CONCLUSION
échapper, ma dette publique payée, à l'attristante obligation de prendre place dans l'un des partis qui déchirent la France et de chercher mon devoir au milieu de l'obscurité qu'ils font.
Je m'interroge et je ne trouve en moi aucun souvenir des efforts que j'ai faits autrefois devant l'invasion, et je veux le redire, aucune amertume des épreuves qu'ils m'ont values. Le sacrifice ne perdrait-il pas tout son prix, ne serait-il pas la plus vaine de nos vaines conventions françaises si, en bruit dans le monde , en honneurs , en richesse , il était productif d'intérêts? Mais si je m'abandonne sans peine à mes détracteurs, je n'abandonne pas la Défense nationale à ceux que, si ardents et en si grand nombre, elle a rencontrés.
Moins de deux mois avaient suffi à l'armée allemande (du combat de Wissembourg à la capitulation de Metz), pour anéantir toutes les forces militaires organisées de la France et conduire en Allemagne, sous l'escorte de quelques bataillons, cette armée que notre vanité avait si longtemps proclamée la première du monde.
Aux victorieux dont rien ne pouvait plus arrêter l'élan, encore trois mois de combats incessants ont été nécessaires pour réduire les rassemblements désordonnés dont la Défense nationale avait improvisé l'organisation sous les yeux de l'envahisseur !
On chercherait vainement dans l'histoire des guerres modernes l'équivalent d'un si prodigieux effort de patriotisme, d'union des cœurs et des bras, de sacrifices librement consentis. L'Espagne d'autrefois, justement fière de son indomptable résistance à l'invasion française, avait pour auxiliaire, outre le trésor anglais , la redoutable armée anglaise incessamment renouvelée par ses vaisseaux. Et la France enva-
6o0 LE SIÈGE DE PARIS
hissant l'Espagne était follement engagée à l'autre bout de l'Europe dans les guerres de 1809 et 1812, suivies des guerres de 1813 et. 1814, qui consommaient la ruine du gouvernement impérial.
La France de 1870, sans gouvernement et Paris assiégé, reconstituait au milieu même de l'invasion ses armées détruites, son matériel de guerre resté aux mains de l'ennemi, et rentrait dans la lutte sans l'assistance militaire, sans l'assistance politique d'aucune des nations de l'Europe silencieuse et peut-être satisfaite çà et là de voir les grands vainqueurs d'autrefois abaissés à leur tour.
Honte aux partis qui ont terni l'éclat de ce généreux et magnifique élan de la nationalité française !
Notre isolement s'est aggravé depuis dix -huit ans. L'Europe en armes resserre autour de nous le faisceau des alliances qui nous menacent, et d'incurables divisions ont remplacé parmi nous le sursum corda de 1870. Aux Français qui ont insulté et raillé la Défense nationale, je dis aujourd'hui :
« Saluez-la pendant que le souvenir en est encore au « milieu de vous. Vos successeurs ne la reverront pas. d
Je vais sortir de la vie plus que jamais pénétré des sentiments de dévouement que je dois à mon pays. Je l'ai servi cordialement aux jours de sa détresse, sans lui avoir rien demandé , pas même sa justice.
La justice, je l'attends de plus haut. Mais il en est une que je me rends à moi-même et qui a suffi à la paix de la fin de ma carrière :
Je n'ai été ni le complice, ni l'instrument, ni le bénéficiaire des abaissements du temps où j'ai vécu;