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CHAPITRE IV

La passion de posséder pour jouir, le luxe et le sensualisme par conséquent, ont successivement conquis sur la société contemporaine tout le terrain que perdaient la croyance et les vertus qui en dérivent.

L'inévitable fléau a eu, je l'ai démontré, dans l'antiquité et dans le monde moderne les mômes origines, les mômes développements et les mêmes effets. Toute civilisation parvenue à une certaine période d'avancement l'engendre. Il est aujourd'hui chez toutes les nations de l'Europe à son œuvre d'altération ou de destruction, et la France n'en a pas le privilège. Mais il sévit à des degrés différents selon le caractère et l'état de maturité des peuples, selon leur richesse et leur climat, et c'est parce que la France réunit au plus haut point toutes les conditions favorables à ses progrès, qu'elle est le plus atteinte.

Les derniers gouvernements qui aient opposé quelque résistance à ces entraînements, au moins qui ne les aient pas servis , sont le gouvernement de la Restauration et le gouvernement de Juillet. Les dignités et les distinctions honorifiques qu'ils conféraient, la pairie, la Légion d'honneur, etc., n'avaient pas de dotation. C'est gratuitement

aussi que s'exerçaient tous les mandats publics originaires de l'élection.

La démocratie, à l'avènement de la seconde république (1848), ouvrit la voie dans le sens des idées nouvelles et des besoins nouveaux, en décidant que les représentants du peuple recevraient, sous la dénomination euphémique d'indemnité, un traitement.

Le second empire, dépassant de beaucoup les idées nouvelles et les besoins nouveaux, éleva comme le premier empire, par le chiffre et par la variété des dotations, les libéralités du pouvoir à la hauteur d'un principe de gouvernement et d'une nécessité d'ordre public. Le sénat, formant une sorte d'aristocratie sans apanage, mais dont la fonction était très hautement appointée, devint au civil comme au militaire l'objectif ardemment convoité de tous les directeurs des affaires publiques et de tous les dévouements politiques supérieurs. Le traitement des députés, accru d'un tiers, fit aux moins fortunés des législateurs de ce temps un équilibre budgétaire respectable.

J'ai précédemment rappelé que la Légion d'honneur à tous ses degrés et la médaille militaire furent payées, que certains médaillés de Sainte -Hélène eurent des pensions , d'autres des secours. Enfin l'empereur se fît autoriser par une loi qui eut des effets très étendus, à concéder des pensions d'un caractère spécial à des titulaires dont elle lui réservait d'apprécier les droits. Il prélevait d'ailleurs libéralement sur sa propre dotation des sommes considérables destinées à des attributions de pensions particulières, à des secours privés, à l'acquittement des dettes de beaucoup d'officiers, etc., etc.

Ce serait indignement travestir mes intentions que de me croire disposé à jeter le décri sur les corporations ou

sur les personnes qui ont recueilli les avantages de ce système de gouvernement. Elles ne l'avaient pas imaginé ; les bénéfices qu'elles en retiraient étaient légitimés par la législation et par les règlements du temps. Ne lui dois- je pas moi-même une part de mes moyens actuels d'existence, le traitement de la Légion d'honneur, devenu le complément très important de la pension des retraités qui n'ont pas d'autre fortune ?

Ce que j'ai entendu constater, c'est que cet afflux extraordinaire de largesses gouvernementales qui arrivaient, sous des formes variées à l'infini, à tous les étages de la société française éblouie par l'éclat du règne, a transformé les habitudes et enflammé les appétits. Le dévouement désintéressé, rare en tout temps, a définitivement cédé la place au dévouement calculateur.

Par son traitement, un sénateur entrait de plain-pied dans la richesse; un député, élu d'hier, recevait une allocation dont le chiffre ne peut être acquis dans les fonctions publiques qu'à un serviteur de l'Etat arrivé au sommet de sa profession, et qui lui a consacré sa vie entière. Les sénateurs et les députés de la république, bien que plus modestement rétribués, le sont encore assez pour que la même comparaison leur soit applicable.

Peut-on douter qu'au moment de leur élection, à un légitime sentiment de fierté satisfaite , ne s'ajoute un sentiment beaucoup moins relevé d'intérêt satisfait? Pour le plus grand nombre aujourd'hui, le mandat se double d'une carrière, et peut- on croire que devant le pays la situation de ces mandataires appointés soit aussi forte et aussi digne qu'au temps où ils le représentaient gratuitement ?

Si le mandat des sénateurs et des députés est rétribué , pourquoi celui des conseillers généraux, des conseillers

d'arrondissement, des maires, des commissions d'intérêt public, de tout mandataire élu ou nommé qui devra à sa mission, jusqu'alors honorifique et gratuite, du temps, du travail et des soins, ne le serait-il pas? Comment s'arrêter dans cette voie à la fois ruineuse et abaissante, quand c'est par l'invincible entraînement des mœurs publiques que la nation s'y précipite ? Et puis , à présent que la république est légalement constituée, qu'elle fonctionne librement, que devient devant cette invasion des appétits si menaçante pour le trésor par les dépenses qu'elle crée , si inquiétante pour la moralité du pays par les exemples quelle donne, l'argument par excellence, l'argument traditionnel de la république : Je suis le gouvernement à bon marché?

Peut-être, si l'invasion ne s'arrête pas, nos neveux verront-ils la tutelle, cette haute et respectable mission qui sauvegarde, au nom des pères et mères disparus, les plus chers intérêts de la famille, demander à la loi de lui adjuger le tant pour cent pour l'administration du bien des orphelins mineurs !

Je ne dirai rien de ce qui se passe aujourd'hui dans le monde dont je suis sorti depuis des années et que je ne connais plus, rien de l'esprit qui anime la portion de la nation qui vit du travail manuel dans les villes ou dans les centres industriels, et que je n'ai pas été en mesure d'étudier. Mais je m'arrêterai un instant, parce qu elles sont en rapport étroit avec mon sujet, sur les observations que j'ai pu faire en Touraine au milieu d'une population rurale notoirement paisible et laborieuse, mais Tune de celles qui se sont le plus vite et le plus facilement assimilé les habitudes de la civilisation ambiante.

Là il arrive souvent, trop souvent, que lorsque le fds atteignant sa seizième année se sent des bras utilisables, il se présente au chef de famille, lui rappelle que le prix

de la demi-journée est fixé par l'usage, et en réclame le bénéfice immédiat. Devant un refus, il irait se louer à un exploitant du sol qu'il sait avoir besoin d'ouvriers, aux ateliers du chemin de fer ou de l'usine, à la ville, partout où le travail est proportionnellement rémunéré.

D'adulte, devenu homme, c'est le prix de la journée qu'il entend recevoir, se fondant sur les mêmes droits et exprimant les mêmes résolutions. Le père, le fils majeur lui échappant, peut opposer au mineur les droits et les résolutions de la puissance paternelle ; mais que devient la famille ? un atelier de travaux forcés désorganisé.

Voilà des mœurs rurales qui, si elles se généralisent, ne ramèneront pas la famille agricole française au patriarcat! Mais ce n'est pas au point de vue de la morale et de l'esprit de famille, — bien que sans doute il soit ici prédominant, — que je veux les considérer. C'est au point de vue de leur influence sur l'état de l'industrie -mère, de l'agriculture, dont toutes les autres industries, si brillantes, productives et nécessaires qu'elles soient, ne peuvent être, à peine de déchéance nationale, que la force auxiliaire et complémentaire.

C'est par les bras de la famille que le paysan créait l'épargne, et jusqu'à présent les grandes familles avaient toujours été sa richesse, au contraire de ce qui se passe dans les villes. Les nombreuses familles de nos campagnes relevaient le chiure déplorablement inférieur qui exprime en France l'accroissement annuel de la population. Quel intérêt le cultivateur aurait-il à les créer, si l'assistance qu'il a le droit d'attendre de ses enfants, qui n'ont été pour lui qu'une charge dans leur premier âge , devait lui être disputée ou lui échapper au moment même où elle va lui être profitable?

D'autres causes concourent, avec cet état de dépression de l'esprit de solidarité dans les familles rurales, à raréfier le personnel de la main d'œuvre agricole. Entre toutes, il faut signaler la longue durée du service militaire (cinq ans) combinée avec l'obligation, erreur qui est l'une des plus grandes de ce temps.

La vie de garnison , prolongée au delà d'une certaine limite, crée des habitudes inconciliables avec la vie des champs, habitudes dont un grand nombre de militaires ne peuvent plus secouer le joug. L'armée devient ainsi, par rapport à la population des campagnes, un instrument de déclassement. Le jour où l'industrie, les arts mécaniques et le commerce auraient dans l'existence nationale une plus grande place que la mise en valeur du sol, le péril économique et peut-être le péril social seraient grands.

La France, au temps de la Restauration, respirait après vingt- cinq ans de guerre qui venaient d'aboutir aux calamités et à l'humiliation d'une double invasion étrangère. Les doctrines socialistes, les théories de la religion positive, de la religion naturelle, de la libre pensée, et les autres toxiques sociaux qui sont les fruits de l'orgueil contemporain, lui étaient à peu près inconnus. Enfin elle avait en moins (au passif de ses révolutions, de ses guerres et de ses invasions) les quatre révolutions1, les quatre guerres2 et l'invasion3, qui depuis ont livré le pays à l'affaiblissement , aux divisions et aux déchirements qui menacent à présent son existence

Ce fut une période de sécurité relative, et pourtant, dès ce temps-là, un homme de patriotisme , de réflexion et d'expé-

1 Les révolutions de 1830, 1848, 1851, 1870.

2 Les guerres d'Orient (Crimée), d'Italie, du Mexique, de Prusse.

3 Llnyasion de 1870-1871.

rience, le général Morand1, eut l'intuition des périls que la passion de la richesse et du bien-être avec l'invasion du sensualisme préparaient à la France. Il les lui dénonça dans un langage plein de vérité et de fermeté. Il l'adjura de réagir contre ces tendances funestes qui avaient perdu les grands empires d'autrefois. Il l'adjura de fonder la constitution de ses forces militaires sur le principe du service obligatoire à durée restreinte, qui armerait toute la nation. Et pour la persuader, il s'écriait dans une conviction inspirée qui devinait et qui précisait les désastres futurs2 :

a Nous opposerions vainement nos sciences et nos richesses « à ces peuples dont le climat et la pauvreté ont conservé « la vigueur; qui toujours prêts à combattre, parce que la « guerre améliore leur existence, sont toujours menaçants. « Ils ont non seulement la force matérielle, mais la force <l que procurent les sciences nées de la civilisation. Ce n'est « qu'en préparatifs de guerre que leurs princes emploient « les ressources dont ils disposent. Pourrions-nous som- « meiller quand tout est en armes autour de nous?... »

Le général Morand, qui avait, un demi-siècle a l'avance, cette seconde vue, ne fut pas compris. Je crois même qu'il ne fut pas lu. Il avait pourtant vu de près et il avait bien étudié les peuples et les armées dont il annonçait ainsi l'avenir. A l'heure où il écrivait, les bourgeois français connaissaient déjà les délices de la dinde truffée. A l'heure où j'écris (cinquante ans plus tard) les bourgeois prussiens n'en sont encore qu'à l'oie fumée de Poméranie !

La discipline sociale est le ressort des nations, comme la discipline militaire est le ressort des armées. L'une et l'autre, je le redis, sont solidaires. J'ai cherché à mettre en lumière

1 L'un des plus considérables divisionnaires du premier empire.

2 L'Armée selon la charte, par le général Morand (1827).

1rs altérations Je celle-là, qui ont le plus contribué aux défaillances de celle-ci. Nous avons vu croître notre richesse matérielle dont, au delà d'une mesure déterminée, les ellets sont destructeurs. Nous avons vu décroître notre richesse morale dont les principes seraient réparateurs. Y a-t-il un moyen de rétablir entre ces deux forces l'équilibre qui est le secret de la grandeur et de la durée des peuples?

Je crois qu'il y en a un et qu'il n'y en a qu'un, mais il est d'une application difficile et les résultats en sont longtemps attendus. Les générations qui l'emploient n'en ont pas le bénéfice. Elles travaillent gratuitement, dans une pensée de patriotisme qui les honore et les soutient, pour T avenir. Ce moyen, c'est V éducation de l'enfance et de la jeunesse, secondée par le jeu des institutions libres et des institutions militaires. Je dirai ici quelques mots de la question de l'éducation, réservant celle des institutions libres pour la deuxième partie (Etat politique), et celle des institutions militaires pour la troisième partie [Etat militaire) de ce travail.

Si on interroge au hasard des soldats prussiens prisonniers1, on est frappé de l'uniformité des réponses qu'ils font aux questions qui leur sont posées, quand ces questions touchent à certains principes.

S'il s'agit du service militaire auquel ils doivent la

1 Pendant le siège de Paris, j'ai eu plusieurs fois l'occasion de faire cette expérience, en interrogeant quelques-uns des prisonniers réunis en assez grand nombre a la maison de la Santé.

pénible situation où ils sont, il ne faut pas les plaindre, car il semble qu'ils n'acceptent pas les sympathies qu'on leur offre. Ils disent invariablement « qu'ils ont quitté leurs « familles pour servir le roi et la patrie, qu'ils avaient une « grande mission publique dont l'accomplissement comporte « des périls qu'il faut braver et des épreuves auxquelles il « faut se soumettre, etc.»

L'uniformité de ces déclarations, un peu solennelles, est tout à la fois dans les idées et dans les termes. Gomment l'expliquer?

Serait-ce que la discipline des armes irait dans ce pays jusqu'à formuler le patriotisme prussien et la règle prussienne en une série d'aphorismes militaires qui auraient chacun la valeur d'un mot d'ordre ? Personne ne croira que cela soit possible.

Serait-ce que ces soldats tirent de leur propre fonds , dans une sorte de concert, ces principes et l'expression de ces principes? Personne ne le croira non plus. Qu'est-ce donc?

C'est le résultat d'une leçon dont les effets durent parce qu'elle vient de loin, parce qu'elle vient du temps où les leçons se fixent ineffaçablement dans l'esprit des hommes , c'est le résultat de Y éducation primaire.

En Touraine où je réside, en Dauphiné et en Bretagne où je passe l'été et l'automne, je rencontre par les chemins, dans les campagnes où je promène tous les jours mes réflexions, des groupes d'enfants allant à l'école du village ou en revenant, qui forment invariablement deux catégories : ceux qui saluent respectueusement l'étranger, absolument inconnu d'eux mais ayant l'apparence d'un monsieur, qui passe ; ceux qui ne le saluent pas , même qui en rient s'il a dans son vêtement ou dans son attitude quoi que ce coit qui leur semble nouveau.

Gomment expliquer ce contraste entre les habitudes de

ces deux collections d'enfants de même origine et vivant dans le môme milieu? C'est que les premiers reçoivent à l'école Y éducation primaire avec l'instruction. Les seconds n'y reçoivent que l'instruction. Ceux-là entreront et chemineront dans le monde avec les respects. Ceux-ci ne les connaîtront pas.

L'éducation et l'instruction, voilà où j'en voulais venir. En France, les gouvernements et l'opinion s'agitent depuis longtemps autour de la question de Y instruction populaire, dont ils savent la haute importance. Sera- 1- elle laïque ou ecclésiastique, libre ou obligatoire, gratuite ou payée? On ferait de gros livres de tout ce qui s'est dit et s'est écrit sur ces trois points, les seuls à peu près qui soient débattus, quoiqu'il y en ait d'autres d'un bien plus puissant intérêt.

Les gouvernements et l'opinion n'ont pas tant de sollicitude pour Y éducation populaire qu'ils paraissent confondre avec l'instruction ou que, peut-être, ils supposent virtuellement contenue dans l'instruction. Ils croient que si tous les jeunes Français des classes vouées au travail manuel, qui sont illettrés, avaient l'instruction que distribue l'école primaire, c'est-à-dire savaient lire, écrire, et par surcroît calculer, les générations ainsi préparées vaudraient beaucoup et seraient notamment en mesure de remplir avec tout le discernement désirable les accablants devoirs qu'elles tiennent du suffrage universel.

J'estime que cette erreur-là est, entre toutes les erreurs contemporaines, celle qui est la plus grosse de périls sociaux et de mécomptes politiques.

Qu'est-ce que l'école primaire française, où les trois quarts de la population viennent recevoir l'unique degré de

préparation et de culture auquel, en raison de la condition des familles intéressées , ils puissent prétendre ?

C'est communément une officine de pédagogie où des instituteurs, mécontents de leur sort, distribuent tièdement et en quelque sorte mécaniquement, pendant quatre ou cinq ans, à des enfants originaires de la ferme ou de l'atelier, des éléments d'instruction dont le résultat le plus clair est de les mettre en mesure de lire les journaux et les livres. Quels journaux et quels livres? Ceux que leur bas prix, la nature de la propagande politique qu'ils font, ou des passions qu'ils excitent, accréditent ordinairement dans les milieux où ces enfants vivent.

L'école primaire n'a pas d'enseignement gradué selon leur âge pour leur apprendre la croyance, les respects, la discipline ; pour former leur jugement ; pour les préparer aux devoirs et aux efforts ultérieurs ; pour les armer contre les illusions, les tentations et les défaillances de la vie.

Ailleurs1 les choses se passent autrement. L'école primaire, fréquentée pendant huit et dix ans, est tout à la fois un centre d'éducation et d'instruction, celle-là précédant et primant toujours celle-ci. Voici par exemple un enfant de cinq ou six ans :

— Levez-vous, lui dit l'instituteur; comment faut-il faire pour entrer?

— // faut ouvrir la porte.

— Et après ?

— Il faut la fermer.

— Et après?

— Il faut aller au maître du logis, le saluer et saluer la compagnie, etc., etc.

On rira chez nous, je le sais, des détails de cette éduca-

1 Eu Allemagne.

tion populaire, puérile et honnête. Je dis, moi, qu'elle sait, qu'elle prévoit et qu'elle est pleine de profondeur. Elle habitue la première enfance à penser et à juger. Elle classe la succession de ses idées. Elle lui apprend le respect avant V alphabet.

Voici un enfant de dix à douze ans :

— Levez-vous. Vous savez que vous serez soldat?

— Oui, tout le monde doit l'être.

— Pourquoi?

— Pour servir la patrie et le roi.

— Qu'est-ce que le service militaire?

— C'est V accomplissement d'une grande mission publique.

— Quels en sont les devoirs?

— // faut braver ses dangers, se soumettre a ses épreuves et obéir {...

Justement, les réponses uniformes, précédemment citées, des soldats allemands prisonniers que j'ai eu l'occasion d'interroger pendant le siège de Paris !

A présent, je crois qu'on ne rira plus du système d'éducation primaire que je préconise. On en sentira toute la valeur quand j'aurai mis, en regard de ces réponses invariablement faites par le soldat allemand au sujet du service militaire, la réponse invariablement faite par le soldat français :

— Pourquoi servez-vous?

— Parce que j'ai tiré un mauvais numéro 2.

1 Au cours des voyages que j'ai faits en Allemagne depuis que je suis rentré dans la vie privée, j'ai eu plusieurs fois l'occasion d'assister, dans l'école , à ces exercices de préparation.

1 Quand j'écrivais ces lignes (sous la présidence du maréchal de Mac- Manon), il n'y avait plus de bons numéros créant l'exemption comme dans l'ancienne loi, mais il y avait de bons numéros créant le classement dans la deuxième portion du contingent.

Il ne s'agit plus, comme on voit, « des devoirs d'une grande mission publique ». Il s'agit des sévices du sort. J'ai montré les causes de cet affligeant contraste. Je n'insiste pas sur ses effets.

Les nations qui ont porté l'éducation populaire à ce haut degré de perfection, en ont rassemblé tous les éléments dans des livres très bien faits, où se rencontrent des questionnaires qui sont, pour toutes les matières de l'enseignement, comme les catéchismes de l'enfance et de l'âge adulte. Il y en a pour la religion, pour la famille, pour les devoirs des citoyens , pour les devoirs des soldats , avec des notions d'économie sociale et politique sur la propriété, sur la mutuelle assistance que se doivent le capital et le travail (en vue de combattre le socialisme), etc., etc.

Ce fécond système d'éducation et d'instruction primaires est à créer chez nous ; ces livres sont à faire , et , selon moi , à faire par les hommes les plus considérables et les plus compétents du pays. C'est une œuvre très délicate, très difficile. Elle exige de hautes facultés morales et intellectuelles.

l'éducation et l'instruction secondaires

J'examine, en restant au même point de vue, notre système d'instruction secondaire, et je ne le trouve pas moins défectueux, car il fait peut-être encore moins de place à Y éducation.

On n'a jamais vu, dans nos lycées et dans nos collèges, de cours ouverts à l'enseignement des principes et des sen-

timents qui font les bons cœurs, les âmes hautes et les fermes caractères. Quels professeurs sont chargés de faire aux (.'lèves la leçon des devoirs qui les attendent dans la vie publique et dans le monde, des périls qu'ils y trouveront, des habitudes de prudence, de dignité, de savoirvivre qu'ils devront y apporter?

Dira- 1- on que c'est à la famille que cette préparation appartient? Mais la famille n'est plus là. Elle a abdiqué ses pouvoirs pour de longues années , — les plus précieuses pour l'éducation de la jeunesse, — entre les mains des directeurs et des maîtres de ces internats universitaires où s'accumulent des centaines d'enfants , d'adultes et de jeunes hommes. Là, tout effort d'éducation morale individuelle, tendant au développement des bons instincts, au redressement des mauvais, est impossible. Les uns et les autres demeurent ce qu'ils sont, dans un pêle-mêle dangereux où, avant l'heure, s'agitent des passions et se forment des vices dont ces jeunes gens et la société où ils vont entrer éprouveront plus tard les déplorables effets.

C'est là, au fond, le secret des remarquables succès qui sont acquis aux établissements libres, où se distribue l'instruction qu'on a voulu décrier en l'appelant cléricale, par opposition à l'instruction qu'on a voulu exalter en l'appelant laïque. Je ne sais laquelle des deux, pour la culture littéraire ou scientifique, vaut le plus. Ce que tout le monde sait , c'est que celle-là marche avec un certain degré d'éducation , celle-ci sans aucun degré d'éducation.

Les pères de famille ont , à la longue , constaté que les élèves cléricaux respectaient , que les élèves laïques ne respectaient pas, et comme l'indiscipline à la maison est le fléau de la maison , ils envoient en grand nombre leurs enfants aux pères jésuites , aux pères dominicains , aux frères de la Doctrine chrétienne, etc., avec une confiance

qui a fini par gagner beaucoup de familles vouées au culte de la libre pensée. Ces faits sont de notoriété.

Je suis d'ailleurs convaincu qu'en France, par la force des choses et malgré l'autorité de la tradition et des habitudes consacrées , le système d'enseignement par Y internat, clérical ou laïque, tel que nous l'entendons, sera remplacé par Y externat , tel que l'entendent les Allemands et la plupart des nations étrangères. L'intérêt, devenu évident, des familles et de la société nous fera une loi de cette transformation qui sera réalisée par les générations prochaines.

Je ne suis pas l'adversaire de l'enseignement par l'État. Je crois qu'il est utile que l'Etat ait des établissements d'instruction qui , bénéficiant des moyens très divers et très puissants dont il dispose, deviennent des écoles modèles, auprès desquelles les autres écoles puissent trouver des méthodes et des exemples. Mais à quelle condition les établissements de l'Etat obtiendront-ils cette autorité en quelque sorte régulatrice? A la condition, qui est dans toutes les entreprises humaines l'origine du progrès et la loi du succès, que leurs intérêts et leurs efforts aient à lutter contre des intérêts et des efforts rivaux, à la condition de la concurrence.

Partisan convaincu de toutes les libertés réglementées , je crois que la liberté de l'enseignement est une des plus nécessaires , des plus fécondes , et que l'Université de France , telle que l'a entendue l'empereur Napoléon Ier, — dans son parti pris de concentration de l'instruction publique entre les mains de l'Etat, — est la cause la plus effective de l'infériorité des méthodes et des résultats de l'enseignement français. C'est à lui que sont dus les internats qui réalisaient, par l'emprisonnement en commun, les desseins exclusifs et intéressés de la politique impériale sur l'éducation de la jeunesse. Il dut employer la coercition pour l'in-

Iroduire dans les habitudes publiques, contre la tradition et le vœu des familles.

On méconnaîtrait mes intentions, je veux le répéter, si de ce que je viens de dire sur l'Université on inférait que je me prononce contre l'Université. Je me borne à signaler Terreur du principe et des vues qui ont présidé à sa fondation, et les effets du contresens qu'elle représente encore après trois quarts de siècle , bien que les lois libérales de 1850 et de 1875, en lui arrachant une part du monopole dans lequel elle s'endormait, l'aient quelque peu réveillée. Ce contresens se rencontre d'ailleurs, du plus au moins, dans toutes les institutions de notre pays qui a cru avoir, qui n'a jamais eu, môme sous les gouvernements les plus libéraux, — comme je le démontrerai plus loin (2e partie, État politique), — le bienfait des institutions libres.

C'est le même contresens qui fait que notre enseignement militaire à l'école de Saint-Cyr, à l'école d'état-major et partout, est si faible. Cantonné dans sa tradition spéciale à peu près immuable , n'empruntant rien aux innovations judicieuses et hardies qui ont élevé si haut les études théoriques, et plus haut encore les études pratiques dans les écoles militaires à l'étranger, il vit depuis plus de cinquante ans de sa propre substance.

C'est le même contresens qui fait que le fusil à tir rapide ,

— une véritable révolution dans les procédés de la guerre ,

— n'a pris place, dans l'armement de notre infanterie, que dix-sept ans après son introduction dans l'infanterie prussienne.

Ces questions militaires, dont je ne parle ici qu'incidemment, étaient discutées par une sorte d'université militaire

qu'on appelle les comités. Les membres de ces assemblées consultatives étaient des officiers généraux dont on ne saurait sans injustice contester les lumières, la compétence spéciale, le patriotisme, l'autorité. Pourquoi leurs efforts étaient-ils frappés de stérilité? Parce qu'aucune comparaison entre l'état de nos institutions militaires et l'état des institutions militaires des autres nations , aucun genre d'excitation venant du dehors , aucun genre d'émulation , ne les fécondaient.

Les comités vivaient sur une légende qui était née et qui avait grandi parmi eux et par eux. Elle consacrait la supériorité de notre armée et de son organisme. Pour l'armement de l'infanterie, par exemple, nous les avons entendus dire pendant dix- sept ans que notre fusil (modèle de 1842 transformé), contre lequel s'élevaient de temps en temps les rares officiers français qui avaient voyagé en Prusse, était la véritable arme de guerre, solide, bien à la main, facile à réparer partout; que le fusil prussien était un instrument de précision, délicat, avec un mécanisme d'horlogerie qui ne résisterait pas aux épreuves de la guerre, etc.

Il ne fallut rien moins que le fatal événement de Sadowa, qui terminait une campagne de quelques semaines où la solide infanterie autrichienne, armée comme la nôtre, avait ployé partout devant l'infanterie prussienne, pour dissiper cette confiance aveugle.

ce J'ai dit, au commencement de ces pages, que j'exami- « lierais la condition de notre état social et de notre état « politique, sommairement, et seulement dans les rapports « généraux qu'ils ont avec mon objectif qui est la discus- « sion des institutions militaires françaises. »

De notre état social, j'ai dit ce que j'avais à dire selon ces intentions restreintes, et la première partie de ma tâche est remplie. Puissé-je, si j'ai des lecteurs, avoir inspiré à

quelques-uns, à ceux-là surtout qui sont jeunes et peuvent prétendre à une part d'influence sur la fortune à venir du pays, de fermes convictions à l'égard des réformes sociales dont j'ai cherché à prouver le mérite et l'urgence.

Qu'ils soient assurés que les institutions militaires de la Prusse ne sont pas dues aux travaux des assemblées politiques délibérantes , des commissions législatives et des comités de généraux. Cinquante ans de recherches et d'essais les ont lentement et successivement édifiées sur la base des réformes introduites en Prusse dans l'éducation publique , et par suite dans l'esprit public, après les désastres prussiens de 1806-1807, par quelques hommes d'Etat d'une expérience et d'une philosophie supérieures.

Stein et Scharnhorst, dont les noms sont à peine connus en France, ont été les véritables fondateurs de la grandeur présente de leur pays. Et la statue de bronze que la reconnaissance nationale vient d'élever solennellement (après plus de soixante ans d'oubli) à Stein, le recommandera moins, selon moi, à la postérité que la pierre qui recouvre ses restes au cimetière de Frùcht avec cette inscription :

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