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CHAPITRE VIII

Si, de l'exposé que j'ai fait de mes griefs contre le parti conservateur, on inférait que je n'en ai pas contre le parti républicain, qu'on regarde généralement comme son contraire, on se tromperait de beaucoup. Dans les mêmes sentiments d'entière impartialité, je me propose de lui faire ici sa part , déclarant que , dans le cas des républicains comme dans le cas des conservateurs, je ne considère que les opinions moyennes, à l'exclusion des opinions violentes et intransigeantes, qui sont l'exception dans tous les partis, en même temps que leur embarras et leur empêchement.

Je dirai d'abord que les républicains n'ont garde d'échapper aux effets de la loi toute française « de la défiance et de la peur » . Mais alors que la défiance et la peur sont entretenues dans les esprits conservateurs par les souvenirs contemporains des sévices révolutionnaires et du spectre rouge, — j'ai déjà eu l'occasion de faire ressortir ce contraste, — elles sont entretenues dans les esprits républicains par les souvenirs surannés des temps féodaux et du spectre noir. En sorte que la France donne au monde et se donne à elle-même le spectacle singulier de deux nations dans la nation qui cheminent, par des voies convergentes,

vers le pouvoir, chacune avec son spectre particulier, pour se rencontrer et se combattre sur le terrain de l'intolérance politique et de l'intolérance religieuse.

Les conservateurs, je leur dois cette justice, n'ont que l'intolérance politique. Ils n'ont pas la prétention de forcer leurs adversaires à entendre la messe.

Les républicains ont l'intolérance religieuse avec l'intolérance politique; et dans l'impossibilité où ils sont d'empêcher leurs adversaires d'aller à la messe , ils emploient tous les moyens, tantôt apparents et violents, tantôt déguisés, pour empêcher qu'on ne la dise.

Si, pour un conservateur, tout républicain est un radical toujours prêt à s'entendre avec « les éternels ennemis de l'ordre » ; pour un républicain , tout conservateur est un féodal -clérical dangereux; désordre des esprits, même des cœurs, qui justifie cette piquante réflexion faite par M. Laboulaye à la tribune nationale :

« En France, à présent, on est toujours, pour quelqu'un, <l jacobin ou capucin. »

Voilà un bel emploi des lumières que la grande révolution a versées à flots, assure-t-on, sur la France privilégiée ! On y veut la liberté pour soi et pour les siens , on la refuse aux autres, et, quand on n'est pas assez fort pour la leur ôter, on l'entrave en la raillant ou la décriant. Au fond de cette étrange situation, je retrouve, quoi qu'on puisse dire, sous un déguisement la vieille lutte du droit contre la force. Quelle humiliation pour les vanités libérales dont la civilisation et les révolutions ont rempli nos esprits !

Ainsi les républicains ont encore moins de vrai libéralisme que les conservateurs. Théoriquement ennemis de tous les despotismes, ils ne sont pas, quand ils détiennent

le pouvoir, les ennemis du despotisme de la centralisation gouvernementale qui comprime et qui paralyse. On ne voit pas qu'entre les réformes si diverses qu'ils préconisent, ils aient eu la pensée de celles qui transporteraient du gouvernement au pays, au profit de la vitalité, de l'activité et de la capacité nationales, une part spéciale de l'initiative, de la discussion et de la solution des affaires publiques réservées à Paris- Etat.

On en a pu juger, par Tétroitesse de vues avec laquelle ils ont discuté les lois qui se présentaient avec des tendances véritablement libérales, la loi sur les conseils généraux, la loi sur l'enseignement supérieur, particulièrement favorables à l'effort décentralisateur. Les républicains furent notamment les adversaires acharnés de la loi sur l'enseignement qui créait des universités libres, et de toutes les dispositions qui pouvaient élargir la sphère d'activité de cette institution nouvelle.

A cette opposition républicaine, les conservateurs, à peine en possession du droit de fonder ces universités libres, se hâtèrent de répondre en les appelant universités catholiques.

Pourquoi catholiques ? Est-ce que la dénomination « d'universités libres » ne disait pas plus et ne disait pas tout? Est-ce que le choix du personnel dirigeant et enseignant ne suffisait pas à exprimer clairement les vues religieuses catholiques, parfaitement légitimes, des fondateurs? Pourquoi écrire sur la porte des nouveaux établissements que les étudiants appartenant aux communions dissidentes n'y pourraient pas entrer? Comment un parti en lutte avec l'esprit d'intolérance, croit-il servir ses intérêts en lui opposant l'esprit d'exclusion ?

A l'heure môme où ces débats agitaient le parlement de France, ils recevaient du parlement d'Angleterre, discutant

une question qui n'était pas sans rapport avec celle-là, une frappante leçon de libéralisme.

Sir Thomas Ghambers , un anglican , ardent adversaire des catholiques , proposait au vote des Communes un bill tendant à une enquête, à une sorte d'inspection dans les couvents et les institutions catholiques de la Grande-Bretagne, qui prenaient des développements inquiétants et où, selon lui, se passaient de graves abus.

Quels membres des Communes protestèrent le plus énergiquement contre le projet de loi? les anglicans représentés par M. Shaw. Son libéralisme, dominant ses préjugés contre le catholicisme, vint, avec l'approbation du ministre, montrer à l'Assemblée, qui lui donna gain de cause, que le bill portait une grave atteinte aux droits des minorités, à la liberté, à la justice, et qu'il inti^oduisait le gouvernement là où il n'avait pas le droit d'entrer.

Quel contraste ! Quel enseignement pour les politiciens de notre pays !

Les républicains opposent à l'esprit de résistance à outrance des conservateurs un esprit de renversement à outrance qui a les pires effets, en remettant incessamment en question l'existence de tout ce qui est. Et dans ce perpétuel remaniement des lois qui porte le désarroi dans les intérêts, ils sont plus préoccupés de plaire à la foule que de la servir.

On ne les voit pas étudier la question sociale, qui est la plus grande, la plus pressante, la plus redoutable de ce temps. Ils ne font rien pour la résoudre, au moins pour en préparer la solution, eux que tous leurs précédents, toutes leurs promesses aux masses populaires obligeraient à la trouver. Entin, ils ne cherchent pas à donner à la politique républicaine l'autorité , cette force qui naît de la sécurité et de l'équilibre que la politique devrait assurer aux intérêts

moraux et matériels, républicains ou non, dont la nation attend sa vitalité et sa grandeur.

En possession du gouvernement, — le seul qui fût possible après Sedan , — les républicains opéraient en politique sur table rase. La soudaineté, la tragique signification des événements écartaient toutes les compétitions. Ce fut, ou jamais, pour le parti, le cas d'affirmer son libéralisme, le libéralisme qui rassure et qui concilie. En assumant la responsabilité du gouvernement, effrayante au milieu d'un tel concours de calamités publiques , il faisait preuve de patriotisme, de courage, et le principe comme le but de la Défense nationale pouvait légitimer son effort. Mais il ne devait prétendre à l'appui généralisé de l'opinion qu'à la condition de se renfermer dans sa mission spéciale, étroitement limitée, de prendre la France comme elle était faite et de se jeter avec elle dans la lutte désespérée.

Les républicains n'eurent pas alors , ils n'auront pas dans l'avenir cette sagesse qui est aussi de l'habileté. Ils n'eurent pas ce désintéressement politique qui leur aurait fait honneur aux yeux de la France, du monde entier, et qui aurait peut-être désarmé les partis dont la haine les attendait à la défaite. Us furent impuissants à s'élever au-dessus des passions, des préjugés, des partis pris qui sont dans leurs traditions.

Au désordre de la guerre improvisée ils ajoutèrent le désordre de la politique improvisée. C'était une politique de hasard, d'expédient, quelquefois d'emportement, qui ne visait qu'à écarter leurs adversaires en ne les laissant prendre pied nulle part, qu'à lancer leurs partisans en les mettant partout. Elle est devenue le thème inépuisable des accusations et des colères des ennemis, qui sont très nombreux , de la république et des républicains.

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