PSEUDO-CRAINTES DE GUERRE AVEC L'ESPAGNE
restées dans mon souvenir comme un grief contre le maréchal Le Bœuf, on se tromperait absolument. J'ai toujours admis, au contraire , que voulant me donner dans cette guerre un commandement en rapport avec ma situation dans l'armée et rencontrant à la cour, sur ce point, des résistances insurmontables, il avait voulu en tempérer et en déguiser les effets en imaginant, dans une pensée bienveillante, ce grand commandement sur les Pyrénées. Dans tous les cas, par ce simple récit, j'ai répondu aux insinuations des hommes de parti qui , à quelques mois de là , faisaient précéder les calomnies dont ils poursuivaient mes efforts, par cette interrogation pleine de malveillants sous-entendus : Pourquoi, lorsque tous les officiers de l'armée étaient à leur poste de guerre, le général était-il encore à Paris ?
Et puisque j'ai mis ici en cause le dernier ministre de la guerre de l'empire, devenu depuis 1870 le point de mire de toutes les colères et de toutes les railleries françaises, j'oserai, obéissant à l'impérieux besoin de justice que je me crois et que je me sens, expliquer et excuser l'erreur de très bonne foi où il était quand, à la veille de la guerre, il dit aux représentants du pays : <r Nous sommes prêts, »
Le maréchal Le Bœuf était parmi nous considérable par la distinction de ses services, par les preuves qu'il avait faites à la guerre , par la notoriété que de grands emplois spéciaux lui avaient value. Ardent au travail, entouré au ministère de la guerre de collaborateurs capables et de beaucoup d'auxiliaires entendus , il avait fait , on ne saurait le contester, pour l'organisation improvisée de la guerre de 1870, d'extraordinaires et patriotiques efforts. Et quand il dit que l'armée était prête, il croyait sincèrement qu'elle l'était. Il le croyait avec le haut entourage militaire de l'empereur, avec les maréchaux, avec les généraux; car parmi tous ceux-là, — un seul excepté (moi-même) qui
resta voué à la haine des fauteurs de la guerre, — le ministre ne rencontra pas de contradicteurs. Et de cet universel silence des représentants de l'armée, qui équivalait pour le pays à leur assentiment , il ne faut pas chercher la cause dans l'abaissement des caractères déjà grand en ce temps -là. Non, le ministre disait vrai, on croyait être prêt.
L'armée était prête dans la mesure que son organisation et sa tradition comportaient, prête comme elle savait et pouvait l'être, prête comme elle l'avait été pour la guerre d'Orient, pour la guerre d'Italie, pour l'aventure du Mexique, pour toutes les entreprises militaires de ce temps, c'est-à-dire prête pour combattre avec succès, quelquefois avec éclat, les armées constituées et préparées comme elle.
Elle n'était pas prête, elle ne pouvait pas l'être, pour entrer en conflit avec l'armée prussienne, cet instrument des guerres nouvelles, dont l'existence reposait sur des principes nés d'un grand sacrifice national, et l'action sur des organes, des méthodes et des règles qu'un demi -siècle d'incessants travaux dans la paix avait perfectionnés. Notre indifférence pour tout ce qui se passe à l'étranger, notre engouement pour tout ce qui se fait chez nous , la croyance devenue, je l'ai déjà dit, article de foi patriotique, que l'armée française était « la première armée du monde », nous avaient conduits à méconnaître la haute valeur des institutions militaires de la Prusse, jusqu'à ce point que l'accablante défaite de l'armée autrichienne en 1866 ne suffît pas à éclairer l'empereur, ses ministres, ses conseillers militaires, les représentants du pays et le pays lui-même, sur les périls de la guerre qu'ils allaient provoquer.
Voilà, qu'elle plaise ou déplaise, la vérité. Elle réduit notablement, en les partageant entre tous les ayants droit qui furent infiniment nombreux, les responsabilités du ministre de la guerre maréchal Le Bœuf.