COMBATS DE BAGNEUX, CLAMART, CHATILLON
Il y eut cette différence importante que nos pertes furent infiniment moindres (400 hommes environ au lieu de 2000); qu'elles restèrent notablement inférieures à celles de l'ennemi, qui eut beaucoup à souffrir cette fois du feu de quelques-unes des pièces des forts de Vanves, Montrouge et Issy ; qu'enfin près de deux cents prisonniers allemands furent amenés à Paris, alors que nous ne comptions que huit à dix disparus. Je pus faire afficher dans Paris, sans emboucher la trompette, l'avis suivant :
(.( Dans le combat d'hier la division Blanchard , les batail- « Ions de la garde mobile , le corps des gardiens de la paix (( ont acquis de nouveaux droits à la reconnaissance du « gouvernement de la Défense nationale et du pays.
« Les troupes ont montré de la vigueur, de l'aplomb, « des habitudes d'ordre et de discipline dont j'ai à les louer.
« Le 35e régiment d'infanterie , les bataillons de la Côte- « d'Or qui déjà s'étaient brillamment conduits au combat de « Villejuif, les bataillons de l'Aube qui abordaient l'ennemi « pour la première fois, les gardiens de la paix qui ont « perdu un officier et plusieurs de leurs camarades , se sont « hautement distingués.
« Le lieutenant -colonel de Grancey, des bataillons de la « Côte- d'Or, a énergiquement contribué au succès de la « journée. Le commandant de Dampierre, des mobiles de « l'Aube, entraînant sa troupe à l'attaque de Bagneux où « il est entré le premier, a succombé glorieusement, et je « donne ici à ce vaillant officier des regrets que l'armée « partagera tout entière.
« Paris, le 14 octobre 1870.
(( Le Gouverneur de Paris,
« Général Trochu. »
Les combats de Bagneux- Clamart-Châtillon, qui furent très honorables pour nos jeunes armes, apaisèrent quelque
peu l'opinion dans Paris. Elle parut nous accorder un succès d'estime, et c'était en réalité tout ce que nous méritions. Mais ils eurent d'autres résultats, restés inaperçus, et ceux-là étaient graves.
Ils avertissaient l'ennemi pour la seconde fois que des troupes sans organisation et sans cohésion, qui se battaient ainsi à découvert et contre de sérieux obstacles, faisaient de rapides progrès et seraient, derrière leurs positions retranchées, puis derrière leurs remparts, enfin derrière leurs barricades urbaines, difficiles à déloger.
Ils avertissaient le gouverneur de Paris que ses espérances étaient vaines ; que l'ennemi ne se rassemblait pas pour l'attaquer ; qu'il ne l'attaquerait jamais ; que la triple ligne de défense de Paris, — tout l'effort des jours et des nuits écoulés, — resterait inutile.
Et il crut, — coupable selon ses détracteurs, jugeant bien selon les amis de l'honneur public, — qu'il avait le devoir de renfermer en lui-même ses douloureuses prévisions et de combattre, dans les conditions qui lui étaient faites, jusqu'à la dernière heure, celle où la population de Paris succomberait à la faim.
Souvenir aux morts.
Les officiers qui furent tués à l'ennemi le 13 octobre, avaient été frappés en entraînant leurs soldats à l'assaut des défenses allemandes, et je recommande ici leur mémoire :
Le chef de bataillon de Dampierre, des mobiles de l'Aube,
Le capitaine Arnaud, du 14e régiment de marche,
Le lieutenant Leblanc, du 35e de ligne,
Le sous-lieutenant Seybel, du 14e régiment de marche,
Le sous -lieutenant Lerminier, des gardiens de la paix.
Projet de sortie à l'ouest. — Le combat de la Malmaison (21 octobre).
Je ne ferai pas mention des petits engagements partiels (fusillade et coups de canon) qui eurent lieu pendant cette période du siège, le plus souvent sur l'initiative des chefs militaires locaux ou même de leurs troupes qui, comme toutes les jeunes troupes sommairement organisées et dépourvues d'expérience, faisaient parler la poudre avec une intempérance qu'il nous fut impossible de modérer. Mais le combat de la Malmaison fut sérieux, assez longtemps disputé, honorable pour le 14e corps que le général Ducrot mena ce jour-là à l'ennemi. Ce combat avait été préparé par des circonstances qu'il me paraît intéressant de faire connaître.
Nous étions d'accord, le général Ducrot et moi, pour juger improbable que les troupes dont la Défense nationale en province s'efforçait de rassembler les effectifs , de former les cadres, d'assurer le commandement et l'armement, fussent de longtemps constituées, et pour juger impossible quelles fussent, de bien plus longtemps encore, en état de tenir la campagne.
Nous nous trompions y et par cette déclaration, on peut dès à présent, — je reviendrai sur ce sujet, — mesurer l'opinion que j'ai des prodiges que la patriotique activité de M. Gambetta et de ses auxiliaires a pu, en matière d'improvisation d'armées combattantes, réaliser en quelques semaines.
Nous connaissions aussi tous les deux l'axiome de guerre que « toute place assiégée qui ne peut compter sur l'effort d'une armée de secours, doit avec le temps succomber ».
Les entretiens que nous avions sur ce double thème mili-
taire, très inquiétant pour notre avenir, firent naître dans l'esprit du général Ducrot une pensée qu'il étudia avec passion et d'où sortit le projet suivant :
« Nous formerions nous-mêmes, avec quarante mille « hommes de nos meilleures troupes déjà quelque peu (( aguerries, le noyau de notre armée de secours. Nos préce paratifs faits (nous jugions qu'ils voudraient six semaines « de travail assidu), nous porterions inopinément notre « corps expéditionnaire à l'ouest , vers les points de notre « périmètre investi où l'ennemi pouvait le moins nous « attendre et où il se gardait le plus faiblement, en raison « de la double barrière que les circuits de la Seine nous « opposaient de ce côté. Maîtres dès à présent incommu- « tables de la presqu'île de Gennevilliers , où nous allions <l élever des redoutes armées de nos plus forts calibres, <r nous passerions sous leur protection, avec l'appui latéral « de l'artillerie du mont Valérien, le deuxième bras de la « Seine auprès de Bezons, sur sept ponts de bateaux ce amenés là pendant la nuit par le chemin de fer de Paris « à Rouen.
« Le passage très rapidement effectué, nous battrions de (( surprise les premiers rassemblements allemands (gênés « par de fausses attaques de la garnison de Paris), qui « s'opposeraient à notre marche en avant, nos blessés « abandonnés à leur sort. Cette marche sans temps d'arrêt « dans une plaine couverte de bonnes routes nous condui- « rait aux hauteurs de Sannois et de Cormeille, maîtresses « de la plaine qui s'étend vers la Seine jusqu'au confluent € de l'Oise. Cette rivière franchie , de Pontoise au confluent, « sur l'équipage de pontons à la suite de la petite armée, « elle était hors du cercle dangereux de l'investissement.
« Elle cheminait vers Rouen par la vallée de la Seine « (rive droite), sa marche protégée du côté de la rive
« gauche par un mouvement de troupes que la délégation « de Tours serait invitée à effectuer dans cette direction. « En avant de Rouen, elle rencontrait la forte position « militaire formée par le plateau que couvrent la Seine et « l'Andelle. Elle s'y établissait en se retournant face à « l'ennemi , adossée à la grande ville , aux voies ferrées , « fluviales, maritimes, par où ses approvisionnements de « toute sorte devaient affluer, en communication par sa « droite avec les armées qui se formaient sur la Loire, « par sa gauche avec l'armée qui se formait dans le « nord. »
C'était encore un plan.
Non pas un plan de guerre comme celui que, si ridiculement, la légende veut que j'aie déposé chez un notaire de Paris (j'ai déjà dit pourquoi j'étais arrivé à n'en avoir plus aucun), mais un plan de sortie auquel se rattachaient des vues ultérieures de guerre. L'idée première, je l'ai dit, en appartenait au général Ducrot, et ce plan fut le seul auquel furent consacrés tous les efforts du siège (près de deux mois), jusqu'au moment où des événements de force majeure, que j'exposerai plus loin, vinrent en rendre la réalisation impossible à l'heure même où il allait se réaliser. Il était ingénieux, hardi, infiniment hasardeux, mais pas plus hasardeux que le siège lui-même et que toutes les autres entreprises de la Défense nationale.
Avec l'ardeur de son imagination militaire, avec l'ardeur de son désir personnel d'échapper à ce qu'il appelait Vétouffoir de Paris, le général Ducrot voyait là le salut. Moi, je ne le voyais nulle part, mais j'étais résolu à le chercher partout, et c'est avec une fiévreuse activité que je me mis à l'œuvre de la préparation , dans un secret absolu dont cinq personnes seulement étaient les dépositaires : le gouverneur de Paris, le général Ducrot, chargé de l'opération
à venir, le général Schmitz, chef d'état -major général1, et mes deux aides de camps secrétaires intimes, commandant Nicolas Bibesco, capitaine Arthur Brunet.
Ces explications étaient nécessaires pour faire comprendre le but du combat de la Malmaison. Nos préparatifs matériels pour la sortie dans la direction de la basse Seine commençaient à avancer. L'organisation du corps expéditionnaire avait été prévue dans ses détails, faite sur le papier par le général Schmitz, et je comptais que dans la première quinzaine de novembre nous serions en mesure de tenter cette fortune. Mais il nous importait de savoir jusqu'où et avec quelles forces l'ennemi , solidement établi autour de Versailles et de Saint- Germain, s'étendait vers sa gauche dans la direction de cette presqu'île de Gennevilliers qui allait être la base de notre opération et le point d'appui, par son artillerie de position , des premiers et plus périlleux efforts de notre corps expéditionnaire.
C'est dans ces vues spéciales et aussi pour aguerrir le 14e corps, qui entrait dans la composition des troupes de sortie pour une part importante, qu'avait été résolu le combat de la Malmaison, qui ne fut, comme tous nos engagements précédents, qu'une reconnaissance offensive. Mais le public parisien le considéra comme une bataille dont le but était, — aurait dû être, selon lui dans tous les cas, — de déloger les Allemands des hauteurs de l'ouest et le roi Guillaume de Versailles
1 Pendant toute la durée du siège , nous avons presque invariablement trouvé l'ennemi en mesure, sur les points où nous nous jugions fondés à espérer le surprendre. Toute opération dont l'objet devait être connu, avant l'exécution et pour l'exécution , par un certain nombre d'officiers, était éventée dans les vingt- quatre heures.
Le combat, malgré l'intelligente et énergique direction qu'il reçut du général Ducrot, commandant le 14e corps, malgré l'admirable constance de quelques-uns, malgré le bon vouloir de tous, eut la même physionomie que ceux dont j'ai fait jusqu'ici le récit sommaire, celle que devaient avoir tous nos combats à venir.
Après une violente canonnade de nos pièces de position , les troupes avaient marché à l'ennemi avec un vif élan , et nos colonnes, précédées de leurs tirailleurs, avaient poussé devant elles les avant -postes allemands et leurs premières réserves. Mais, comme toujours, elles avaient trouvé en arrière, à des distances variables selon la configuration du terrain, des positions solidement retranchées, — à la Malmaison, à la Jonchère, au delà du parc de Buzenval, — qu'il fallut contourner en se désunissant, ou attaquer de front en gravissant des pentes bordées de maisons, de murs , de bois mis en état de défense , sous un feu de mousqueterie et d'artillerie de plus en plus intense.
L'élan ne suffisait plus et la situation exigeait les facultés militaires qui nous manquaient, le calme, la cohésion, l'expérience , qui font la solidité des troupes préparées à la guerre. Après cinq heures d'une lutte qui devenait de plus en plus inégale parce que les réserves allemandes afïïuaient, la retraite était ordonnée par le général Ducrot, retraite prévue, en bon ordre, et qui se fût effectuée sans aucun incident si deux pièces de 4 d'une batterie légère qui s'était audacieusement portée en avant, trop loin de l'infanterie, ne fussent restées à l'ennemi, la plupart de leurs hommes et de leurs chevaux hors de combat.
Nous savions désormais jusqu'où s'avançaient vers sa gauche, c'est-à-dire vers le terrain de notre future sortie par l'ouest, les établissements de l'ennemi les plus rapprochés de nous, et combien de temps il lui fallait pour
y réunir deux divisions ou un corps d'armée. Lui-même savait à présent que nous barrions la presqu'île de Gennevilliers par des batteries de position et par des effectifs assez importants pour qu'il ne pût songer à s'étendre de ce côtélà. Nous n'avions pas à modifier le plan de notre entreprise vers Rouen.
A Paris , le roi de Prusse étant venu de Versailles se poster sur les hauteurs de Marly où j'avais en effet aperçu à la lunette un groupe très nombreux d'officiers, on dit et on écrivit que la lutte avait inquiété les Allemands au point de motiver dans Versailles une sorte de panique, et que si le général Ducrot avait su profiter de ses avantages, il aurait pu y arriver et frapper là un coup décisif. La grande et légitime notoriété militaire du général en fut atteinte devant la foule.
C'est par de tels contes, si éloignés de la réalité des situations et si peu conformes à la dignité des armes , que dans la mauvaise fortune nous consolons notre orgueil en commettant l'injustice.
Souvenir aux morts.
- Au combat de la Malmaison, nos pertes qui, au rapport de l'état -major allemand, ne dépassèrent pas de beaucoup celles de l'ennemi, furent de cent cinquante tués, dont six officiers; de trois cent cinquante blessés, dont vingt -trois officiers.
Au nécrologe ci- après des six officiers qui périrent ce jour-là, je dois ajouter, avec une mention d'honneur toute spéciale, le chef de bataillon Jacquot, du régiment de zouaves nouvellement formé. Ce vaillant homme, qui avait pénétré avec quelques compagnies au milieu des positions
prussiennes d'où il fut très difficile de les dégager, avait reçu deux blessures sans déserter le combat. Atteint grièvement pour la troisième fois, il succombait à quelques jours de là emportant nos universels regrets.
Le chef de bataillon Jacquot , des zouaves ( régiment formé).
Les capitaines Gollin , — —
— Garnier, des mobiles de Seine-et-Marne.
— Couvés, du 36e régiment de marche.
— de Boysson, — —
— Ghapuis, des francs -tireurs.
Le sous -lieutenant Didio, du 19e régiment de marche.