LES INSTITUTIONS LIBRES ET LE GOUVERNEMENT DU PAYS PAR LE PAYS
Dans la succession des âges, une vérité est méconnue, elle n'est pas retrouvée, et les générations souffrent éternellement.
Milton.
J'ai démontré ailleurs que, dans la recherche de la vérité sociale, la France avait commis une erreur qu'elle paye cher. Elle a cru que l'instruction était l'éducation.
Dans la recherche de la vérité politique , elle a commis une autre erreur grave. Elle a cru que les institutions libérales étaient les institutions libres.
L'irresponsabilité du chef de l'Etat; la responsabilité ministérielle ; la fonction combinée et pondérée de deux assemblées délibérantes concourant à la confection des lois, au vote de l'impôt , au contrôle des dépenses publiques ; les conditions de Télectorat et de l'éligibilité ; la liberté de la presse; l'action restreinte ou étendue du jury..., tel est à grands traits le tableau des principales questions qui ont occupé , agité , divisé les hommes de mon temps. Leur effort
a produit les institutions libérales dont nous avons le bénéfice, et ces satisfactions obtenues, ils ont jugé que la France, pourvue de cet organisme constitutionnel, n'avait plus rien à envier aux nations les plus riches en libertés. Ils ont cru l'avenir assuré.
Pourquoi cette confiance a-t-elle été si constamment et si malheureusement trompée ?
C'est qu'en donnant par ces institutions libérales la vie à la politique } ils ne l'avaient pas donnée au pays par ce que j'appelle les institutions libres. Ils n'avaient pas créé entre lui et le gouvernement, pour l'application des libertés politiques au service des intérêts généraux et des affaires , le mutuel concours et la solidarité. Le pays restait sans initiative, sans activité propre, sans responsabilité que l'Etat -tuteur gardait tout entière.
La France ne sait pas, personne ne le lui a dit, sa législation lui cache que le principe du progrès chez les peuples qui y prétendent, c'est V effort de chacun et de tous, le gouvernement n'intervenant qu'à titre d'auxiliaire. Elle attend tout de lui sans jamais s'associer à lui. Quand vient la mauvaise fortune , elle se croit en droit de lui imputer toutes les responsabilités de la crise, en droit de décliner toutes celles qui devraient incomber au pays lui-même.
Pour expliquer ma pensée , faire voir en quoi consiste cette solidarité entre gouvernants et gouvernés, et pourquoi elle n'existe pas en France, je rappellerai très brièvement quelques faits historiques.
Richelieu, en ruinant la puissance du protestantisme français et en réduisant la noblesse à l'obéissance, avait fondé au profit de la royauté une centralisation gouvernementale commencée par Henri IV. Mais elle n'avait qu'une
GOUVERNEMENT DU PAYS PAR LE PAYS lli
analogie lointaine avec la centralisation qui règle aujourd'hui les rapports des provinces (transformées en départements) avec le pouvoir dirigeant. Elle leur laissait une véritable autonomie, une existence propre à laquelle ne manquaient ni l'initiative, ni le ressort, ni l'énergie.
Les états généraux , les assemblées des notables , les parlements dont les pouvoirs judiciaires touchaient à la politique par l'enregistrement des édits, les généralités ou intendances pour les services administratifs et financiers, les pays d'état qui votaient leurs impôts et en réglaient la perception, etc., etc., étaient les organes principaux de cette activité provinciale qui fut l'une des forces les plus effectives de la France de ce temps -là.
Louis XIV détruisit toutes ces forces ou énerva jusqu'à l'épuisement celles dont il laissait subsister l'apparence, en les soumettant à la direction centralisée, violente, égoïste, qui fut le cachet de son gouvernement. Par lui, l'autorité royale s'éleva très haut, mais dans l'isolement, en ne se maintenant que par le prestige et par la gloire sur les débris de toutes les franchises du royaume. Quand le prestige et la gloire disparurent dans les mauvais jours, l'orgueilleux édifice n'eut plus de base, et c'est ainsi que Louis XIV prépara pour une part la ruine de l'ancienne société française.
L'empereur Napoléon Ier, agissant sur la France démocratique dans les mômes vues et par les mêmes procédés portés à un degré d'exagération que j'ai cherché à définir dans la première partie de ce livre, fit disparaître systématiquement toutes celles des forces de la vie provinciale organisée par la Constituante , qui avaient pu échapper au despotisme centralisateur de la Convention1. Il les remplace
1 La Convention avait précédé l'empire dans l'œuvre de la centralisation. Tous les despotismes centralisent. Mais elle avait l'excuse de
par le pouvoir unique qui condensait entre ses mains, au siège du gouvernement, l'initiative, la direction, l'exécution et le contrôle1, ne laissant aux gouvernés que l'obéissance et l'admiration !
Cette analogie entre les tempéraments des deux grands souverains de l'ancien régime et du nouveau, entre les effets de leur gouvernement sur l'esprit public et les mœurs publiques de leur temps, entre le prodigieux éclat de leur commencement et les amères tristesses de leur fin, entre les legs de décadence et de ruine qu'ils firent l'un et l'autre à la nation , est saisissante. Et pourquoi les erreurs de leur despotisme et de leur égoïsme ont -elles pesé sur tant de générations après eux? C'est que, dans les deux cas, je veux le répéter, la gloire, une gloire nationale et universelle qui devait légitimement vivre des siècles, avait consacré ces erreurs et les avait transfigurées à ce point, qu'elles sont restées dans la légende comme des principes et des dogmes de gouvernement.
Quand, après les événements de 1814 et de 1815, la monarchie traditionnelle fut restaurée, le roi Louis XVIII, empruntant à l'Angleterre son libéralisme politique, — et celui-là seulement, — donna satisfaction aux besoins de liberté dont le pays était tourmenté par la charte constitutionnelle qui fondait en France le régime parlementaire. Mais quand il s'agit de compléter cet effort par l'introduction, dans les pratiques françaises, du principe de l'éman-
rimmense évolution sociale qu'elle avait à réaliser, l'excuse de la guerre civile, de !a guerre étrangère et de l'invasion.
1 Le premier consul, général Bonaparte (loi du 28 pluviôse an VIII), nommait les membres des conseils généraux et d'arrondissement sur une liste votée par les assemblées primaires. L'empereur Napoléon les nommait directement, sans aucune participation du corps électoral.
cipation administrative qui aurait laissé à l'initiative des citoyens, réunis en conseils locaux, la plus grande part des études et des solutions d'affaires dont, en France, l'Etat a le monopole, le gouvernement du roi s'arrêta effrayé de ce que lui disaient ses conseillers des suites certaines d'une si téméraire entreprise :
« On allait livrer la dynastie et le pays aux révolutionce naires, aux sociétés secrètes, aux bonapartistes. L'empec reur avait soumis la France, par la plus énergique cen- « tralisation, à une tutelle dont tous les intérêts avaient « l'habitude et le besoin. Il convenait de la continuer, au « moins dans ceux de ses procédés qui n'étaient pas en « désaccord formel avec les idées libérales du temps. » Enfin, suivant une formule qui eut dans les régions officielles et dans les salons politiques d'alors un très vif succès, le lit de V empereur était tout fait, il ne s'agissait que de s'y coucher, et tous les gouvernements de la France, du roi Louis XVIII aux présidents de la troisième république, s'y sont couchés.
Nier cela, nier que le contresens social, politique, administratif, que le premier empire a commis en faisant revivre une sorte de contrefaçon du siècle de Louis XIV au sein et avec les éléments de la démocratie de la révolution , se soit continué jusqu'à nous , c'est nier l'évidence.
Assurément, le temps et les révolutions ont successivement modifié, depuis 1815, le régime napoléonien. Le gouvernement du roi Louis XVIII, par exemple, s'annonçant à la France par la déclaration de Saint- Ouen et par la charte constitutionnelle, dut avoir une chambre des pairs qui ne fut pas le sénat, une chambre des députés qui ne fut pas le corps législatif, et il ne s'avisa pas de prétendre à nommer par décret, comme l'empereur, les membres des conseils généraux et des conseils d'arrondissement ! Mais les
inspirations gouvernementales, les esprits et les mœurs gardèrent l'ineffaçable empreinte du régime disparu.
Le gouvernement du roi Louis -Philippe vit et mit obstinément son salut dans une centralisation royale, ministérielle et bureaucratique qui retenait avec un soin jaloux l'initiative, la discussion, la solution de toutes les questions de politique administrative et d'administration. L'exécution appartenait à des fonctionnaires dont le dressage dans le sens de ces vues gouvernementales , commencé par le télégraphe aérien , devait être porté plus tard par le télégraphe électrique au plus haut degré de perfection.
Tout essai de participation effective des conseils locaux au mouvement général des affaires et à l'activité nationale, par la discussion non influencée et par le vote non dirigé, était tenu pour périlleux. Toute proposition dans ce sens était tenue pour subversive. C'était, en fait, la tradition et les préoccupations de l'empire continuées sous un gouvernement sincèrement libéral, sans qu'il le voulût et qu'il le sût.
Des écrivains spéciaux, plus compétents que moi, ont décrit les effets d'atonie, de malaise, de susceptibilité nerveuse , exploités par les partis , que produisait sur le pays cette politique sans confiance et sans ressort. Des gouvernements qui suivent une telle marche , sur des voies pavées de bonnes intentions , mais étroites et bordées de précipices, y tombent.
Répondant par une observation générale à la défiance doîit la décentralisation gouvernementale est l'objet en France, j'ai dit que, dans tous les cas, ces résultats ne pourraient être pires pour la fortune de la nation que la succès-
sion non interrompue de calamités (guerres et invasions étrangères, guerres civiles, révolutions) auxquelles ont donné lieu, depuis 1789, tous les efforts des gouvernements centralisateurs.
Mais il faut serrer la question de plus près. Pourquoi les directeurs de nos affaires, quels qu'ils soient, et le parti conservateur, qui ont généralement le goût des institutions libérales, ont-ils toujours eu la peur des institutions libres que possèdent administrativement toutes les nations civilisées de l'Europe, celles-là même dont les gouvernements ne passent pas pour libéraux ? Si à nos effrayés du self-govcrnment on montre l'exemple des prospérités de l'Angleterre, ils répondent invariablement avec une assurance qui coupe court à toute discussion :
« Que la comparaison des institutions des deux peuples « n'est pas plus possible que la comparaison de leurs « tempéraments ; que les Anglais ont pour le pouvoir et « pour les représentants du pouvoir un respect qui est « le trait le plus saillant du caractère national ; qu'au con- « traire, dans notre pays, le pouvoir est sans prestige, « qu'on lui refuse le respect, qu'on ne lui ménage pas la (( haine, qu'on lui prodigue la raillerie ; qu'enfin il fut de tout « temps bien plus difficile de gouverner ici que de gou- « verner là. »
Je ne puis prétendre à l'autorité qu'il faudrait pour détruire l'erreur de ces aphorismes que les politiciens français se transmettent fidèlement d'âge en âge. Au moins crois-je pouvoir prouver à ceux qui n'ont pas de parti pris sur ce point que ce n'est pas le tempérament des Anglais qui a fait leur gouvernement, que c'est au contraire leur gouvernement qui a fait leur tempérament, et qui a fondé par Uéduculion cet esprit public vigoureux, puissant, capable de
contenir les passions de la foule, dont la vieille Angleterre est justement fière.
C'est pourtant un pays où, sans parler du péril spécial irlandais, le péril social est grand. Là, l'excès de la richesse, du luxe , de la vie fastueuse , monopole d'un petit nombre de privilégiés, se manifeste violemment, presque insolemment, à côté du paupérisme le plus profond, le plus étendu, le mieux armé pour la lutte par la liberté, qui soit en Europe.
Est-ce que, dans un passé relativement rapproché de nous, ce peuple ainsi fait avait pour le pouvoir royal et pour les personnes royales ce respect affectueux dont il nous plaît de lui faire une aptitude de race et une vertu de terroir ?
Voici un prince qui est le représentant légitime de la royauté légitime, Charles Ier, fils de Jacques Ier. Il comprend mal la nation et veut lutter contre ses entraînements religieux. Il comprend mal le gouvernement, où on le voit dominé par des favoris décriés. Il décline l'autorité des parlements et en casse successivement quatre qui lui refusent des subsides ou lui adressent des remontrances.
L'orage éclate. Le dernier parlement convoqué par le roi appelle ses sujets à la révolte, levant des troupes qui battent, sous Cromwell, les troupes royales. Le roi est arrêté. Il subit longuement, non sans dignité, les insultes de la soldatesque et de la foule. Il est jugé et condamné par les agents de l'ambitieux aventurier sans scrupule , plein de talent et d'audace, qui pour s'assurer le pouvoir, a préalablement fait saisir en séance ou disperser par ses soldats les membres du parlement qu'il sait contraires à ses desseins.
Le roi est décapité. La république est proclamée. Elle dure trois ans, et eniin Cromwell, sous le titre de protecteur, règne en souverain absolu, jusqu'à sa mort, sur l'An-
gleterre qui permet que son fils, sans titres et incapable, lui succède pour un instant...
En quoi ces faits de la révolution anglaise diffèrent-ils des faits de la révolution française, quant à l'absence de tout esprit public intervenant pour rectifier et protéger le pouvoir royal; quant à la violence de la multitude dominant l'opinion et l'entraînant aux plus coupables excès ; quant au coup d'Etat dispersant par la force la représentation nationale ; quant au mépris de la majesté royale livrée aux outrages du corps de garde et de la rue ; quant à la haine de la royauté périssant en principe et en personne sur l'échafaud?
Mais l'analogie continue. L'orage révolutionnaire en Angleterre est suivi d'une restauration de la royauté légitime acclamée par l'opinion. Les deux fils de Charles Ier se succèdent sur le trône, Charles II et Jacques II. Le premier, débauché, déconsidéré, cassant, comme son père, les parlements pour régner sans contrôle avec des ministres et des favoris corrompus. Le second, héritier d'un pouvoir méprisé, sans talent, sans consistance, entraîné lui aussi dans le débat religieux, rencontrant la révolte, vaincu, contraint de chercher un refuge sur le continent... C'est la révolution finale de 1688.
Est-ce que les Anglais du xvne siècle qui consommèrent sur la royauté légitime, en moins de cinquante ans, deux révolutions, la première sanglante, régicide, accompagnée d'actes déshonorants et d'attentats détestables, étaient pénétrés de ce respect pour le pouvoir que nous considérons comme le privilège de leur filiation et comme le fondement le plus solide de la sécurité de leurs gouvernements ?
Est-ce que les classes de la société anglaise qui participèrent à ces grands événements furent moins passionnées,
moins violentes, moins oppressives, que les classes de la société française qui eurent un rôle dans la révolution et dans les suites de la révolution de 89 ?
Est-ce qu'en temps de révolution les foules de ce côté -là du détroit valurent mieux que les foules de ce côté-ci, dont les excès eurent pour excitant spécial, je ne dis pas pour excuse, l'invasion du territoire?
Assurément non , et voici la conclusion frappante de cette discussion :
Le prince d'Orange, Guillaume de Nassau, stathouder des Provinces-Unies, qui avait préparé en Angleterre, où il avait des adhérents, la révolution de 1688, était sage, éclairé, plein d'une expérience qu'avait formée la pratique du gouvernement dans un pays libre. Il apportait à sa patrie d'adoption, qui le réclamait, le self-government que les rois détrônés lui avaient toujours disputé, partageant le pouvoir politique avec le parlement (chambre des lords, chambre des communes) dont il acceptait le contrôle. Les comtés et leurs subdivisions eurent définitivement , pour la gestion de leurs affaires, une part prépondérante d'initiative et d'action. Le gouvernement du pays par le pays devint une réalité.
C'est avec cet énergique instrument que Guillaume III put vaincre les difficultés de toute sorte que lui opposa longtemps le mécontentement des partis dépossédés. Il mourut, laissant l'Angleterre pacifiée au dedans, puissante au dehors, en possession d'un équilibre social et politique que rien , depuis bientôt deux cents ans , pas même l'effort de l'omnipotence et du génie de Napoléon, n'a pu ébranler.
Ma démonstration est faite.
Ce n'est pas de tout temps, comme nous le disons en France avec un laisser-aller qui ne prend pas la peine d'interroger l'histoire, que les Anglais ont eu la sagesse et la
vigueur d'esprit public auxquelles, quoique très menacés, ils ont dû d'échapper depuis deux siècles à de nouvelles révolutions.
Ce sont des facultés acquises: 1° par la pratique sincère, constante , et que les générations ont de plus en plus ôlarg ie , des institutions libres et du self-government ; 2° par l'évolution naturelle des progrès que réalise une nation qui a tout à la fois la liberté et la responsabilité.
Liberté effective, responsabilité proportionnelle , voilà les éléments de l'éducation politique par laquelle les peuples modernes, dont l'excès de la civilisation et de la richesse a affaibli le ressort moral, peuvent devenir guérissables. Voilà pour les gouvernants et les gouvernés, dans l'état actuel des esprits en Europe, la condition de l'équilibre social et politique, la formule du progrès avouable et honnête. Elle substitue dans leurs rapports mutuels la droiture à la finesse, la confiance à la défiance, et chez les gouvernés le respect produit de l'estime ne tarde pas à naître.
Je montrerai, dans la suite de cette étude, que la liberté et la responsabilité sont , même au point de vue restreint des affaires, le gage de leur bonne conduite et du succès. Je prouverai notamment , quand l'heure sera venue , que l'une des causes les plus certaines et les moins aperçues de l'affaiblissement des institutions militaires françaises c'est la destruction, à tous les degrés de la hiérarchie des armes, de la part de liberté responsable, — c'est-à-dire d'initiative, — qui est nécessaire là plus qu'ailleurs peut-être, à peine d'énervement et de stérilité, à tous les dépositaires du commandement.
En France, depuis le commencement du siècle, les gouvernements libéraux, finissant tous par la sédition, ont alterné avec les gouvernements césariens finissant tous par
Finvasion, comme c'est l'invariable loi de leurs destinées respectives, et ils nous ont légué des mœurs politiques imprégnées de l'esprit des uns et des autres. Je les ai décrites d'une manière générale dans le chapitre intitulé : La contrefaçon des respects. Je spécialise ici l'un de leurs effets les plus singuliers. Il se produit dans les régions où le pouvoir opère, et où je l'ai personnellement observé sous des régimes politiques différents.
C'est une sorte d'empoisonnement de l'atmosphère gouvernementale, dont aucun homme, paraît-il, ne peut respirer les effluves sans être profondément atteint dans ses facultés essentielles de gouvernant. A peine a-t-il pris possession, que la louange, sous des formes appropriées à son tempérament particulier, l'enveloppe de ses plus ingénieuses caresses. Si on le fixe obstinément, c'est qu'il a « une forte tète dont les lignes vigoureuses veulent être étudiées ». Ministre, en temps de république, il s'entend appeler doucement : « Excellence * . » S'il en a laissé passer l'essai , il reste Excellence, et on lui montre en effet qu'il excelle, par d'adroits retours sur le passé où ses prédécesseurs figurent au comparatif, et lui au superlatif. Comment, à la longue, ne pas se rendre à cette unanimité de jugements compétents !
Arrive un grand succès gouvernemental. L'opposition, dans une crise décisive, a été battue par le vote triomphant d'une majorité considérable. Alors, si le chef de l'Etat2 est l'épée de l'ordre et de la paix publique , son ministre en est
1 C'est sur le vif que j'ai pris ce tableau dans les ministères, quand j'étais membre de l'Assemblée nationale. Il se peut que les républicains arrivés depuis à la direction des affaires aient interdit à leurs courtisans toute tentative d' « Excellence », mais, au fond, le tableau reste absolument exact.
2 J'exprimais ces vues en 1875, sous la présidence du maréchal de Mac-Mahon.
le bouclier. Par l'inébranlable fermeté de ses principes , par l'incomparable vigueur de son talent , il a confondu les méchants déjà assurés du triomphe, il a rassuré les bons prêts au découragement, « il a sauvé la société en péril. »
Si l'on considère que ce concert intérieur de louanges est permanent, qu'au dehors il a dans la presse des échos retentissants, qu'enfin l'homme qu'il exalte a généralement les meilleures intentions, qu'il est de bonne foi et qu'il croit sincèrement à son rôle sauveur, on comprendra sans peine que son jugement se trouble et que son patriotisme s'égare. Les obstacles l'irritent et le poussent à l'entêtement, à la raideur; il n'est plus de sang-froid. Tout conseil lui paraît importun et inopportun. Tout avertissement lui semble une déclaration de guerre. Tout adversaire de ses opinions est un ennemi du bien public et du pays !
Comment un gouvernement qui condense entre ses mains, avec un soin jaloux, la direction générale et détaillée de tous les intérêts sociaux, politiques et religieux, de la justice, des finances, de la marine et de l'armée, de l'administration intérieure, de l'instruction publique, de l'agriculture, du commerce, des travaux publics..., pourrait-il gouverner? Quand un ministre trouve -t-il le temps de s'abstraire, pour fixer par l'étude et par la discussion, pour classer par la réflexion ses idées?
Qui pourrait envisager, sans la plus pénible surprise et la plus sincère compassion , la journée de celui des ministres qui est le plus opprimé par les affaires, par les personnes, et dont la responsabilité est la plus continuellement en cause, du ministre de l'intérieur?
La poste l'accable plusieurs fols par jour de dépêches et
i&2 ÉTAT POLITIQUE
de rapports qui demandent des solutions attendues; le télégraphe l'accable tout le jour de questions qui demandent des solutions pressées. Mais les quatre-vingt-six préfets ne sont pas tous à leur poste. Il y en a dix dans le salon d'attente qui réclament des solutions spéciales dont un entretien confidentiel est la préparation nécessaire. Au milieu d'eux, les sénateurs, les députés, les titulaires des audiences se disposent à éclairer, à persuader, à obtenir.
Cependant, les chefs de service attendent pour le travail et la signature du jour. Et puis il y a conseil des ministres, séance au sénat, séance à la chambre des députés, partout des exposés à faire, des explications à donner, des erreurs à redresser, des accusations à écarter.
Il y a des députations à recevoir et des commissions à présider, il y a la représentation, les devoirs officiels, les devoirs du monde, la famille...
C'est un épouvantable conflit, et c'est l'impossible.
Le département a été expressément choisi par le despotisme de la révolution et de l'empire pour être l'instrument de la centralisation violente qui produit ces effets. Il a trop peu d'étendue territoriale et les intérêts qu'il représente sont trop restreints pour qu'il puisse prétendre, comme l'ancienne province française, à une existence qui lui soit propre , avec des organes de gouvernement local spéciaux à ses différents services publics. Le gouvernement central le conduit, un bourrelet sur la tête qui est la préfecture, entre deux lisières qui sont le télégraphe et la poste !
Quels ont été, à la longue, — avec l'accroissement de la population et de la richesse, avec les développements du commerce et de l'industrie servis par la vapeur et l'électricité, avec la vitesse et la complication qui en résultent pour la vie des peuples, — les fruits de la centralisation
gouvernementale basée sur l'organisation départementale?
L'impossibilité pour le gouvernement, la stérilité pour le département.
Encore quelques années, — je l'ai déjà dit et je veux le redire , — on ne trouvera plus en France d'hommes d'État, par la raison que les départements n'auront plus d'hommes publics, préparés par la gestion des affaires locales à la gestion des affaires nationales. La commune et le département (je ne dis rien de l'arrondissement qui n'a pas les droits de la personne civile), avec leur semblant d'assemblées délibérantes, sont, en réalité, administrés souverainement par le préfet, fonctionnaire qui, privé de tous les avantages de l'initiative , rencontre, dans les exigences multipliées à l'infini de sa mission spéciale, les mêmes impossibilités que son mentor, le ministre de l'intérieur, dans sa mission générale.
Je sais que ces idées révolteront les politiciens du temps présent. Quoi! vous rêvez, diront-ils, l'émancipation graduelle de la commune et du département jusqu'à une sorte d'autonomie particulière ! Vous rêvez la réunion de plusieurs départements en une province qui aura une sorte d'autonomie générale ! Mais ce sont là des vues révolutionnaires, aggravées, — contradiction manifeste, — par un retour aux traditions administratives de l'ancien régime.
Oui, je rêve l'émancipation en affaires, l'autonomie en affaires, de la commune (agrandie quand elle est trop petite), du département et de la province; les affaires de Ces trois subdivisions territoriales gérées par des conseils électifs dont le préfet, — qui ne serait plus qu'un commissaire du gouvernement , — contrôlerait (dans l'intérêt de la loi) et ne dirigerait pas les actes.
Commune, département et province auraient en affaires la liberté avec la responsabilité. Ils expérimenteraient tous
les jours, quelquefois à leurs dépens, la puissance de ces deux grandes forces de la civilisation contemporaine. Ils arriveraient à se les assimiler et à former un personnel de gérance capable de les comprendre et de s'en servir.'
Pour tout dire, je rêve un gouvernement central, — non pas centralisateur, — qui ne se réserve, au moins d'une manière absolue, que la direction de la politique générale, des affaires étrangères , de la marine et de la guerre , des finances, cédant à des pouvoirs provinciaux et départementaux une part considérable des attributions dont il a aujourd'hui le monopole et la surcharge ; et qui ne garde , sur ces attributions transportées , qu'un droit d'impulsion générale , de coordination et de surveillance.
La tête serait ainsi allégée et dégagée de tout l'excès des études, des discussions et des solutions qui l'accablent. Elles afflueraient aux extrémités, auxquelles elles apporteraient le mouvement et la vie. Le gouvernement aurait une liberté, une ampleur de fonctionnement qu'on ne lui a jamais vues. Il aurait le temps et le calme. Il examinerait avec maturité , discuterait avec compétence devant la représentation nationale, résoudrait avec autorité devant le pays les grands problèmes de gouvernement.
Au lieu d'être , pour les réformes sociales , politiques , militaires, à la remorque des propositions dont les partis l'accablent, s'en faisant une arme contre lui, le gouvernement en aurait l'initiative et il ne serait plus, sous ce rapport, dans la perpétuelle, stérile et souvent misérable défensive où nous le voyons depuis le commencement de ce siècle. Il serait une grande école de progrès, au lieu d'être une école de rétivité selon ses juges les plus modérés, une école de réaction selon ses juges les plus ardents.
Une comparaison :
Avant la douloureuse leçon de 1870, la centralisation des affaires de l'armée par le ministère de la guerre, à Paris, était considérée, en vertu d'une tradition qui datait de Louis XIV et qu'avait conservée l'empire, comme la condition principale y comme la loi du succès de nos entreprises militaires.
C'était une doctrine qui était énoncée dans nos écoles sous la forme d'article de foi. Elle exprimait que, pour que notre état militaire pût répondre utilement et opportunément à toutes les exigences possibles de la guerre, il était indispensable que le ministère créât directement, par ses moyens propres , et qu'il eût sous la main tous les éléments du matériel de V armée ; qu'il disposât à tout instant, et disposât seul, de l'ensemble du personnel dont il lui appartenait d'ordonner et de coordonner tous les mouvements de concentration.
Il est sûr qu'au temps où l'industrie nationale et le commerce ne pouvaient faire que de médiocres efforts, comme au temps des cochers, des diligences, et des armées cheminant à la vitesse moyenne de quatre lieues par jour, cette doctrine qui, disait-elle, unifiait la préparation de la guerre, était soutenable, que, dans tous les cas, elle était réalisable. Mais en 1870!
La guerre éclate.
En vertu de la doctrine, tous les ordres de fond et de détail relatifs à la mobilisation du personnel et du matériel de combat, du personnel et du matériel de remplacement immédiat, du personnel et du matériel de réserve, sont donnés sur tous les points de la France à la fois par les bureaux de la guerre.
A cent ordres ainsi donnés à distance , répondent inévitablement cent questions posées pour l'exécution. Les expli-
cations partent, qui motivent de nouvelles demandes d'éclaircissements. Prescriptions et explications s'entre-croisent dans une confusion qui augmente à chaque instant et tourne à Tinextricable. Les employés de la guerre, surtout ceux des bureaux de recrutement et des mouvements, à leur poste en permanence et pleins du plus rare dévouement, ne reposent plus.
Gomment aux personnes qui sont étrangères à ces choses donnerai-je l'idée de la grandeur d'une telle crise et de ses effroyables complications ; des difficultés qui s'accumulent sous les efforts du petit centre écrivant qui met en mouvement, sur tant de directions différentes, ces milliers d'individus et de groupes agissants; des accidents, des erreurs, des à-coups, des mécomptes, enfin des lenteurs et des retards qui pèsent infailliblement sur une opération dont, depuis Louvois, les procédés n'ont pas changé?
Les moyens seuls, la vapeur et l'électricité, sont nouveaux; mais , ainsi mis en œuvre , ils augmentent en quelque sorte le trouble, le péril. Les opérations sont commencées; de premiers combats, dont l'influence est décisive sur le moral des armées et de la nation, ont été livrés, que personne ne sait au juste où en sont la préparation et les concentrations! Le personnel et le matériel, arrivant de tous les côtés à la fois , se heurtent sur les voies ferrées , cherchant et ne trouvant pas les corps d'armée, les divisions, les brigades auxquels ils appartiennent ; c'est une indescriptible confusion !,
Accablés par l'évidence que nous avaient apportée trop tard de soudaines et accablantes défaites, nous avons dû renoncer, après 1870, aux traditions de préparation et de mobilisation centralisées , que la légende avait consacrées parmi nous. Nous avons profondément modifié l'organisation de notre armée et nos procédés de mobilisation.
1 Tableau de la mobilisation en 1870.
J'aurai a étudier ces réformes et à dire si elles répondent à toutes les exigences de la guerre moderne, à toutes les éventualités de la situation que l'orage de 1870 a faite à notre pays. Je me borne, quant à présent, à constater :
Que les rouages de l'organisme de paix sont à présent les mêmes que les rouages de l'organisme de guerre, au lieu d'en être absolument différents; que l'armée, au lieu d'avoir un centre unique de mobilisation opérant dans le désordre et dans la fièvre pour le territoire tout entier, a dix-huit centres de mobilisation, chacun opérant tranquillement et rapidement sur une région limitée : celle du corps d'armée; que le matériel et les réserves de matériel, au lieu d'être à la billebaude dans toutes les places de France, sont groupés dans la région du corps d'armée qui doit les mettre en œuvre; qu'enfin le corps d'armée est pourvu de tous les organes qui sont nécessaires pour lui assurer une existence propre, avec un fonctionnement énergique et régulier, avec ses moyens de renouvellement prévus, etc., etc.
Ce n'est pas là seulement une réforme dans la constitution de l'armée, c'est une révolution que les événements ont rendu obligatoire et qui eût peut-être, à elle seule, sauvé la fortune du pays si elle avait précédé les événements au lieu d'en être la suite.
Eh bien, c'est dans le même esprit et devant des situations dont l'analogie est frappante, que je cherche à attirer l'attention publique sur les réformes que réclament, dans la politique intérieure , les principes aussi bien que les procédés de gouvernement et d'administration. Pour cette décentralisation générale, comme pour la décentralisation spéciale de l'armée , il s'agit de vaincre d'anciens préjugés , de donner à la tête plus de liberté pour conduire, aux membres plus de vitalité pour agir. Il s'agit de diviser le travail et les responsabilités du travail pour y intéresser
plus de travailleurs, pour en rendre l'exécution plus sûre, plus prompte, enfin pour former des travailleurs.
Les conservateurs militaires, vieux croyants, déclaraient que, par la constitution de corps d'armée ayant une existence propre sous des généraux investis de grands pouvoirs, l'armée ne serait plus dans la main du gouvernement, et qu'en temps de crise politique on la verrait incliner vers les pronunciamentos .
Les conservateurs politiques montrent que la décentralisation gouvernementale est pleine de périls, que son effet le plus assuré sera d'affaiblir l'action du pouvoir déjà si énervée , et de livrer le pays à la démagogie.
Dans l'un et l'autre cas se manifestent clairement les résultats de cette déplorable tradition de la défiance et de la peur, commune au gouvernement et à l'opinion , dont j'ai fait précédemment le tableau. Et voilà où en est la France qui se croit le pays de l'intelligence, de l'initiative et du progrès ! La pensée des grandes réformes effraye les hommes d'Etat, les assemblées, les politiciens graves. Ils laissent aux guerres et aux révolutions le soin de les réaliser. A ce prix les réformes coûtent cher.
Ceux-là même qui reconnaissent l'intérêt et les avantages de la décentralisation gouvernementale, lui font cette objection que, dans les groupes émancipés, les hommes d'expérience, de capacité, d'autorité, à charger de la gestion des affaires , seraient difficiles à trouver ou n'en recevraient pas le mandat , et que , dans les deux cas , les affaires péricliteraient.
Oui, elles péricliteraient, et d'importants intérêts pourraient être atteints par des dommages imprévus. C'est expressément la leçon de ces dommages qui éclairerait les intérêts devenus responsables. Assagis à leurs dépens, ils
ne tarderaient guère à se donner des gérants plus compétents et plus autorisés.
Cette évolution se fait déjà en France dans nombre de communes constituées comme elles le sont aujourd'hui. Des maires, des conseillers municipaux que leur situation, leurs aptitudes, quelquefois leur honorabilité, ne désignaient pas pour cette mission de confiance, la reçoivent cependant des préférences du plus grand nombre. Avec le temps, ces communes souffrent. Leurs budgets sont mal administrés et s'obèrent, leurs intérêts les plus apparents sont en désarroi, les plaintes se font jour. Quelques-uns de ces administrateurs, effrayés des suites possibles de la situation , se démettent , et la cause de ces démissions n'échappe pas au public inquiet et mécontent. Les préférés, d'ailleurs, avaient assuré leur élection par des promesses d'amélioration et de progrès dont pas une n'a pu être tenue. Ils sont jugés, jugés par l'exercice du pouvoir, comme il arrive toujours, — car autre chose est d'aspirer au pouvoir ou d'y être , — et ils ne se relèveront pas de ce jugement que sanctionnera l'élection prochaine.
Je résume à présent l'ensemble des moyens par lesquels , au cours de cette étude, j'ai cherché à démontrer qu'il était possible de rendre à l'équilibre la nation française, et de reconstituer l'esprit public. Il y en a trois :
L'éducation par l'école, où l'enseignement de la discipline et des respects aurait pour base la religion ;
L'éducation par les pouvoirs publics, qui répudieraient les étroites traditions de leur politique exclusive en donnant L'exemple d'un ferme, tolérant et confiant libéralisme;
L'éducation par la responsabilité et par les intérêts, qui ne peut être que l'effet d'une décentralisation administrative très étendue.
Ainsi , dans ma pensée , les lois , les meilleures lois , ne peuvent pas suffire à la grande réformation qui rendrait plus facile le gouvernement, devenu presque impossible, de la nation.
C'est par un triple effort d'éducation au sein des institutions libres, les questions d'instruction restant au second plan, que ce but si élevé peut être atteint.