‹ Œuvres posthumes (volume 2)Chapitre 13 sur 148 · LA GUERRE DE 1870 ET SES PREMIÈRES CONSÉQUENCES · texte numérisé non relu

LA GUERRE DE 1870 ET SES PREMIÈRES CONSÉQUENCES

Wissembourg. — Keischoffen. — Spickeren.

Les événements militaires, des événements funestes, se succédaient avec une rapidité et une continuité accablantes, avant que nos armées eussent achevé leur concentration et trouvé leur équilibre.

Le 2 août, nous avions attaqué sans la prendre la ville de Saarbrùck, dans une sorte de parade militaire qui semblait n'avoir d'autre but que de mettre en scène l'empereur, le prince impérial, et de provoquer de retentissants articles de journaux.

Le 4 août, la division Douay, en pointe avancée, — » trop avancée, — assaillie à Wissembourg par une armée tout entière , celle du prince royal de Prusse , était écrasée , son général tué, mille prisonniers avec son campement et ses bagages aux mains de l'ennemi.

Le 6 août, à Reischoffen (Freschwiller) , cinq divisions françaises étaient attaquées par quatre corps d'armée et demi (cent cinquante mille hommes), succombaient sous le nombre comme la division Douay, après une lutte de

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neuf heures qui avait honoré leur constance, laissant à l'ennemi six mille prisonniers, beaucoup d'artillerie, de bagages et d'équipements.

Le même jour, le 2e corps d'armée était battu par des forces supérieures à Spickeren (Forbach), avec des pertes énormes; et sa retraite , qui avait eu un moment le caractère d'une déroute , avait péniblement impressionné l'armée et l'opinion.

Dans la campagne de Sadowa, je l'ai dit, dix jours avaient suffi pour amener l'Autriche à composition devant la Prusse. Dans la campagne de Wissembourg — Reischoffen — Spickeren , quatre jours avaient suffi pour abaisser le moral de nos troupes, élever proportionnellement la confiance de l'ennemi, déconcerter l'empereur, ses conseillers et les fauteurs de la guerre, livrer une part de nos frontières aux armées allemandes, qui y avaient immédiatement commencé des établissements, créant en terre française ces premiers services d'étapes qui devaient les conduire en quelques semaines à Paris.

L'humiliation publique succédant tout à coup à l'orgueil public, à cet orgueil que nous avions vu descendre jusqu'à des explosions de puérile vanité, produisait sur les esprits de saisissants effets. Les récriminations commençaient. A Paris, elles étaient violentes et semaient les germes de ces colères furieuses qui devaient éclater le 4 septembre à la nouvelle du désastre de Sedan, se développer au cours des terribles épreuves du siège , créer la Commune dont les crimes ont étonné le monde, et préparer dans la France entière , par un commencement de ruine de l'esprit public , l'état où nous la voyons aujourd'hui (février 1883).

J'étais toujours à Paris, où, comme il fallait sy attendre, personne dans le gouvernement n'avait le souvenir des craintes qu'on avait eues du côté de l'Espagne et des

velléités de guerre qu'on avait eues du côté de la Baltique. Je voyais se réaliser les douloureuses prévisions que j'avais naguère exprimées dans mon étude militaire (l'Armée française en 1867), avec des aggravations que je n'avais pas prévues. Nous n'avions pas seulement rencontré à la frontière des armées solidement organisées , formées par l'éducation et par une rigoureuse discipline à l'observation des règles de la guerre, bénéficiant enfin de tous les mérites que j'avais reconnus dans ce livre aux institutions militaires prussiennes. Ces armées, dès les premiers moments , étaient entrées avec cinq cent mille hommes, suivis à quelques jours de marche de trois cent mille autres, dans une lutte où nous n'avions pu mettre en ligne que trois cent vingt mille hommes à soutenir par des réserves qui, pour la plus grande part, n'étaient pas constituées, encombraient les chemins de fer cherchant une destination, et, pour tout dire , étaient et allaient on ne savait où !

Étudiant la situation avec toute l'intensité d'application et de sollicitude que me suggérait la grandeur du péril public ; ne sachant rien encore du sort de l'armée battue et désorganisée du maréchal de Mac-Mahon, ni de la direction qu'elle avait prise, mais informé de la concentration de toutes les autres autour de Metz ; suivant enfin sur la carte les mouvements actuels et pressentant les mouvements futurs des masses allemandes , je demeurai convaincu qu'une voie de salut nous restait ouverte. Il s'agissait, l'effort directement offensif nous devenant impossible , de concentrer toutes nos forces pour la défensive -offensive dans la région qui s'y prêtait le mieux, autour de Paris, place forte de premier ordre et unique par son étendue , point de concours de toutes les voies ferrées françaises, centre inépuisable de renouvellements de toute sorte, et qui allait devenir l'objectif immédiat des opérations de l'ennemi victorieux.

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