‹ Œuvres posthumes (volume 2)Chapitre 96 sur 148 · UN INCIDENT JUDICIAIRE · texte numérisé non relu

UN INCIDENT JUDICIAIRE

avait surtout pour but d'effacer de la pensée des subordonnés présents le souvenir de ce qu'ils venaient de voir et d'entendre.

Si j'ai fait ici une place à ce conflit très peu connu et d'un bien faible intérêt aujourd'hui, c'est qu'il est caractéristique de la situation qui m'était faite. Il m'apparut, au milieu des soucis qui me pressaient hors de l'armée, comme le présage de ceux qui m'attendaient dans l'armée.

Il me révélait cette attristante réalité qu'autour de la défense de Paris tout se détraquait, les esprits aussi bien que les moyens.

Deux incidents , l'un judiciaire , l'autre obsidional , m'attendaient à Paris où j'étais de retour dès le 6 décembre au matin.

Incident judiciaire.

Je trouvais au Louvre, établi dans mon cabinet, un vieil et très sûr ami, M. Saunac, conseiller à la cour, qui m'annonçait que pendant mon absence le gouvernement avait décidé que le jugement des prévenus du 31 octobre serait déféré à la justice ordinaire !

Cette communication me mit hors de moi.

Je reconnais, j'ai déjà écrit au cours de ce récit que le gouvernement de la Défense, composé comme il l'était et aux prises à Paris avec l'ennemi par devant et la démagogie par derrière, n'avait vécu et n'avait pu vivre, en cet état de crise et de péril permanents, que d'expédients momentanés et de compromissions. De là un équilibre

relatif qui fut , — je le redis , — après le dévouement patriotique du gros de la population de Paris, l'une des causes explicatives de l'extraordinaire durée du siège. Mais cette dernière concession à l'esprit révolutionnaire parisien, qui violait la loi sur l'état de siège, passait toute mesure et nous montrait , si dépourvus d'autorité que nous fussions , encore plus impuissants que nous n'étions.

Séance tenante , dépouillant ma qualité de président dii gouvernement pour ne garder que celle de commandant de l'état de siège, j'écrivis de ma main au procureur général, M. Leblond, pour lui déclarer « qu'en vertu de la loi « et des pouvoirs qu'elle me conférait, je tenais pour nulle « et non avenue toute disposition:, quelle qu'elle fût, qui « tendrait à soustraire les prévenus de l'insurrection d'oc- « tobre à la justice des conseils de guerre déjà saisis, et « que l'instruction commencée par eux suivrait son cours y> .

M. Leblond, dont je pus voir ultérieurement que je m'étais fait un adversaire, se tint coi, le gouvernement aussi, et l'incident n'eut pas d'autre suite. La justice militaire resta en possession. Par malheur, le conseil de guerre appelé à juger ces criminels se montra plus faible , on le sait, que ne l'aurait été peut-être la cour d'assises statuant d'après la déclaration d'un jury. Que de misères !

Incident obsidional.

Au cours de notre bataille de la Marne, qui avait un instant passé dans Paris pour une victoire, j'avais reçu du gouvernement une adresse si admirativement enflammée , que je ne la reproduis pas ici. J'en trouvais, rentrant à Paris après l'insuccès, l'inévitable réaction.

Déjà je savais qu'un membre du conseil , pendant mon

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absence d'une semaine, avait dit en séance ce que plein d'estime « pour mon caractère, il restait dans le doute au sujet de « mes talents militaires » , et le silence qui avait accueilli cette déclaration montrait assez que, dans les régions gouvernementales comme en ville, le sentiment du préopinant ne rencontrait pas beaucoup de contradicteurs. J'étais, par continuation, politiquement suspect, et par aggravation, encore plus déprécié militairement que je ne l'avais été depuis le commencement du siège. Il était clair aussi que les idées de paix, timidement exprimées par quelques-uns et bien qu'encore vivement combattues par quelques autres , faisaient du chemin dans les esprits.

D'un autre côté, par les échanges malheureusement trop fréquents que les soldats de nos avant-postes avaient avec les soldats des avant-postes prussiens, quelques journaux allemands avaient pénétré dans Paris, qu'on se passait de main en main. Ils nous apprenaient que l'opinion, en Allemagne, ne comprenait pas qu'après l'anéantissement de l'armée française l'armée allemande fût depuis près de trois mois retenue devant Paris , défendu par des rassemblements et tourmenté par l'insurrection. Elle accusait avec de vives objurgations la tiédeur, la lenteur des généraux, et les sommait d'en finir.

C'est dans ces conjonctures que du major général de l'armée allemande, général comte de Moltke, je recevais la communication suivante1 :

« Versailles, le S décembre 1870.

« Il pourrait être utile d'informer Votre Excellence que « l'armée de la Loire a été défaite hier près d'Orléans et

1 Cette lettre, dont j'ai l'original, est ici textuellement reproduite avec la forme que lui avait donnée son haut signataire;

(( que cette ville est réoccupée par les troupes allemandes. « Si toutefois Votre Excellence jugeait à propos de s'en « convaincre par un de ses officiers, je ne manquerai pas « de le munir d'un sauf- conduit pour aller et venir.

« Agréez , mon général , l'expression de la haute considé- « ration avec laquelle j'ai l'honneur d'être

« Votre ce très humble et très obéissant serviteur.

« Le chef d'état -major, <( Comte de Moltke. J>

Avant de retracer ici les impressions que je reçus de cet avis si imprévu et de reproduire la réponse que je lui fis, je dois dire comment il fut accueilli par mon entourage gouvernemental et militaire.

La séance du 6 décembre, où tous les membres du gouvernement et tous les ministres étaient réunis , fut consacrée tout entière à la discussion de la lettre du comte de Moltke, autour de laquelle l'assemblée se divisa. Quelques-uns, — et non pas des moindres, — jugeaient qu'elle pouvait être le point de départ de négociations nouvelles que souhaitait peut-être l'ennemi pressé par l'opinion et par la presse allemande d'en finir avec Paris; que par conséquent, dans l'état à peu près désespéré de nos affaires, il convenait de la prendre en considération.

M. Picard, qui, on le sait, ne s'était jamais associé que volens-nolens à l'effort du siège, était très ardent à soutenir cette opinion. Il croyait que les conditions que nous feraient aujourd'hui les Allemands seraient moins dures que celles que nous serions forcés de subir après de nouvelles et définitives défaites.

M. Jules Favre, sans se prononcer aussi nettement, pensait qu'il fallait profiter de l'offre du comte de Moltke

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pour nous assurer de l'état vrai des affaires de la guerre à l'extérieur et de l'état moral des populations. Le gouvernement, fixé sur ces questions capitales, s'arrêterait aux résolutions que lui conseilleraient les circonstances.

C'est de toute la force d'une conviction tranquille et réfléchie qu'à cette argumentation j'opposais celle-ci :

« L'état-major allemand nous déclare officiellement que <r nous sommes perdus. Il se propose et il nous propose de <r nous en fournir la preuve. Voilà le fait.

« Venant de victorieux qui se croient sûrs à ce point de c la situation respective des belligérants, la lettre que je « vous ai lue n'est pas une invite à négocier, c'est une invite « à capituler. Ils savent comme vous que la fin de la résis- « tance de Paris, — qui les incommode singulièrement, — « c'est la fin de toutes les résistances. Si, comme je le crois, « la population de Paris (je ne parle pas de certains milieux) « est capable de rester ferme jusqu'à son dernier morceau « de pain, c'est-à-dire de souffrir encore un mois et plus , « que répondriez -vous au pays s'il venait un jour vous « dire :

« Quelques jours de résistance de plus, et peut-être aurions- « nous été sauvés?

« N'est-ce pas le grief qu'a le pays contre le maréchal « Bazaine, que déjà j'entends accuser de trahison?

« J'ajoute que cette proposition du comte de Moltke, d'au- « toriser l'un de mes officiers à cheminer par le pays pour « constater, sous un sauf- conduit prussien, la réalité et « l'étendue de nos ruines, me blesse à ce point que je ne <r suis pas loin de la tenir pour une impertinente raillerie. « Je déclare que je ne me soumettrai jamais à cette humi- « liation et que je me propose d'y répondre comme il con- « vient. »

MM. Jules Ferry, Simon, Arago, le général Le Flô appuyèrent énergiquement ces dires auxquels le conseil accédait à peu près unanimement. J'eus ensuite, non sans quelque surprise, à les répéter au général Ducrot, qui avait adopté le thème de notre impuissance absolue, par conséquent le thème de la nécessité des négociations, avec autant de fougue que, précédemment, celui de l'offensive à tout risque.

Il jugeait que le roi Guillaume, qui ne traiterait jamais avec les républicains, traiterait avec moi!

— L'un des officiers de mon état-major, disait-il, avait entendu, pendant les échanges parlementaires qui avaient eu lieu après la bataille de la Marne pour l'enterrement des morts, un officier allemand exprimer cette opinion.

Et voilà l'autorité qu'invoquait le général pour me décider à accepter ce qu'il appelait les avances du major général de l'armée prussienne. Quelles avances !

Dans le cas dont il s'agit , comme dans beaucoup d'autres au cours du siège de Paris, je reconnais que j'ai moins tenu compte des circonstances, comme le souhaitaient mes collègues Picard et Jules Favre , que de principes et surtout de sentiments qu'on peut trouver à leur place ou hors de leur place, mais que je me refuse à discuter.

Le général Ducrot ne parvint pas à me persuader, et voici la brève réponse , calquée , pour le fond et pour la forme , sur sa brève communication , que je fis à mon éminent correspondant prussien :

« Paris, le 7 décembre 1870.

« Votre Excellence a pensé qu'il pourrait être utile de « m'informer que l'armée de la Loire a été défaite près « d'Orléans et que cette ville est réoccupée par les troupes « allemandes.

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« J'ai l'honneur de vous accuser réception de cette com- « munication que je ne crois pas devoir faire vérifier par ce les moyens que Votre Excellence m'indique.

« Agréez, mon général, l'expression de la haute consi- « dération avec laquelle j'ai l'honneur d'être <r Votre t très humble et très obéissant serviteur.

« Le Gouverneur de Paris, « Général Trochu. »

Cette réponse n'était pas de nature à faire penser aux Allemands que leur entreprise d'intimidation avait réussi. Ils en imaginèrent une autre , plus singulière encore que la première, et qui ne réussit pas mieux.

Le 9 décembre, à la nuit, deux pigeons porteurs de dépêches (que notre agent déclarait n'avoir pas été fixées sous les ailes de ces messagers suivant le mode d'attache officiel) me furent apportés au Louvre.

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