de l'état du terrain et des che- « mins) et beaucoup de brancardiers.
g Ne perdez pas de temps pour agir dans ce sens. »
Le gouvernement, qui se faisait remettre toute ma corres^ pondance télégraphique , se saisissait de ces ordres adressés nominativement au général Schmitz et les rendait publics. Pourquoi cette publicité inattendue et pour le moins intempestive? Pour séparer sa cause de la mienne devenue très critique vis-à-vis des foules et me livrer à leur discussion.
A l'instant, le clubisme et le journalisme s'emparaient du télégramme affiché. En termes violents ou solennels, ils le déclaraient criminel. Il n'avait évidemment pas d'autre but que de terrifier l'énergique et généreuse population de Paris y en la préparant à la honteuse capitulation que mon insuffisance rendait inévitable et qui était mon objectif bien connu !
Voilà comment, au sujet de ce télégramme, furent travestis et calomniés, non pas seulement par les démagogues, mais par les conservateurs adversaires de la Défense nationale au titre de l'empire, les sentiments les plus naturels, les plus humains, les plus respectables. Gela n'est pas nouveau dans l'existence des nations, mais ne se rencontre, je pense, que chez celles dont les révolutions ont altéré le sens moral par les colères de parti à parti et par rabaissement des caractères.
La bataille de Buzenval fut de beaucoup la moins meurtrière de toutes les grandes luttes du siège de Paris. Les troupes successivement lancées à l'assaut des défenses allemandes, et celles qui durent s'y maintenir contre les retours offensifs des réserves de l'ennemi, furent seules éprouvées.
Les autres, établies sur les pentes, presque toujours en contre-bas du feu, en souffrirent peu.
On a dit et écrit que la garde nationale avait eu là un rôle d'empêchement bien plus qu'un rôle d'assistance, et, sur ce thème, les commentaires malveillants ou railleurs n'ont pas manqué. Ils sont absolument contraires à la vérité et à l'équité. La garde nationale ne pouvait prétendre à l'expérience du combat, et quelques-uns de ses groupes montrèrent au feu de Y ahurissement . Nulle part il n'y eut de débandade; et la seule troupe qui lâcha pied fut la brigade d'infanterie et de mobiles dont la retraite en désordre m'obligea, comme je l'ai dit, à intervenir personnellement pour la faire relever à son poste par les Vendéens.
Les gardes nationaux montrèrent généralement, en dépit de leur insuffisance militaire, beaucoup de bon vouloir et de fermeté. Plusieurs de leurs bataillons, engagés dans les attaques et ensuite dans la défense, se signalèrent par leur énergie , et j'oppose à leurs détracteurs une statistique qui prouve que ces soldats -citoyens ne s'épargnèrent pas à la peine et méritèrent une place à l'honneur.
Officiers supérieurs lues 4 en tout.
(De la garde nationale) 2
Capitaines tués . . . 25 en tout.
( De la garde nationale ) 9
Lieutenants tués 14 en tout.
(De la garde nationale) 9
Sous -lieutenants tués 13 en tout.
(De la garde nationale) 7
Je n'ajoute rien à ce frappant tableau qui fait voir : 1° que nos pertes en officiers furent très restreintes; 2° que celles de la garde nationale furent à peu près égales à celles de l'armée, que la légende représente comme ayant porté presque tout le poids de la journée.
DATAILLE'DE BUZENVAL
Souvenir aux morts.