‹ Œuvres posthumes (volume 2)Chapitre 145 sur 148 · DÉSUNION. — ABAISSEMENT DES CARACTÈRES · texte numérisé non relu

DÉSUNION. — ABAISSEMENT DES CARACTÈRES

et de ressort d'esprit, que je résume les impressions que j'ai reçues en écrivant ce livre et celles que je trouve en moi après l'avoir écrit. Elles sont douloureuses. Elles me conduisent à étudier, — je n'aurai pas le courage de le résoudre, — ce redoutable problème :

La société française, dans Vétat de désordre moral où elle est y le pays, dans Vétat de désorganisation où il s'agite, sont-ils en présence d'une éclipse ou de la décadence?

Pour les croyants, la France est sous le coup d'un arrêt biblique dont la formule , dans sa concision , est accablante : Toute nation divisée contre elle-même périra; et même pour les libres penseurs , il semble que cette maxime , que ne peut contredire le raisonnement, doive être inquiétante.

Y eut -il en aucun temps une nation qui offrit au monde le spectacle d'une division des esprits , des cœurs , des intérêts, plus profonde et plus étendue que celle dont nous voyons les effets? Elle ne sévit pas seulement dans les assemblées délibérantes où combattent à outrance des partis politiques fractionnés à l'infini. Du haut au bas de l'échelle sociale, elle a pénétré toutes les classes de la nation, même la famille , et de l'agression au revolver, en passant par la série des arguments intermédiaires plus avouables, la lutte sociale -politique ne recule devant aucun moyen1.

Par surcroît, l'abaissement des caractères est à ce point, que les hommes qui font à leurs principes le sacrifice de leurs intérêts ont le pire destin, en sorte que l'espèce en devient on ne peut plus rare ; qu'au contraire, ceux qui font à leurs intérêts le sacrifice de leurs principes, réussissent toujours et atteignent souvent les sommets, si bien que l'espèce s'en multiplie indéfiniment et que l'intérêt public

1 Quand j'écrivais cela, l'agression à la dynamite n'avait pas dans les procédés d'exécution de l'anarchie la place que depuis elle y a prise.

n'est plus dans l'État et autour de l'Etat que le déguisement de l'intérêt particulier.

Les causes de cette périlleuse dérivation du sens moral et patriotique se démontrent avec autant de précision qu'un théorème de géométrie, si on admet à titre d'axiome que : Toute révolution fait des vainqueurs et des vaincus.

Il y a par conséquent d'inévitables dépossessions, des besoins proportionnels de revendication, beaucoup d'élévations et beaucoup de ruines. C'est comme un ensemencement de colères et de haines qui créent et qui multiplient les partis politiques ennemis.

Si l'on considère que la France, — exemple unique dans l'histoire de l'Europe moderne, — a été neuf fois atteinte en moins d'un siècle par ce terrible agent de bouleversement, on reconnaîtra jusqu'à l'évidence que l'état aigu de désunion où nous sommes est le résultat des passions accumulées dans l'esprit de six générations françaises par ce redoutable passé.

Si l'on considère en outre qu'au cours de celles de nos révolutions qui ont paru se fixer, une part de plus en plus importante des partis vaincus n'a pas longtemps hésité à passer au parti vainqueur pour s'associer à ses bénéfices, on reconnaîtra encore jusqu'à l'évidence que chacune d'elles, en semant la discorde dans le pays, y a été en même temps une école d'abaissement des caractères.

Les fictions.

Dans ma lettre du 7 février 1879 à M. Grévy (page 632), j'exprimais le vœu que « son gouvernement introduisît dans les mœurs publiques, avec le goût de la simplicité, V habitude des réalités » .

C'est que j'ai vécu quarante ans, sous quatre gouverne-

ments différents, au milieu de continuelles et décevantes fictions qui s'appliquaient aux mérites des personnes comme à la valeur des choses. Toutes ont été préjudiciables au pays. Quelques-unes, inspirées par des sentiments de vanité nationale qu'aucune leçon n'a pu rectifier, ont préparé nos plus douloureux revers.

Ces fictions font vivre la nation dans la satisfaction d'ellemême, dans une sorte de mirage permanent qui la dispense d'examiner, d'étudier, de craindre, de préparer. Négligeant toutes celles qui ont trait à la politique, je citerai quelquesunes de celles dont se repaissait dans ma jeunesse la génération à laquelle j'appartiens :

« Les efforts de la conquête algérienne sont une école permanente de guerre. Elle fait des généraux, des officiers, des soldats constamment tenus en haleine et qui assurent à l'armée française , sur les armées d'Europe qui s'atrophient dans la paix, une supériorité décisive. »

« La légende napoléonienne et son produit spécial, — le chauvinisme, — entretiennent dans l'armée des traditions, des convictions et un ressort qui sont les gages de nos triomphes militaires à venir. D'ailleurs, la révolution économique que les chemins de fer vont étendre au monde entier confondra et solidarisera les intérêts internationaux au point de rendre les guerres infiniment plus rares que par le passé, »

« La diffusion de la propriété française en un nombre de plus en plus considérable de mains, la création des caisses d'épargne et de toutes les institutions qui reçoivent et font fructifier l'épargne des classes vouées au travail manuel, créent des intérêts conservateurs nouveaux dont l'effet sera

de rendre impossible l'extension des passions communistes, etc., etc., etc. d

De toutes ces illusions, que reste-t-il aujourd'hui? J'insisterai sur l'une de celles qui nous ont le plus dangereusement aveuglés, la guerre d'Afrique.

J'étais là, jeune, ardent, partageant l'enthousiasme commun, et je ne crois pas faire acte de prétention en disant que, successivement officier de troupe, aide de camp de La Moricière, aide de camp du maréchal Bugeaud, j'étais bien placé pour voir et pour savoir. Ces souvenirs qui me sont chers et qui sont très précis, je les rapproche des grands événements militaires auxquels, depuis, j'ai été mêlé par l'action ou par la direction, et ce rapprochement me conduit à des réflexions qui montrent jusqu'où peuvent aller en France la fiction et le péril de la fiction.

Sous le gouvernement de Juillet qui avait pour la paix une prédilection si intelligente des intérêts du pays, la guerre d'Afrique, qui ne pouvait les compromettre gravement, a été la guerre unique. Elle fut comme l'exutoire des instincts belliqueux qui semblaient se réveiller dans le pays, après de longues années d'une paix dont les politiciens commençaient à être las. L'entreprise était ardue, scabreuse, coûteuse, mais pleine d'intérêt, et malgré les négations des opposants, pleine de l'avenir que la France d'aujourd'hui voit réalisé. Elle imposait aux troupes, au milieu de souffrances souvent cruelles, des efforts quelquefois surhumains. Elle a eu de tragiques péripéties, comme la sanglante défaite de la Macta, comme le massacre de Sidi-Brahim, et de retentissants succès comme la prise de la Smalah et la bataille d'Isly.

Les journaux et les livres du temps , célébrant à l'envi l'importance des événements et le mérite des personnes ,

faisaient incessamment des éminents, des illustres, des héros, et plusieurs prirent dans l'opinion les proportions des grands généraux d'armée. Le pays était fier de son armée d'Afrique, l'armée d'Afrique était fière d'elle-même, et les choses en vinrent à ce point que les vétérans du premier empire, encore très nombreux et impatientés de tant de bruit, décernaient aux conquérants de l'Algérie un titre qui eut quelque succès auprès des observateurs sérieux : la Société d'admiration mutuelle africaine.

Mais rien n'y fit , et le courant admiratif ne put être détourné par ces innocentes railleries. La France s'accoutumait de plus en plus à considérer son armée d'Algérie , et par induction l'armée française tout entière qui avait de bonne foi la même confiance, comme les héritières glorieuses et toujours prêtes des grandes armées d'Austerlitz et d'Iéna.

C'était, je le répète, un mirage, et on peut juger de son intensité par le court exposé qui suit :

La guerre d'Afrique, guerre de marches de nuit, de surprises, de razzias, même accompagnées de combats sérieux, se rapprochait plus dans ses procédés de la guerre des Stradiots au XVe siècle que des combinaisons stratégiques et tactiques de la guerre moderne en Europe. Les plus réputés des grands généraux algériens n'avaient jamais commandé, réunis pour le combat, que des groupes qui auraient à peine aujourd'hui des colonels pour chefs. Dans ces rencontres, quand elles étaient bien conduites, quand nos colonnes n'étaient pas, comme à Sidi-Brahim, accablées par le nombre sur un terrain défavorable, la supériorité d'organisation et d'armement assurait à nos troupes assez d'ascendant pour que leurs pertes fussent proportionnellement très restreintes.

Qui pourrait croire qu'à la célèbre bataille d'Isly elles se

réduisirent, comptées par moi-même, à vingt-huit tués! C'est que si cette bataille , qui ne fut en réalité qu'un combat à petite distance et à peine disputé, fit à bon droit tant d'honneur comme conception et comme préparation à l'expérience, à l'énergie, à la capacité militaire du maréchal Bugeaud , elle ne soumit les troupes à aucune épreuve inquiétante, et n'exigea d'elles aucun effort particulier. Une nuée de cavaliers tourbillonnant en désordre, sans jamais charger à fond, sous le feu d'une nombreuse artillerie (dix -huit pièces), sous le feu de la plus solide infanterie de l'armée d'Afrique, et ce fut tout.

En Algérie, nos soldats ne rencontraient aucune des tentations qui viennent les assaillir dans les guerres d'Europe et qui détendent peu à peu le grand ressort des armées, la discipline. Dans les solitudes au milieu desquelles nous opérions, rien à prendre, pas de convoitise à exercer ou de violence à commettre. Les abandons de poste, les désertions n'étaient pas à craindre. Le coude -à- coude des troupes en mouvement avait pour sanction permanente ce fait avertisseur que tout soldat qui s'écartait de quelques centaines de mètres du rang ou du campement ne revenait plus. Ses compagnons le retrouvaient mutilé.

Par ces brèves indications, on voit qu'aucune comparaison n'était possible entre la guerre en Afrique et la guerre en Europe, que la première n'était pas pour nous une préparation à la seconde, et que l'illusion qui nous faisait conclure des succès de l'une aux succès de l'autre, était pleine de périls à venir. Par complément, cette illusion nous éloignait de l'étude de la grande guerre, — celle de la période napoléonienne, — à laquelle au contraire l'armée prussienne, sous le professorat du célèbre général de Clausewitz, qui

l'avait faite, qui l'avait comprise et en avait tiré d'admirables enseignements, s'appliquait avec opiniâtreté.

C'est armés par des traditions militaires d'origine française qu'avec l'aide d'une supériorité numérique et organique considérable, les Prussiens ont battu les Français aveuglés par les traditions et par les succès de vingt ans de guerre algérienne.

Le goût des fictions, des apparences, des exagérations dans tous les cas, a dans notre tempérament national de si profondes racines , que le cruel redressement de 1870 n'a pas suffi à l'en arracher. Au Tonkin, dans une guerre spéciale qui avait avec la guerre d'Afrique plus d'une analogie, nous avons commis les mêmes erreurs de proportion, nous avons eu les mêmes illusions d'optique. Les éminents, les illustres, les héros commençaient à poindre, et si le conflit tonkinois avait duré vingt ans comme le conflit algérien, la collection du premier aurait été aussi brillante que celle du second. De cet excès je citerai un exemple qui me paraît caractéristique.

Assurément l'amiral Courbet, en prenant une place défendue par les Chinois, en détruisant quelques navires de guerre chinois, en ruinant l'arsenal chinois de Fou-Tchéou, avait fait preuve de capacité, de décision, d'autorité, et justifié de ses droits à la plus honorable notoriété. Mais, appliquant à ce dernier fait d'armes la consciencieuse analyse que j'ai appliquée à nos faits d'armes algériens, je constate :

Que l'amiral, remontant pour aller à Fou-Tchéou la rivière Min en pleine paix, n'a pas eu à subir le feu des forts qui la défendaient contre une attaque venant de la haute mer ;

Qu'arrivé à Fou-Tchéou il y a séjourné, toujours en pleine paix, et qu'enfin recevant l'ordre d'agir, non pas comme belligérant, mais à titre de représailles que légitimaient les agressions maintes fois dirigées contre nous par les Chinois,

il a opéré avec autant d'habileté que de résolution , terminé brillamment l'entreprise et justifié la confiance que son escadre et la petite armée du Tonkin mettaient en lui.

Voilà les faits. Ils sont très intéressants, je le reconnais, et si entre les combattants et les engins chinois , les combattants et les engins français, la lutte avait été absolument égale , elle eût mérité d'être qualifiée de glorieuse. Mais nous allons bien plus loin.

La marine française a le malheur de perdre cet officier général devant qui s'ouvrait un bel avenir, et toutes les trompettes de la renommée voilées de deuil résonnent à la fois. Nous entourons son nom d'une illustration, sa mémoire d'honneurs publics qui égalent ceux que la reconnaissance de l'Angleterre a voulu attacher au nom et à la mémoire de Nelson !

Nelson , amputé d'un bras au combat de Ténériffe dès sa jeunesse, avait anéanti dans les eaux d'Aboukir la flotte qui avait porté l'armée française en Egypte. Il avait détruit à Trafalgar les flottes combinées de France et d'Espagne (quarante vaisseaux), définitivement assuré à son pays rempire des mers et payé de sa vie , frappé sur son banc de commandement, cette éclatante victoire

Ainsi en France , même quand la louange est à sa place, elle est rarement à sa proportion. Par cette exagération des faits, par ces exaltations de sentiment, nous croyons qu'en grandissant, — quelquefois jusqu'à l'apothéose , — tantôt les bons serviteurs du pays, tantôt les hommes à qui les événements ont apporté l'évidence, tantôt les habiles ou les audacieux qui ont su se la donner, nous nous grandissons nous-mêmes; à nos yeux peut-être, aux yeux du monde, non.

J'ai vécu au milieu de ces illustrations surfaites ou ima-

ginaires, et souvent je les ai vues à des œuvres par lesquelles le pays devait payer cher sa tendance au grossissement ou à l'invention en matière de grandeurs françaises.

C'est dans la guerre de 1859, en Italie, que devaient se manifester pour les clairvoyants les effets de ce contentement de nous-mêmes que nous tenions des mirages dans lesquels nous nous complaisons. Rien de plus caractéristique en ce sens et de plus aveuglant que l'éclat sans mesure que nous avons donné à nos victoires de ce temps-là.

Absolument improvisée, comme devait l'être plus tard celle de 1870, aussi bien dans sa préparation stratégique que dans sa préparation des voies et moyens, cette campagne de 1859 avait révélé dans le commandement une incertitude, dans l'action un décousu et des manquements qui mirent plus d'une fois l'armée à deux doigts de la défaite et l'empire à deux doigts de la ruine. Ils expliquent l'avortement politique et militaire qui, malgré le solennel engagement pris vis-à-vis des Italiens par la proclamation de Milan de les conduire jusqu'à l'Adriatique, nous arrêtait sur le Mincio.

La guerre d'Italie (je l'avais dit dans mon livre : l'Armée française en 1867) avait été pleine d'avertissements que l'empire n'avait pas compris ou dont il n'a pas voulu tenir compte.

Conclusion.

Les révolutions, les guerres, la légende, ont produit dans notre pays d'extraordinaires fortunes, souvent éphémères, mais dont le retentissement a fait naître d'insatiables ambitions. Il n'est pas d'aventurier servi par les circonstances, par son audace, par un groupe politique dont il devient le héros, par le journalisme, qui ne puisse prétendre aux plus hautes destinées. Il n'est pas non plus de nation qui, par suite d'un long dressage révolutionnaire et de la ruine de l'esprit public, abandonne plus facilement le gouvernement qui s'en va, et s'accommode mieux du gouvernement qui vient. Moralement, elle a été profondément atteinte.

Avant la révolution, la corruption royale avait perdu la noblesse. Après la révolution , la corruption impériale a perdu la bourgeoisie. Depuis longues années, et aujourd'hui avec une puissance de pénétration qui est sans limites, la corruption parlementaire, bien plus redoutable que les deux autres, s'étend du haut au bas de l'échelle sociale à toutes les classes de la nation. Que de périls et de menaces s'accumulent autour de son avenir !

Je suis arrivé au terme de ces récits qui n'ont d'autre valeur que leur sincérité. Ils ont de beaucoup dépassé mon cadre, — le siège de Paris, — pour embrasser une période de cinquante ans. dans une discussion philosophique des erreurs ou des fautes qui ont eu pour résultat l'invasion et le siège.

Tous les jours , je remercie le ciel de m'avoir inspiré les fermes convictions auxquelles je suis redevable d'avoir pu

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