CHAPITRE III
Ce n'est pas la violence qui perd les peuples, c'est la séduction.
(Pensée de Chateaubriand, Mémoires d'oulre-tombe.)
La pensée que rappelle l'épigraphe ci -dessus n'est pas seulement profonde et vraie. Elle résume toute notre histoire contemporaine. Elle explique notre malaise social, notre scepticisme politique, nos révolutions et nos guerres. Elle explique notre vanité, nos imprudences, nos déceptions, nos malheurs, et l'impossibilité radicale où nous sommes , depuis le commencement de ce siècle , de fonder un gouvernement qui ait l'équilibre et la durée, double condition nécessaire et suffisante pour que les nations aient la sécurité.
Les seuls gouvernements qui puissent prétendre à l'équilibre et à la durée sont ceux dont les principes et le mode de gestion sont en état d'accord et de solidarité avec la constitution sociale, les mœurs, les aspirations et les besoins des gouvernés. Je me propose de faire ressortir ici, entre les causes qui rendent en France cet accord et cette solidarité impossibles, celle que je crois la principale.
Du xvp au xixc siècle, sans remonter plus haut, les violences ont une place considérable et souvent prédominante dans notre histoire. L'occupation de la plus grande partie du territoire et de Paris par les Anglais, — les guerres de religion avec le massacre et le pillage, — les tueries de la Saint-Barthélémy, la lutte des factions à l'intérieur, — les guerres étrangères , — la révocation de l'édit de Nantes , — la grandeur et l'horreur des attentats de la période révolutionnaire, chargent notre passé d'un contingent de violences par l'ennemi, par les citoyens, par les gouvernements, qui semble lourd.
A-t-il arrêté les progrès de l'unité française, l'essor de la civilisation et de la puissance nationale ? Non.
La violence , au contraire , — après l'heure des sévices et des périls passée , — réagit sur l'esprit public par des effets de relèvement et de redressement d'une efficacité singulière. La Saint- Barthélémy, la révocation de l'édit de Nantes ont plus fait pour la liberté de conscience dans notre pays que toute la prose des philosophes. Les échafauds de la Terreur ont assuré l'adoption d'un principe nouveau dont tout gouvernement issu d'une révolution qui prétend chez nous à la confiance publique, fait l'objet de son premier décret, l'abolition de la peine de mort en matière politique.
Non, la violence ne perd pas les peuples, car elle leur apprend à détester la violence , et c'est, — juste châtiment, — le souvenir toujours vivant des crimes de la première république qui rend si difficile aujourd'hui, après trois quarts de siècle, l'établissement en France de ce gouvernement qui semble le seul possible, parce qu'il est le seul capable, s'il le veut, de contenir les partis en compétition et les factieux.
Les ébranlements, si profonds qu'ils soient, que la violence imprime à une nation douée d'une énergique vitalité,
ne l'atteignent pas dans ses aptitudes viriles. Jamais, — je le prouverai de nouveau dans le cours de cette étude, l'ayant déjà prouvé ailleurs1, — les armées françaises n'eurent plus de ressort, plus de valeur vraie, plus de désintéressement, plus de patriotisme , plus de succès eu égard à l'insuffisance de leur organisation et de leurs moyens, qu'après la Terreur et après la courte méprise « des volontaires de la patrie en danger », quand la loi et bientôt le service obligatoire formèrent les premières armées régulières de la république.
Ce fut avec cet instrument de guerre, dont, la puissance était uniquement dans l'esprit qui animait les troupes, et dans leur mobilité qui étonnait l'immobilité traditionnelle de leurs adversaires, que des hommes inconnus la veille, célèbres le lendemain , étendirent les frontières de la France , en état de presque anarchie, jusqu'aux limites qu'on sait, par l'étonnante succession des faits d'armes de 1794 à 1800.
L'éclatante, légitime et universelle renommée du plus grand des généraux de ce temps, et peut-être de tous les temps, de Napoléon Bonaparte, a effacé celle des autres chefs militaires de la république. Montenotte , Millesimo, Dego , Mondovi, Lonato, Castiglione, Arcole, Rivoli, la campagne d'Egypte, Marengo, résultat prodigieux des efforts d'un seul homme, ont rejeté dans l'ombre Newstadt, Landrecies, Fleur us, l'occupation de la Hollande, Maëstricht, Neuwied, Neumarck, Zurich, Glaris, Biberach, Memmingen, Hochstett, résultats des efforts de plusieurs. La France cependant serait ingrate, si elle ne rendait hommage aux talents déployés , aux services rendus par Hoche , Pichegru , Marceau2, Desaix, Kléber, Masséna, Macdonald, Lecourbe, Moreau et d'autres encore.
* A la tribune de l'Assemblée nationale .
2 Mr.rceau, mortellement blessé au combat d'avant -garde d'IIochslcinbach, le 20 décembre 1796, mourut entre les mains de l'ennemi,
A leur suite, généraux de brigade, colonels, chefs de bataillon et capitaines, marchaient les hommes qui devaient T(re les illustrations de l'empire. Les services des uns et des autres, à quelques rares exceptions près (comme Masséna, ancien sous-officier du régiment Royal-Italien; Ney, ancien sous-officier du régiment Colonel-Général-Hussards), ne dataient que de 1792 !
En dehors des passions qui se sont agitées autour de ces hommes et de ces temps, étudions sincèrement, impartialement, à l'aide des faits (et de ceux-là seulement qui ont une authenticité indéniable) l'esprit qu'avaient, en 1800, ce personnel militaire et la génération qu'il représentait :
Tous, sans exception, des généraux aux capitaines, devaient leur situation à l'ardeur violente, personnelle, démonstrative, avec laquelle ils avaient embrassé les principes de la révolution et s'étaient jetés dans le mouvement révolutionnaire, la plupart de bonne foi et par conviction. Plusieurs avaient cédé à des calculs d'ambition. On en peut juger par ce fait extraordinaire que :
Le général d'artillerie Bonaparte,
Les colonels Masséna,
— Murât ,
— Lannes,
furent poursuivis après le 9 thermidor (chute de Robespierre) à titre d'affiliés au jacobinisme, le général Bonaparte rayé du contrôle des généraux d'artillerie en activité,
qui l'inhuma avec de grands honneurs dans le camp retranché de Coblentz. Le chef de la magistrature de cette ville prononça sur sa tombe les paroles suivantes, qui sont caractéristiques du genre de sévices que les populations allemandes avaient à redouter de l'invasion française : «... Il n'outragea pas nos femmes et nos filles. Au milieu des violences de la guerre, il soulagea les peuples, préserva les propriétés a et prott'gea le commerce et l'industrie dos provinces conquises par a les Français. Qu'il repose en Dieu. » (Biographie universelle.)
sur le rapport d'Aubry , directeur du comité militaire, et un avis conforme signé par Merlin, Berlier, Boissj'-d'Anglas et Gambacérès, le futur archichancelier de l'empire1.
Ainsi posés devant l'opinion par leur chaleur républicaine, ces officiers de fortune avaient remplacé le personnel (de commandement et de cadre) des officiers de l'armée royale disparus par la retraite volontaire, par l'émigration, par la mort. Le cadre des sous-officiers avait été conservé, et représentait dans la nouvelle armée une très importante force d'expérience et de cohésion. Les titres honorifiques, les décorations, les pensions, les dons et tout le brillant appareil des faveurs gouvernementales appliquées aux armées avaient été supprimés. Les officiers nouveaux venus n'avaient pas eu besoin de ce stimulant. D'obscure, ou même d'humble condition, ils s'étaient élevés en quelques années, voire en quelques mois, à des positions inespérées. Le contentement du succès personnel, s'ajoutant au sentiment patriotique du plus grand nombre , les avait confirmés dans leur enthousiasme pour la révolution. Tous étaient prêts, comme le général Bonaparte, vainqueur des Autrichiens en Italie , à dire au monde :
La république est comme le soleil, aveugle qui ne la voit pas.
Leurs troupes mal pourvues , mal instruites , à demi disciplinées, mais hardies, entraînées, convenablement encadrées, disposées à recevoir et recevant incessamment de leurs chefs l'excitant patriotique encore tout-puissant sur les armées,
1 Biographie universelle et histoire apologétique de Napoléon, par Laurent. « L'avis du comité militaire fut adouci en ce sens que le général Bonaparte fut transféré dans l'infanterie, avec future mission en Vendée (où il ne se rendit pas) contre l'insurrection royaliste, et que les colonels ne subirent que ce que nous appelons aujourd'hui le retrait d'emploi. »
avaient de très réels avantages sur celles qui leur étaient opposées. Généraux, officiers et soldats, dégagés de toutes théories de guerre préconçues (celles du grand Frédéric prévalaient dans l'Europe entière), avaient trouvé ensemble un système de guerre approprié à leur tempérament, fondé sur la vitesse, la résolution et la dispersion (les tirailleurs )r qui déconcertaient les habitudes et les combinaisons des généraux de l'ennemi, vieux adeptes de la guerre réglée et compassée des temps antirévolutionnaires.
Tels étaient, de 1795 à 1800, la physionomie et l'esprit des armées de la république. Elles offraient, personne n'oserait le nier, un tableau original et nouveau dont le trait le plus frappant était la simplicité désintéressée. Elle résultait de l'état des mœurs publiques, de la difficulté et de la pauvreté des temps. Elle résultait surtout de la législation qui ne proposait aux ambitions des généraux, des officiers et des soldats que la gratitude publique, avec l'avancement hiérarchique éventuel, en refusant tout à leurs convoitises. Ces armées étaient la représentation vigoureuse et fidèle de la démocratie française dans ce qu'elle avait de plus digne.
Quel était à la même époque l'esprit de la nation?
Elle avait vu s'écrouler, sans y avoir eu beaucoup de part, tous les régimes, l'ancien dont il ne restait plus trace , et les nouveaux , de la royauté constitutionnelle à la tyrannie sanglante du comité de salut public. Elle vivait sous les ruines, d'une existence précaire et misérable, tourmentée depuis six ans par les alternatives violentes de l'enthousiasme et du découragement, de la liberté et de l'oppression, de l'espoir et de la terreur.
La confiance publique , avec la fortune publique et la fortune privée, était profondément atteinte. L'obéissance et 1l*s respects avaient disparu avec la croyance et avec les
autels. La nation française désormais et, pour toujours émancipée , démocratie sans direction et sans règle , mais restée virile , et dont les masses ne connaissaient ni le faste ni le sensualisme, attendait, affamée d'ordre et de paix intérieure , une organisation définitive
Elle lui fut apportée par un jeune et illustre général qui s'offrait à elle entouré de tous les prestiges que le génie et la fortune peuvent accumuler autour des hommes prédestinés au rôle de sauveur des peuples.
Si le général Bonaparte avait eu le tempérament moral d'Antonin ou de Marc-Aurèle dans l'antiquité , de Washington de nos jours , il aurait mis au service exclusif du pays son invincihle autorité, sa puissance de conception et d'organisation, sa rare fermeté. La démocratie française logiquement rattachée par la pratique des institutions libres, apprises et conquises au prix de tant de crimes et de malheurs, à l'effort de 89, c'est-à-dire à ce que le passé de la révolution avait de plus digne et de plus grand, aurait trouvé une base et sans doute un avenir.
Le général, chef d'Etat, résignant le pouvoir politique, cette œuvre glorieuse achevée , serait revenu au commandement des armées de son pa}^s. L'histoire et la gratitude publique lui auraient fait une place encore plus haute, je pense , que celle où il est , — car elle aurait été unique , — entre les grands capitaines et les grands bienfaiteurs !
Mais le général Bonaparte n'était ni Antonin , ni Marc- Aurèle, ni Washington. Il était Jules César et Olivier Cromwell agrandis. Il ne dédaigna pas d'être le bienfaiteur
de la France, en y rétablissant l'ordre et en relevant les autels; mais ce fut à la condition de rester le maître incommutable de la France, de l'ordre, des autels et de tout. Il lui donnait en échange une gloire déjà éclatante qui devait dépasser dans un avenir de quelques années celle de Charlemagne, et sur les nations de l'Europe une prédominance oppressive qui devait les mettre toutes, l'Angleterre exceptée, aux pieds de la France. Le césarisme napoléonien a pesé sur elles à ce point, que par la mort violente de plusieurs millions de Français dans les guerres des deux empires, par trois invasions, par la perte, en 1815, des frontières de l'ancienne monarchie, par la perte, en 1871, de deux provinces chères et nécessaires à la France, par la ruine de ses finances, de douloureuses humiliations et d'incalculables malheurs..., il n'est pas sûr que la France ait acquitte le prix des défiances, des rancunes et des haines que ces nations lui gardent !
L'histoire de notre paj^s montre qu'il s'est plus d'une fois laissé prendre à des appâts de gloire moins faits pour le tenter. Il se jeta sur celui-là, le traité fut conclu, et au lendemain de la signature l'empereur, en possession, dit à son peuple : Je suis le peuple, et je suis la patrie. Quiconque n'est pas avec moi est contre eux. Et il le fit bien voir à quelques rares contradicteurs qu'il rencontra1. En même
1 Le général Delmas, volontaire républicain de 92, naguère lié avec le général Bonaparte, ne put se résoudre à accomplir certaines formalités d'étiquette exigées des généraux pour la cérémonie du sacre. Mené durement à celte occasion par l'empereur :
« J'ai fabriqué, lui répondit -il irrité, plus d'une des feuilles de ta « couronne, et ce n'était pas pour en venir à jouer un rôle dans cette (« capucinade. »
Exilé dans le Jura pendant toute la durée de l'empire, il reprit du service devant l'invasion de 1814, et, — cruelle ironie de la destinée, — fnl lue dans cette campagne.
temps, il élevait à une hauteur et à des proportions inconnues l'antique procédé césarien des largesses. // versait à flots aux Français le poison de la séduction.
Louis XIV, arrachant lui aussi la France aux factions et à l'anarchie, avait porté haut le titre de roi. Napoléon, — celui-là même qui avait été arrêté et destitué, après la chute de Robespierre, pour cause de jacobinisme, — voulut dépasser Louis XIV. Il prit le titre d'empereur et roi, protecteur de la confédération des peuples vaincus. Et, pour caractériser la prééminence de sa couronne sur toutes les couronnes , son orgueil voulut que le souverain pontife vînt en personne lui apporter l'huile sainte.
Il appela à lui ses compagnons de guerre, ces hommes qui avaient la plupart quitté l'atelier pour répondre à l'appel du pays en péril, et il leur dit : « Vous serez « princes, ducs, barons, maréchaux de France. Par les « dotations, les pensions, les majorats, les dons de terres, a vous aurez la richesse et vous montrerez à mes peuples « et à mes armées, avec le faste qui convient à la nouvelle « noblesse française , comment l'empereur sait récompenser « les serviteurs de l'empire. » Et ils allèrent exécuter la consigne.
Il dit au soldat : « Tu ne seras plus le mandataire pauvre ,
« mal vêtu, harassé de la république disputant à l'ennemi
« sa frontière. L'empereur, plein de sollicitude pour toi,
<r pourvoyant libéralement à tes besoins, t'associe à ses
ce grandes destinées et t'assure une carrière. Tu iras porter
<r à travers l'Europe entière, dans la pompe et dans l'éclat,
« les gloires de l'empire. »
L'armée devint un État dans l'État, vivant de la guerre,
LA VIOLENCE ET LA SÉDUCTION Ci
défilant triomphalement après la guerre devant la nation éblouie. Elle avait vu jadis, au sommet des pyramides d'Egypte, quarante siècles en contemplation devant elle. Depuis, elle avait soumis ou humilié les peuples. Elle se donna à l'empereur, qui était à la fois l'auteur et le héros de ces prodigieuses entreprises, et c'est de haut qu'elle regardait les Français qui ne portaient pas l'épée. Enfin l'entraînement fut irrésistible, l'ivresse universelle. Les journaux, les livres, le théâtre, formèrent la légende militaire et populaire qui devait pénétrer ces générations et celles de l'avenir des principes, des traditions, des habitudes, des besoins, du fanatisme inconscient et aveugle, sous lesquels s'est écroulée deux fois la fortune de notre pays.
Louis XIV avait, lui aussi, régné dans l'omnipotence personnelle et politique qui prépara la chute de la monarchie et la révolution. Mais son égoïsme souverain, sa pompe royale , le rôle écrasant de sa noblesse , l'appareil de puissance et de force qu'il déployait, préexistaient dans la tradition de la monarchie et dans la tradition des mœurs publiques. La nation y était accoutumée.
L'inévitable corruption de ce gouvernement ne pouvait atteindre profondément que la portion très limitée du corps social où s'arrêtaient les grâces du maître, et qui avait sous les yeux ses exemples, la noblesse de cour. La noblesse de province vivant dans ses terres ou à l'armée, la bourgeoisie qui ne comptait guère, le peuple qui ne comptait pas , échappaient à cette influence délétère.
Cette grande et inquiétante différence de situation devait frapper la pénétrante sagacité de l'empereur, au sortir d'une période d'émancipation bourgeoise et populaire qui avait tout mêlé et tout nivelé. Il comprit la nécessité d'étendre
le système de la séduction gouvernementale au corps social tout entier.
Il fit avec le sénat, avec les sénatoreries et les titres, une noblesse civile , la plus magnifiquement dotée et la plus largement ouverte aux ambitions des hommes publics qui fut jamais. Les purs de la république, et plusieurs des anciens terroristes qui avaient eu des rapports personnels avec le général Bonaparte, s'en disputèrent l'entrée.
Et comme il avait été entendu et prouvé par les faits que tout soldat français avait dans sa giberne un bâton de maréchal de France, il fut entendu et prouvé par les faits que tout citoyen français, civil ou militaire, pouvait prétendre à la Légion d'honneur dont je ferai tout à l'heure l'histoire. Ce fut l'habile, la grande institution du règne et son effort de séduction le mieux réussi.
Une centralisation que l'ancien régime n'avait pas soupçonnée, qui dépassait de beaucoup la centralisation créée par la Convention, enserra la France tout entière, « Par « l'Université , l'empereur devint l'éducateur public ; par la <r presse , exclusivement officielle , l'informateur public ; « par la distribution de tous les emplois et de toutes les « grâces , le bienfaiteur public ; et , par une police dont les « procédés sont restés célèbres, le surveillant de tous les <l Française »
Au sommet de ce gouvernement si fermement réparateur, si intelligemment et si glorieusement corrupteur, de cette armée qui ne connaissait encore que la victoire, de cette nation si heureuse d'avoir abdiqué et de n'avoir plus le souci de son destin , il y avait une cour. Elle était dans les camps pendant la guerre, aux Tuileries pendant la paix.
1 Discours (27 mai 1872) à la tribune de l'Assemblée nationale.
Dans cette cour, principe et origine des grâces, on voyait quelquefois des rois. On y voyait toujours des Altesses , dos Monseigneurs , des Excellences de toute sorte. Obtenir dans ce monde supérieur un rang et une place définis, — rappelant le droit au tabouret de l'ancien régime , — était le but des hautes ambitions et la marque des hautes faveurs.
Aux jours des grandes cérémonies officielles , ce personnel brillant et opulent s'offrait à l'admiration de la foule dans un appareil et des costumes d'une telle magnificence, qu'ils nous sembleraient extravagants aujourd'hui. Et l'empereur Napoléon, aux jours solennels de l'empire, — le couronnement, — le sacre (comme roi d'Italie) dans la cathédrale de Milan, — le mariage avec l'archiduchesse d'Autriche, — le Champ de Mai en 1815, — apparaissait à ses peuples la couronne sur la tête, le sceptre et la main de justice portés devant lui, dans la toge augusticlave des empereurs romains !
La révolution , avec ses grandeurs et ses crimes , avait formé le courant des doctrines, des aspirations et des mœurs démocratiques.
L'empire, avec ses gloires et ses bassesses, forma le courant des doctrines, des aspirations et des mœurs césariennes.
L'un et l'autre coulent encore à pleins bords, et chacun dans un lit si profondément creusé, qu'ils n'ont pu être ni arrêtés, ni ralentis, ni détournés par le temps, par les révolutions, par les guerres, par l'effort des événements à peine croyables qui ont rempli ces soixante dernières années.
Ces deux courants de passions contraires se disputent
incessamment la possession du sol national, dans une lutte dont les alternatives Font ravagé à ce point que c'est son existence même qui est en péril aujourd'hui.
Avec l'émancipation civile et politique la plus nécessaire, la plus enviable, la plus complète, et avec les hautes mais creuses théories de fraternité et d'égalité, la révolution a légué au peuple français l'ineffaçable tradition :
De V émeute et de la sédition, considérées comme des moyens de redressement gouvernemental; — des utopies sociales et politiques les plus dangereuses, quelquefois les plus coupables1, substituées au sentiment des devoirs sociaux et des devoirs politiques ,' — d'un orgueil de liberté qui ne devait pas tarder à produire la négation du frein, le dédain des croyances et la ruine des respects; — enfin, c'est par la révolution que les gouvernants , les hommes publics et les citoyens aspirant à l'être, ont appris à se faire les courtisans des foules.
Avec le rétablissement des autels, de l'ordre, du travail, de la paix intérieure , et avec une gloire éclatante , l'empire a légué au peuple français l'ineffaçable tradition :
De la dictature militaire, inaugurée par la violation des lois, considérée comme moyen de salut public; — de la guerre intermittente, considérée comme moyen de gouvernement; — de la centralisation, violente et jalouse, qui érige l'État en providence de la nation désormais et pour toujours désintéressée de ses affaires, — du faste, du sensualisme, des appétits, du besoin de paraître, du chauvinisme vaniteux, étendus a la population tout entière ; — de l'abaissement des caractères par les revenus et les privilèges acquis
1 Par exemple la notion du droit au travail substituée, clans l'esprit du peuple, à la notion du devoir du travail.
à la servilité; — enfin, c'est par l'empire que les hommes publics et les citoyens aspirant à l'être ont appris à se faire les courtisans du pouvoir.
Entre beaucoup d'autres, voici un exemple frappant de l'aberration morale où nous a jetés la tradition césarienne, qui substitue à la patrie française la personne du souverain et son gouvernement :
Un jour, devant la justice du pays, des généraux connus par les attaches qui les liaient à l'empire ont osé demander à un autre général comment il se pouvait faire que, commandant la veille dans Paris pour l'empire, il eût commandé le lendemain dans Paris pour la république...
Leur patriotisme et leur cœur ne paraissaient pas leur rappeler que , entre cette veille et ce lendemain, huit cent mille soldats étrangers envahissaient la France et que deux cent cinquante mille allaient investir Paris ! Ils n'y pensaient pas, et leur préoccupation à ce moment suprême de détresse et d'angoisse nationales, ce n'était pas le pays foulé et Paris assiégé , c'était l'empereur et l'empire !
Les mêmes généraux aujourd'hui, — sans y être forcés par l'invasion et par un devoir sacré, — conduisent ou servent dans des emplois supérieurs, avec une entière liberté de conscience, les destinées de la république, dont ils remplissent les salons dès que les y appelle l'intérêt de leur carrière. Et ils parlent de leur sincérité politique et on loue leur prud'homie ! Il se peut que la Providence , — je le souhaite ardemment, — permette qu'ils relèvent la fortune de la France. Elle ne les a pas choisis pour relever son caractère.
L'empereur Napoléon déclara et prouva que ce régime, ainsi fait d'une gloire sans exemple, d'un despotisme sans
00 ÉTAT SOCTAL
scrupule et sans frein, était l'œuvre du peuple, la continuation naturelle, nécessaire, légitime de l'effort de 89. Tout pour le peuple et par le peuple fut l'hypocrite devise et l'audacieuse tromperie du césarisme moderne , comme du césarisme de l'antiquité.
Cette duplicité , commune à tous les hommes qui caressent et qui exaltent les passions des peuples pour les asservir, est, avec la force du caractère, le point de ressemblance entre les deux étonnantes physionomies que j'ai déjà eu l'occasion de mettre en parallèle, du général républicain Olivier Cromwell1 et du général républicain Napoléon Bonaparte.
Entre toutes les institutions césariennes, l'institution de la Légion d'honneur est peut-être celle qui a eu l'influence la plus générale et la plus durable sur l'état moral des classes dirigeantes dans la société française. Elle a introduit avec le temps , dans les esprits , des convoitises ; dans les caractères , des altérations ; dans les procédés de gouvernement , des déviations si profondes, qu'elle mérite une étude particulière.
Je constate d'abord quelle a survécu, — exemple presque unique, je pense, dans notre histoire contemporaine, — à toutes les révolutions d'en haut et d'en bas. Gomment expliquer cette énergique vitalité, alors que tous les ordres de chevalerie, quelques-uns d'une haute et très ancienne
1 Le 10 décembre 1053, le parlement- croupion, fait de la main de Cromwell, l'avait déclaré prolecteur de la république d'Angleterre, d'Ecosse el d'Irlande.
notoriété, ont disparu avec les gouvernements qui les avaient institués?
C'est d'abord parce que , décoration d'origine militaire (bien qu'à la fois militaire et civile), son institution a été immédiatement suivie d'événements de guerre prodigieux : Austerlitz, Iéna, Eylau, Friedland, Wagram, baptême de gloire qui a solidement et légitimement fondé dans l'opinion d'alors, et plus tard dans la tradition légendaire, son autorité et son prestige.
C'est encore, je l'ai déjà dit, parce que, au contraire des décorations de fondation royale , elle s'adressait à toutes les classes de la société française, non pas à une seule.
C'est enfin parce que le fondateur, comprenant le haut intérêt qu'il avait à la conservation de cette autorité et de ce prestige, envisageait son œuvre d'un tout autre point de vue que celui qui a prévalu depuis. Il ne la prodiguait pas, même dans V armée.
Jusqu'aux revers de 1812 à 1815, dont l'étreinte le força de multiplier les grâces, il se défendit avec une fermeté systématique contre l'envahissement des solliciteurs. Un général de brigade , en ces temps de guerre toujours ouverte , se contentait du grade d'officier dans la Légion, alors que de nos jours un colonel qui n'a pas la croix de commandeur se tient pour incomplet et pour lésé.
Ainsi, la politique de l'empereur, que les élections législatives et les débats de son parlement n'inquiétaient guère, voulait que la Légion d'honneur, accessible à tous en principe, ne fût acquise en fait qu'à un petit nombre et quelle fût incessamment désirée. La politique des gouvernements suivants a voulu qu'elle fût incessamment accordée, au nom de leurs plus pressants intérêts et de leur existence même à chaque instant mise en péril par le vote. Ils en ont fait
de plus en plus l'instrument de leur influence politique et de leur popularité.
Au bon temps du suffrage restreint, on décorait les électeurs censitaires ou leurs ayants cause. Quand vint le temps plus difficile du suffrage universel, on décora successivement au cours de l'année , par grandes fournées à l'approche des élections, les maires, les maires -adjoints, les hommes publics, les chefs d'industrie, les propriétaires qui avaient sur le vote populaire une influence certaine ou probable.
Les voyages du chef de l'Etat et de certains ministres, les anniversaires donnaient lieu à une véritable pluie de croix. On décorait aussi, à l'heure utile, les produits de l'élection, c'est-à-dire les députés. On ne saurait imaginer combien de transactions et même de convictions politiques se sont faites dans notre pays par ce procédé de gouvernement, depuis bientôt un demi- siècle qu'il sévit.
Il y a là tout à la fois un désordre politique et un désordre moral. Il s'est compliqué avec le temps d'accidents divers , — même d'accidents de police correctionnelle , — qui ont fait voir que des chevaliers et même des dignitaires de l'ordre appartenaient à une légion dont l'honneur n'était pas le mobile exclusif1. L'institution s'est transformée.
Elle a gardé une part de son prestige dans l'armée où, sous les gouvernements constitutionnels, elle fut uniquement honorifique, où elle forme aujourd'hui l'appoint budgétaire très utile de beaucoup d'existences laborieuses, intéressantes et souvent disputées.
Au civil , elle est devenue banale , et on peut dire que là
1 J'écrivais cela dix ans avant les scandales éclatants qui ont rempli la présente année (1888) et la précédente, au sujet d'un véritable trafic de décorations par des officiers généraux et des personnages politiques.
personne n'a prétendu à la Légion qui, avec l'effort, l'appui et la patience nécessaires, n'y soit entré. L'exemple de ces réussites, qui n'auraient pas été possibles autrefois, a surexcité les appétits , et si la banalité de cette distinction honorifique lui a fait perdre beaucoup de sa considération, elle lui a laissé toute sa vogue. Elle a aujourd'hui, à tous les étages de la société française, des représentants et des défenseurs. Elle est devenue un besoin pour les gouvernés, elle s'impose aux gouvernements comme une invincible nécessité politique.
J'en ai fait l'expérience dans mon éphémère gouvernement du siège de Paris , qui ne ressemblait pourtant à aucun autre. J'avais eu, et j'avais à peu près fait prévaloir autour de moi la pensée, naïve peut-être à mon âge et dans ces temps -ci, que l'effort désespéré de Paris, inutile désormais pour vaincre , nécessaire pour sauver l'honneur national , devait être gratuit.
Cherchant à pénétrer de ce sentiment les masses armées que je commandais, je leur dis dans une proclamation, — une de celles qui m'ont valu tant d'ingénieuses railleries , — que j'attendais de leur patriotisme qu'elles tinssent une citation à l'ordre du siège pour l'honneur le plus grand et la récompense la plus haute que pussent ambitionner les défenseurs de Paris...
La théorie en parut d'abord bien accueillie. La pratique n'en réussit pas du tout. A bref délai les généraux et les chefs de corps vinrent déclarer que sans l'indispensable excitant de la Légion d'honneur et de la médaille militaire , les dévouements seraient plus tièdes, et les actions d'éclat plus rares. Sur leurs instances, quelques croix et quelques médailles furent données, et par cette brèche ouverte la foule se précipita à l'assaut. Elle y était encore six mois après le siège, grossie par les prétendants des armées de la Loire, du Nord et de partout, renversant tous les obstacles
que le gouvernement de M. Thiers cherchait à opposer aux assaillants. Le speetacle en était honteux, et j'ai pu dire à la tribune, sans rencontrer un seul contradicteur :
« Que la France s'était plus décorée après ses humi- « liantes défaites , que dans d'autres temps après ses plus « éclatants triomphes ! d
Les mœurs publiques étaient faites dans le sens que j'ai défini, quand vint l'établissement du deuxième empire. L'empereur Napoléon III , à l'imitation de son oncle , se demanda comment il pouvait les saturer dans le môme sens, en faisant pénétrer plus avant encore dans les masses la passion du ruban avec la passion de l'empire. Il réalisa cette visée par trois actes souverains qui firent que , du premier coup, il dépassa dans le grand art de la séduction son modèle.
1° Il rendit à la Légion d'honneur ses dotations et traitements que les gouvernements constitutionnels avaient supprimés, disposition qui éleva très haut sa popularité parmi les légionnaires , dont les mérites , seulement classés jusque-là, furent désormais tarifés, et qui rendit en même temps à l'institution, dans l'armée, une jeunesse et une vie nouvelles.
2° Il créa pour les sous-officiers et les soldats en activité de service la médaille militaire payée , disposition qui lui valut les bénédictions et le dévouement des masses qui se succédaient sous les armes.
3° Il créa pour les vieux soldats survivants du premier
empire, — vrais et faux; car, notoirement, beaucoup de jeunes soldats de 1813, 1814 et 1815, bénéficiant de l'immense confusion où était le pays, n'avaient pas tous rejoint, encore moins combattu, — la médaille de Sainte-Hélène avec brevet. En outre, les vrais reçurent tous des secours en argent , les authentiques une pension viagère , et toute la vieille France militaire, jusque dans les plus humbles villages, se décora, s'enrubanna et s'enrichit aux applaudissements de la nouvelle. Cinquante ans et plus s'écouleront avant que ces largesses impériales soient oubliées dans les campagnes françaises.
Ces largesses consacraient pourtant un scandaleux déni de justice distributive.
Il y avait en ce moment-là même, en France, plus de cent mille vétérans qui, de la prise d'Alger à la bataille d'Isly, 1830-1844, avaient conquis à la France, au prix des plus douloureux sacrifices, l'Algérie dont la terre avait gardé plus du quart de leurs compagnons ! Il faut avoir vécu dans ce temps -là au milieu d'eux, au milieu de ces régiments qui marchaient, travaillaient, combattaient toute l'année, pour se faire une idée de leurs efforts, des infirmités précoces et de l'effroyable mortalité qui en étaient la suite.
Quelques-uns de ces régiments étaient fixés en Algérie. D'autres, en bien plus grand nombre, à titre de corps acclimatés, étaient retenus sept à huit ans dans la fournaise. Mais, — ces vétérans n'avaient pas servi l'empire. — Ils avaient servi et bien servi la France , qui avait cru à bon droit, au temps des anciennes mœurs militaires, s'acquitter envers eux en leur délivrant, rendus dans leurs foyers, le certificat de bonne conduite !
11 y eut la médaille anglaise de Grimée, la médaille
d'Italie, la médaille du Mexique, pour les plus comme pour les moins méritants, pour tout le monde. Encore un demisiècle d'un tel régime et le nombre des porteurs de distinctions honorifiques passant toute mesure, le peuple français aurait été comme une collection de grands enfants jouant aux apparences et préoccupés de faire admirer leurs jouets1.
Dira-t-on que je charge le tableau ? Mais j'en affaiblis au contraire l'effet, en me bornant aux considérations générales qui montrent à quel point le césarisme , par la séduction pénétrant partout, est entré dans nos mœurs. Les faits spéciaux abondent, et ils sont bien plus probants et plus piquants.
Quoi de plus singulier, par exemple, et de plus imprévu que cette représentation où figurent, — victimes, selon moi, de la séduction et des erreurs de leur temps, — deux éminents hommes d'État pour qui je fus toute ma vie plein de respect, M. Thiers et M. Guizot !
Les douloureux événements de 1870, avec leurs fatales conséquences, sont accomplis. Paris a été repris à des brigands dont les crimes ont épouvanté la France et le monde. Nous avons la république, une république mal définie et ardemment combattue par les partis contraires. Les temps sont incertains et périlleux.
C'est dans ces conjonctures qu'un chapitre de la Toison d'or se tient à Versailles pour recevoir un nouveau chevalier, et pour lui conférer le collier de l'ordre. La Toison d'or! un ordre de chevalerie presque exclusivement princier, une institution de Philippe le Bon (1430), fils de Jean sans Peur et père de Charles le Téméraire, fondée, dit la Bio-
1 Quand j'écrivais ces réflexions, je n'avais pas prévu l'invention par la république du Mérite agricole (ordre nouveau) et l'immense dispensalion qu'elle fait à ses fidèles de palmes universitaires et académiques, à titre décoratif.
graphie universelle, « sur un mélange de dévotion catho- « tique, de politique et de galanterie, avec des cérémonies (.( militaires et religieuses qui peignent à elles seules toute <a la féodalité. »
M. Thiers, illustre bourgeois français, enfant de la révolution s'il en fût, président de la république, est le récipiendaire. C'est du roi Amédée, de la maison de Savoie, qui a remplacé sur le trône d'Espagne la reine Isabelle, de la maison d'Espagne et de Bourbon en exil, qu'il tient cette haute dignité.
M. Guizot, illustre bourgeois français, enfant de la révolution aussi (bien qu'à un degré différent), ancien président des conseils du roi Louis-Philippe, protestant zélé, est le parrain. Mais, — amère ironie du destin, — c'est de la reine Isabelle, aujourd'hui bannie, qu'il a reçu le collier, c'est donc elle qu'il va représenter là!... Et tout à l'heure, — ironie encore plus amère, — M. Thiers, descendu de la présidence , devra décliner l'invitation d'assister à la réception dans l'ordre de son successeur le maréchal de Mac- Mahon , fait à son tour chevalier de la Toison d'or, mais par le roi Alphonse qu'une autre révolution a intronisé au lieu et place du roi Amédée de Savoie, dont M. Thiers aurait été le représentant à cette solennité ! . . .
Voilà à quelles extrémités , au moins singulières , les anachronismes préparés par la séduction gouvernementale conduisent notre pays et ses hommes d'Etat ! Est-il surprenant que la vieille Europe, libéralisée, mais restée en possession de ses princes , de ses ordres , et la jeune Amérique qui n'en a jamais eus, — l'une et l'autre très attentives à suivre les développements de la révolution française , — se soient un instant amusées de celui-là? Etait-il possible
que, porteurs d'ordres royaux d'origines si différentes, ces chevaliers pussent se rencontrer sans se demander à qui la vraie Toison d'or était échue ?
J'estime, quant à moi, que si, — comme l'exprime la Biographie universelle, — les anciennes cérémonies d'investiture de la Toison d'or « peignaient à elles seules toute la féodalité » , les cérémonies plus récentes que je viens de rappeler peignent à elles seules l'état de contresens permanent où vit une grande nation qui, avec quelques intermittences de gouvernement régulier, oscille depuis près de cent ans entre celui de César et celui des foules.
L'Assemblée nationale de 1871 a eu dans ses mains la solution de tous les grands problèmes que soulevait la réorganisation fondamentale de la société française. Elle n'a pas même résolu les petits. Dominée par ses passions politiques, aveuglée par ses divisions, elle s'est arrêtée à des compromis ardemment disputés qui ont pu faciliter la marche des affaires, et créer l'équilibre du moment. Ils n'ont rien fondé pour l'avenir sur la base solide et durable des principes.
En ce qui touche les distinctions honorifiqnes , écœurée par le spectacle qu'elle avait sous les yeux, l'Assemblée devait :
Supprimer la Légion d'honneur pour les services civils, et la réserver tout entière à l'armée pour les services de guerre rendus en temps de guerre, et par exception dans la paix, pour les services auxquels une longue durée définie par un règlement aurait mérité cet honneur ;
Rehausser par le principe de la gratuité le prix de cette récompense nationale, en supprimant ses dotations par voie d'extinction ;
Interdire aux nationaux l'acceptation et le port de toutes
décorations étrangères, origine de tant de secrets, honteux et souvent très graves abus.
Je sais, en ayant fait l'expérience, que ces vues considérées comme radicales, comme attentatoires à la légende et à des ambitions consacrées par l'état des mœurs publiques, n'ont aucune chance d'être accueillies. Que deviendrait un gouvernement, même républicain, surtout républicain peutêtre , qui ne disposerait plus de ce puissant instrument d'influence ?
Comme toutes les réformes , celle-là n'aurait pu prévaloir que lorsque le pays courbé sous le poids de son humiliation, de son malheur et de ses fautes , allait au-devant de l'effort réparateur, prêt à entendre toutes les vérités. On ne les lui a pas dites , et l'heure en est passée à présent que les vieux plis sont repris.
L'Assemblée nationale tout entière à la dispute, à la colère, à la prétendue recherche des responsabilités, en a assumé une qui l'accable , celle des incurables divisions qui frappent d'impuissance les assemblées du temps présent, ruinent le principe du gouvernement parlementaire , et préparent un troisième avènement césarien.
Elle a laissé échapper l'occasion d'introduire la moralité et la sincérité dans la politique , la simplicité et la virilité dans les habitudes, la dignité dans les caractères. Elle a contribué à rendre vaine pour le pays la leçon providentielle de 1870.