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faire, car sur toutes les questions militaires ses vues étaient arrêtées et comme absolues.
A quelques jours de là, le chef du pouvoir exécutif venait à Paris sans être annoncé, et voulant, dans une pensée de très bienveillante courtoisie, me relever luimême de ma présidence, il m'écrivait de sa main le billet suivant :
« 21 février, une heure et demie.
(( Mon cher général ,
« J'arrive de Bordeaux et vous êtes la première personne ce que je désire voir ici. Soyez assez bon pour m'attendre « à trois heures et demie.
« Tout à vous de cœur.
« A. Thiers.
« Hôtel des affaires étrangères. »
Je fus profondément touché et très honoré des sentiments que M. Thiers voulut bien m'exprimer dans cette entrevue ; mais elle eut cela de particulier, de piquant, pourrais-je dire, qu'il ne me dit pas un traître mot de la précédente mission de M. Jules Favre auprès de moi, et du maréchalat... C'est que le très avisé chef d'Etat savait à présent que cette nomination serait très mal accueillie par les politiciens de Paris, par les radicaux, par les journaux des uns et des autres, et que le bruit qui en sortirait compromettrait gravement dans Paris ses débuts gouvernementaux. Revenant sur ce sujet délicat, il ne pouvait échapper à l'obligation polie de combattre mon refus, et si, par impossible, il était parvenu à le vaincre , quel gros embarras politique !
M. Jules Favre lui ayant porté mes remerciements , je
n'étais pas tenu de les renouveler, et je crus devoir rendre à mon éminent et très bienveillant successeur le service de rester muet, comme lui-même, sur l'incident. Cette petite scène de diplomatie gouvernementale égaya ce jour -là mon intimité depuis longtemps attristée par les événements.
L'Assemblée nationale à Bordeaux.
J'arrivais à Bordeaux deux jours avant l'ouverture des débats de l'Assemblée nationale sur le principe et les conditions des préliminaires de paix. Dans mes échanges avec les généraux, mes collègues, et avec les députés avec qui j'étais en rapport, je montrais, rencontrant partout l'affliction, nulle part l'objection, que de la paix ou de la continuation de la guerre dépendait le salut ou la ruine du pays. Il devint évident pour moi qu'une écrasante majorité se prononcerait pour la paix.
Je ne referai pas l'histoire de ces douloureuses discussions conduites par M. Thiers avec une fermeté de bon sens patriotique , une portée de vue d'homme d'Etat et une autorité singulières. De cette crise, je me bornerai à rappeler un incident dont je fus plus particulièrement frappé, en raison des faits qui m'avaient mis antérieurement en relations avec le personnage qui le faisait naître.
Le chef du pouvoir exécutif, dans un éloquent et courageux discours fort applaudi, avait montré à l'Assemblée que si elle voulait reconstituer le pays et le faire revivre, la paix s'imposait à elle comme une loi inéluctable. Ses contradicteurs, révolutionnaires et radicaux, ou, — ce qui
n'était que trop explicable , — Alsaciens -Lorrains, combattaient ses propositions.
M. Tirard, maire de l'un des arrondissements de Paris, l'un de mes adversaires les plus déraisonnables et les plus incommodes pendent le siège, se signalait parmi les opposants.
Répondant à tous, expressément à notre digne collègue M. Keller, représentant de l'Alsace, M. Thiers avait dit :
« Ne nous donnez pas des paroles, donnez -nous les « moyens. »
M. Tirard, intervenant , prononçait les paroles suivantes :
« Vous demandez les moyens, on peut vous les indiquer: « la levée en masse ! Que les sept cent cinquante représen- « tants se mettent à la tête de la France, et vous sauverez « la France ! Que la France tout entière se soulève ! »
(Journal officiel du 4 mars 1871.)
On voit que la fameuse sortie torrentielle du siège de Paris était dépassée. M. Tirard conseillait la guerre torrentielle, et sans doute il y croyait.
Quand on pense que les désastres de Sedan, de Metz, que l'effort désespéré de la Défense nationale n'avaient pas suffi à imposer silence à ces déclamations, et que la France, à l'agonie en 1871 , pouvait être achevée par la réalisation de ces insanités, on reste confondu.
Et quand on pense, par surcroît, que l'homme" déjà mûr, qui montrait au milieu de ce grand drame national un tel esprit, est aujourd'hui (février 1888) le gérant principal des destinées françaises, l'inquiétude patriotique est certainement naturelle et permise.
Toujours Cassandre,
Le chef du pouvoir exécutif avait formellement déclaré à l'Assemblée que de Bordeaux, si éloignée de la capitale où aboutissaient tous les éléments de la direction des affaires publiques, il lui était impossible , dans ces conjonctures pleines d'incertitudes et de périlleuses difficultés, de gouverner. Il lui proposait de se rapprocher de Paris , de s'établir à Versailles ' , où entourée de calme , en complète sécurité, en communication incessante et presque immédiate avec la capitale, elle pourrait aborder l'étude des redoutables problèmes dont les événements lui faisaient le devoir de chercher et de fixer les solutions.
Le pouvoir exécutif suivrait l'Assemblée à Versailles avec une part du personnel auxiliaire du gouvernement , les rouages de la machine administrative et le centre des affaires proprement dites restant à Paris.
Le lendemain du vote qui fixait le siège de l'Assemblée à Versailles, j'étais chez M. Thiers dès huit heures du matin, demandant d'urgence une audience qui me fut gracieusement accordée, et la conversation suivante s'établit :
— Monsieur le président, devant votre déclaration d'empêchement gouvernemental, l'Assemblée a dû adopter vos propositions , et je les ai votées. Mais j'ai fait pendant cinq mois , et sous tous ses aspects , les meilleurs et les pires , l'étude expérimentale de l'état social et politique qui est la conséquence pour Paris des événements de la guerre, spécialement des événements du siège. Le désarroi
1 M. Thiers avait d'abord pensé à Fontainebleau, et beaucoup de députés paraissaient incliner à ce choix. La discussion fît prévaloir celui de Versailles.