LA RÉPONSE DU PRINCE RADZTWILL
« Versailles, le 4 février 1871 ,
<r Mon cher général,
« C'est hier soir que votre aide de camp m'a remis votre « lettre, et je tiens à vous dire sans retard combien j'ai été « touché de votre souvenir. Mon estime pour vous, mon « général, loin de s'altérer dans les douloureux temps par « où vous avez passé, n'a fait que s'accroître, je vous le « dis très sincèrement. Dans la carrière que vous avez « fournie avec un si complet désintéressement, mon cœur « vous suivait avec la sympathie que vous m'avez inspirée « dès notre première connaissance.
« Quant au sujet de votre lettre, vous savez que dans la « position de simple aide de camp je n'ai aucune part aux « affaires et aucune influence sur les décisions qui se « prennent en conseil. Mais, après mûre réflexion, j'ai cru « agir en votre sens en soumettant la lettre que vous avez « bien voulu m'écrire à l'empereur lui-même. Mieux que « personne, il saura apprécier la générosité et la sincérité a de vos intentions. Il ne m'a pas encore parlé depuis. J'ai « pourtant cru ne pas devoir remettre ma réponse pour que « vous sachiez le plus tôt possible que de votre lettre j'ai « fait ce que j'ai cru pouvoir servir le mieux les intérêts « qui vous sont confiés.
« Quant à mon opinion personnelle, je vous la donnerai « avec toute la franchise à laquelle m'autorisent votre carac- « tère et votre lettre. Si l'armistice reste ce qu'il doit logi- « quement être, un acheminement à la paix, rien ne sera « plus facile que de suivre, dans toutes les questions qui se « présenteraient, l'intérêt d'humanité au lieu de l'intérêt « militaire. Mais ce qui complique et compromet tout dans (( ce moment, c'est la violence de la délégation de Bor-
a deaux, ou, pour mieux dire, de M. Gambetta. Vous devez a connaître sa proclamation où il continue à prêcher la « guerre à outrance., et sa circulaire électorale où il est un « homme de parti au lieu d'être un homme de gouverne- « ment. Après ces deux pièces, que voulez -vous qu'on « réponde ici à ceux des nôtres qui ne veulent écouter que ce l'intérêt militaire? Vous êtes trop juste, mon général, « pour ne pas convenir de la difficulté de cette situation.
« Espérons que ce malheureux dualisme, qui par la force <r des choses a existé entre Paris et Bordeaux * , viendra « à disparaître. Alors, j'en ai le ferme espoir, toutes les « difficultés s'aplaniront. Je parle ici au point de vue fran- « çais plus qu'au point de vue allemand. Trop de liens a intimes m'unissent à la France, je connais de trop près a les belles et nobles qualités de la grande majorité de son « peuple, pour que je ne désire pas de tout cœur son relèa vement. Et vraiment , il faudrait douter de la miséricorde « divine si tant de larmes, tant de maux, tant de nobles a élans restaient stériles. Cette guerre, quelque désastreuse a et déplorable qu'elle soit par elle-même, a procuré à la a nation allemande l'unité politique. Dieu ne voudra pas « que, pour l'autre des deux grandes nations qui y ont été a entraînées, elle ne soit qu'un sujet de deuil et d'affliction. a Espérons que , pour la France , elle deviendra le point de <t départ d'une régénération politique et sociale.
ce C'est dans cet espoir et en vous renouvelant l'assume rance de ma sincère et inaltérable estime, mon cher ce général , que je vous serre la main bien cordialement.
« A. Radziwill, « Aide de camp de l'empereur d'Allemagne , roi de Prusse. »
1 Le prince Radziwill ignorait les dispositions très énergiques que, par l'envoi de M. Jules Simon à Bordeaux avec des pouvoirs illimités, le gouvernement avait prises pour faire cesser ce dualisme.
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Ma deuxième lettre au prince Radziwill.
Du prince Radziwill, eu égard à la réserve que lui commandait sa grande position militaire officielle, je n'attendais qu'une réponse courtoise. Elle était pleine de cœur, de sincérité , de bon jugement , et elle avait été suivie , notamment en ce qui touchait à la dure situation des populations des environs de Paris, d'effets d'adoucissement très marqués. Cette réponse m'encouragea, je devrais dire m'enhardit , jusqu'à lui adresser la lettre qu'on va lire , quand éclatèrent, autour du gouvernement frappé d'impuissance, les doléances des autorités françaises militaires et civiles des régions soumises aux conséquences de l'armistice.
« Paris, le 13 février 1871.
(( Mon cher prince,
a En recevant votre lettre du 4 février, j'ai compris que, « vous écrivant le 2 , j'avais commis l'omission grave de « vous dire que je n'attendais de vous aucune réponse. Je « la répare aujourd'hui dès le commencement de cette « nouvelle lettre (dont vous ferez tel usage qui vous pa- « raîtra opportun et convenable, ou que vous regarderez « comme non avenue) en vous exprimant que je ne vou- « drais pas bénéficier de nos anciennes relations pour être ce indiscret. Votre situation est, je le sens, très délicate, « comme la mienne propre; mais il m'est bien difficile de a ne pas décharger mon cœur quand il est plein. En vous « rendant la victime de cette disposition qui m'est particu- « lière, je ne devrais pas aller au delà; mais enfin, aux « réflexions et aux vœux que je vous ai adressés dans une
(( première lettre, j'ajoute aujourd'hui d'autres réflexions et « d'autres vœux.
« La reddition de Paris et l'armistice qui l'accompagne « ont naturellement irrité au plus haut point une part du « public français et la presque totalité du public parisien « contre nous, qui avons négocié cet arrangement, malgré « l'évidence de la pressante et cruelle extrémité où nous « étions devant la famine. A notre douloureuse situation « s'ajoutait notre ignorance, par suite des rigueurs de l'in- « vestissement, de ce que faisaient les troupes françaises « et des points où elles étaient. Il en est résulté que l'ar- « mistice a été conclu, sous ce rapport, par F état -major « allemand dans des conditions dont l'armée allemande « devait avoir tous les bénéfices. Il a tracé comme il l'a « entendu les zones d'occupation et les zones neutralisées. « Il a déclaré que, à moins que la place de Belfort ne se « rendît immédiatement, l'armistice ne devait pas s'étendre (( à nos troupes et à nos départements de l'est, où il a « occupé tous les points qui lui ont convenu.
« Autant de griefs que l'opinion française élève contre « les négociateurs de la convention du 28 janvier! Mais « cette convention a pour le pays des conséquences plus (( graves et moins prévues. Outre des réquisitions de toute « nature, qui ont porté au comble, parmi les populations, ce les misères et les ruines de la guerre, l'autorité militaire « allemande les frappe de contributions exorbitantes en « argent, qui dépassent les revenus de plusieurs années des « départements et des communes. Une clause spéciale « stipule des intérêts non moins exorbitants pour chaque « jour de retard dans les payements ; enfin elle annonce « que l'exécution militaire suivra s'il n'est pas obéi aux « ordres donnés dans un délai très court.
« Outre que ces exigences violentes, jusqu'à présent « inconnues dans les guerres contemporaines, jetteront
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<( infailliblement nos populations dans le désespoir et dans « la guerre à outrance, elles sont contraires au droit des « gens, contraires aux stipulations consenties de bonne « foi, et elles ont pour sanction l'exécution militaire, qui « maintient en réalité l'état de guerre dans l'armistice.
« Telle est, entre autres, la situation du Loiret et de la a. Seine -Inférieure. Ce dernier département, arrivé par « suite d'une longue occupation au plus haut degré de « l'épuisement, a reçu l'avis, après la promulgation de « l'armistice, qu'il aurait à payer vingt-quatre millions « de francs, outre six millions cinq cent mille francs spé- <( cialement imposés à la ville de Rouen ! A la ville de ce Rouen qui, sur cent dix mille habitants, en compte <r aujourd'hui trente-huit mille qui vivent de la charité <( publique ! Enfin , l'envoi du Havre à Rouen des chara bons et des cotons qui pourraient donner un peu d'ac- € tivité au travail dans cette malheureuse cité est interdit.
« Je doute, mon cher prince, que depuis les grandes a invasions des temps historiques, dont nous trouvons le « récit dans les livres, on ait rien vu de plus contraire, <i non seulement aux lois de la guerre et aux principes de « la justice écrite, mais aux principes de la justice natu- « relie. Je ne saurais, sans sortir de mon droit, si étendu <t que le fasse votre amitié pour moi, exprimer ce que je « pense de la situation que créent pour mon pays ces ter- <l ribles abus de la force. Et cependant, j'irai jusqu'à dire « qu'à une heure donnée ils terniront, devant la civilisa- « tion et devant l'histoire , les grands succès que les armées « et la nation allemandes viennent de recueillir.
« J'apprends, pour m'achever, que l'armée allemande a « le dessein , quand le moment lui en paraîtra venu , d'oc- « cuper Paris, au moins de traverser Paris. C'est là, je « vous l'assure avec sincérité, un grand péril pour tout le « monde et une responsabilité dont aucun gouvernement
ce établi dans Paris, quel qu'il soit, ne pourra porter le a poids.
« Gela dit, j'ai déchargé mon cœur, comme je vous « l'annonçais au commencement de cette lettre, et je n'y « retrouve plus que les sentiments de haute et affectueuse ce considération que j'ai pour vous.
« Général Trochu. d
En fait, pour les départements, les communes et les villes, comme pour Paris, les exigences allemandes, quant aux contributions de guerre, furent généralement réduites des trois quarts, et il n'y eut pas, de ce chef, d'exécutions militaires.
Je n'ai jamais eu la pensée d'attribuer ce résultat aux plaintes dont ma lettre du 13 février avait porté la vive expression au prince Radziwill. En cette matière , je m'en suis précédemment expliqué, les Allemands faisaient d'eux-mêmes application d'un système qui consistait à exiger un tout considérable pour se rabattre sur une part réduite, système qui laissait dans l'esprit des autorités locales et des populations, d'abord atterrées, une impression de soulagement.
Ma lettre était d'ailleurs trop osée, je pense, pour que le prince pût la mettre, comme la précédente, sous les yeux de son souverain. En la relisant après dix -sept ans, je ne puis m'empêcher de reconnaître que je n'y avais pas gardé toute la mesure que je devais. Je m'en excuse auprès du prince Radziwill, que je n'ai revu ni alors ni depuis, qui me survivra .sans doute de bien des années et qui lira peut-être ce livre. Je m'en excuse, en l'assurant que je n'ai de ressentiment ni contre l'Allemagne ni contre l'armée allemande, par la raison que, dans cette fatale guerre de 1 870 , le gouvernement de .la France a été , follement et de parti pris, l'agresseur.
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Quand j'écrivais au prince dans ces termes presque violents, j'étais dominé par une irritation patriotique qui a dû les lui expliquer. Je lui exprime ici, dans les sentiments que m'inspirent sa droiture et la noblesse de son caractère, ma gratitude pour l'accueil qu'en ces temps de calamités il a fait, lui, très haut personnage prussien, à mes obsessions françaises.