SOUS LA RESTAURATION
La monarchie traditionnelle, revenant au pouvoir en 1815, n'apportait pas seulement à la France la restauration du principe d'hérédité, elle avait à réaliser la restauration du pays lui-même, dont toutes les forces vives étaient épuisées. Son gouvernement, sincère dans la recherche du bien, honnéte, respectable , était à l'œuvre. Il avait de considérables auxiliaires, préparés à leur rôle par l'éducation, par la
science du monde et des affaires, par des contacts en France et au dehors, qui avaient fait de quelques-uns d'entre eux des hommes d'Etat supérieurs.
En matière de finances et de guerre, par exemple, ils ne s'étaient pas bornés à chercher, comme on fait aujourd'hui, l'équilibre du budget ou les moyens de réorganiser l'armée. Ils visaient à fonder des institutions financières, des institutions militaires, et avec les données du temps où ils vivaient, ils avaient discuté et posé les principes de ces grandes réformes.
Dans les procès-verbaux des séances du conseil supérieur de la guerre, qui malheureusement dura peu, on trouve les vues les plus élevées, les plus substantielles qui aient jamais été exprimées sur les choses de la guerre et des armées. J'ose affirmer, pour les avoir entendues, que celles de nos discussions contemporaines qui ont le même objet, sont loin d'atteindre à ce degré de profondeur et de solidité.
Ce gouvernement eut de plus la bonne fortune, qu'il ne sut pas apprécier, de rencontrer une opposition parlementaire où figuraient beaucoup d'hommes publics d'une haute et légitime notoriété. Cette opposition pouvait être son salut; il y vit sa ruine, en vertu de cette loi d'aveuglement aux effets de laquelle il semble que pas un de nos gouvernements puisse échapper. Enchaîné à droite où il voyait les dévouements , inclinant par moment à gauche d'où venaient les avertissements, incertain y irrésolu , il finit par se jeter dans les bras des conservateurs intransigeants de ce temps-là, qui lui conseillaient la politique à outrance. Ils lui persuadèrent qu'un gouvernement énergique , appuyé sur l'armée dont une garde royale très sûre formait la tète, ne devait pas hésiter à remonter le torrent des idées nouvelles et des faits nouveaux, dans l'intérêt supérieur de la conservation sociale et politique.
M. f.UIZOT ET LE MARECHAL BUGEAUD 133
C'est ainsi que la Restauration alla jusqu'à l'excès de son principe qui était excellent en soi, car il représentait doux forces : <r la religion et la hiérarchie sociale, » dont la ruine, aujourd'hui consommée dans l'esprit des foules françaises, est le plus grand péril du temps présent. Le pacte constitutionnel fut atteint par un timide essai de coup d'Etat qui remplit d'indignation et de colère le pays dont les acclamations enthousiastes allaient, à vingt et un ans de là, saluer un autre coup d'Etat, celui-là audacieux, criminel, et du plus funeste exemple pour les générations militaires à venir, le coup d'Etat par l'armée !
En juillet 1830 une révolution se fit qui devait engendrer une longue postérité de révolutions.
LE PARTI CONSERVATEUR SOUS LE GOUVERNEMENT DE JUILLET. M. GU1ZOT ET LE MARÉCHAL BUGEAUD
Je fais revivre ici un passé caractéristique de l'influence du parti conservateur sur les destinées du pays, un passé où figurent de hauts personnages à qui je me rattache par les souvenirs d'un profond et affectionné respect , mais dont je ne dois pas taire les erreurs. C'est dans ce passé qu'est la grande leçon politique de ma vie , la leçon qui m'a suggéré les vues de gouvernement que j'expose dans ce livre.
Au temps de la guerre de la conquête, j'étais à l'armée d'Afrique l'un des aides de camp et le secrétaire intime du maréchal Bugeaud. Je l'accompagnais dans ses voyages en France , et par lui j'ai eu la fortune inappréciable pour un jeune officier avide d'apprendre, d'être souvent introduit chez les représentants les plus considérables de la politique de ce temps, M. Guizot, le comte Mole, le comte Duchàtel,
M. do Salvandy, et d'assister à ses entretiens avec eux, en tiers qui se tait et qui écoute.
Les rapports du maréchal avec M. Guizot avaient un caractère particulier de cordialité. Ils avaient du goût l'un pour l'autre, et des analogies de situation aussi bien que l'entière conformité de leurs opinions politiques les rapprochaient. Je les vois encore, je les entends échangeant leurs idées sur le présent que tous les deux croyaient solidement assis, et sur l'avenir à l'égard duquel ils n'avaient pas le même degré de confiance. Celle de M. Guizot semblait absolue. Celle du maréchal était tempérée par le sentiment qu'il avait des audaces du parti républicain que naguère, à la tête d'une brigade, il avait rencontré dans les rues de Paris.
Même dans l'intimité du tête-à-tête, M. Guizot avait cette éloquence brillante, ferme et convaincue, qui lui donnait à la tribune une si haute autorité. Sa belle et austère physionomie, qu'illuminaient à de certains moments les éclairs de sa foi politique , ajoutait beaucoup au prestige de sa parole.
ce Sans doute, disait -il, les républicains sont, comme € vous le croyez, un parti d'action. Mais sur le terrain de « la violation de la loi et de l'insurrection à main armée, € nous le vaincrons toujours, et c'est vous, mon cher maa. réchal, qui serez chargé de ce soin. Le parti républicain <r ne deviendrait dangereux qu'autant qu'il prendrait pied « par le vote sur le terrain de la légalité. C'est à ce résulte tat que, par tous les moyens de raison et de droit, le « gouvernement et le parti conservateur doivent mettre « obstacle. J'ai à cet égard d'inébranlables convictions. « Nous avons abaissé, en 1830, le cens fixé par les lois de « la Restauration pour l'éligibilité comme pour l'électorat, a et cependant l'opposition se prépare à faire autour du