TOUJOURS CASSANDRE
des esprits dans le haut, la démoralisation dans le bas, sont au comble. Les troupes dont vous pourrez disposer pour le maintien de Tordre, — troupes de rassemblement et sans aucune cohésion , à l'exception de la gendarmerie de la Seine et de la garde républicaine, — ont eu pendant ces cinq mois des contacts qui les ont démoralisées à leur tour.
« Je crois remplir un devoir de patriotisme et de conscience, en vous assurant qu'à Paris le péril sera grand à ce point , qu'une explosion me paraît inévitable et qu'il semble nécessaire que vous en fassiez entrer la probabilité dans vos calculs.
— Mon cher général, nous pourrons, s'il le faut, remplacer les troupes de Paris par un effectif égal de corps constitués, empruntés à l'armée du général Chanzy qui n'a pas eu avec les foules parisiennes en délire les contacts dont vous me montrez les effets. Il s'en faut, d'ailleurs, que la situation soit aussi sombre que vous la voyez.
A ce moment, le président se lève, marche vers son bureau, et revient avec un papier qu'il déplie sans me donner lecture de ce qu'il contient.
— A l'heure même où vous m'exprimez ces préoccupations dont je vous remercie cordialement, mais qui sont un peu bien pessimistes, je reçois par cette dépêche l'avis que les insurgés qui se sont établis à Montmartre avec les canons qu'ils nous ont pris, vont nous les rendre de bonne grâce (textuel).
— Monsieur le président, si cet avis, que je trouve un peu bien optimiste, se réalise, je resterai confondu de l'évolution de sagesse qui se sera faite dans l'esprit des anarchistes de Paris. Sans insister, je me permets de vous dire que je n'y croirai que lorsque, rendu à Paris, je l'aurai personnellement constatée.
Et je me retirai.
Ainsi, ma déclaration à M. Thiers à quelques jours de la criminelle insurrection du 18 mars 1871, comme mon livre d'avertissement à l'empire sur l'état vrai de l'armée française à quelques années de la fatale guerre de 1870, ne devait servir qu'à accentuer ma notoriété de pessimiste. Cette notoriété-là , je l'ai eue pendant toute la durée de ma carrière publique, elle m'a suivi dans ma retraite, et je l'aurai jusqu'à la fin de ma vie , uniquement pour avoir eu l'honnête souci de chercher, au milieu des vaines et dangereuses fictions dont le pays se repaît, la vérité, avec le ferme propos de la dire.
L'explosion anarchique (18 mars 1871).
Parti de Bordeaux avec mes collègues de l'Assemblée, j'étais à Paris où me fixait pour quelques jours le soin de mes affaires privées complètement abandonnées depuis de longs mois, quand le 18 mars, à trois heures de l'aprèsmidi, je voyais entrer chez moi de vive force un sergent de la garde nationale, dont l'attitude dénotait la plus vive agitation. Très surpris, je reconnaissais dans ce sous-officier un éminent citoyen de Paris, dont j'honorais au plus haut degré le caractère et le talent, Augustin Cochin :
— Gomment, vous êtes à Paris?
— Mais oui, pourquoi n'y serais-je pas?
— Vous ne savez donc pas ce qui se passe ?
— Non, que se passe-t-il?
— Les troupes du général Lecomte ont reçu l'ordre de reprendre possession des canons enlevés par les insurgés. Entourées par la foule, assourdies par ses clameurs, ces