LE PARTI CONSERVATEUR SOUS LE SECOND EMPIRE
Exprimant des regrets exempts de toute pensée de récrimination, j'ai fait voir les erreurs du parti conservateur d'autrefois et leur influence sur le sort du pays. Je dirai brièvement, en ayant déjà parlé et devant y revenir plus d'une fois, celles du parti conservateur au temps de l'empire. Elles furent, malheureusement pour la France, encore plus morales que politiques, très dangereuses par conséquent. Commençant par l'applaudissement et la ratification plébiscitaires du coup d'Etat, au profit d'un prince qui n'avait en France d'autre notoriété personnelle que celle des inavouables complots de Strasbourg et de Boulogne, ces erreurs devaient aboutir, selon la loi providentielle, aux plus durs châtiments.
L'empire établi, le parti conservateur jugeait que, pour assurer la durée de son œuvre, il importait de lui laisser, avec les apparences du contrôle politique par les assemblées , le caractère dictatorial qui était à ses yeux le mérite particulier de ce gouvernement et la caution de sa vigueur dans la répression des tentatives d'opposition et d'agitation.
La France ainsi menée eut, comme celle du premier empire, l'enviable immunité des troubles politiques intérieurs qui paralysaient naguère sa vitalité. Gomme la France du premier empire, elle s'en allait confiante dans son guidej
SOUS LE SECOND EMPIRE 14.'i
sans se préoccuper des voies où il l'engageait, quand tout à coup, — douloureux complément d'analogie entre ces deux périodes de notre histoire nationale, — elle se trouva sanglante et brisée au fond du môme abîme, l'abîme de la défaite, de l'invasion, de la ruine, et, par surcroît, de l'humiliation.
Dans l'irréparable désastre de 1870, les responsabilités du parti conservateur étaient accablantes.
A l'empereur, devant l'inquiétante et incessante accumulation de ses entreprises de guerre, grandes et petites, il n'avait pas rappelé une seule fois la solennelle déclaration qui avait inauguré le règne :
« L'empire, c'est la paix. »
Bien plus, quand après la déplorable aventure du Mexique, ruineuse par les sacrifices militaires et budgétaires qu'elle avait exigés , déshonorante par les tragiques événements qui l'avaient terminée, le pays montrait quelque inquiétude et semblait incliner à la clairvoyance des périls futurs , le parti conservateur lui mettait sur les yeux le bandeau du plébiscite de 1870, qui rendait à l'empire affaibli assez de ressort pour qu'il osât conduire la France à Sedan !
Au moment où j'écris (mars 1876), le groupe du parti conservateur que représentent les bonapartistes revenus sur la scène et déjà bruyants, tient en réserve et montre à no Lie horizon un autre plébiscite qui serait le quatrième en date contemporaine. Si le régime plébiscitaire, chargé de nous donner des souverains, se fixait en France avec le suffrage universel, chargé de nous donner des parlements, ce serait plus que la décadence, ce serait le prélude de la fin.
14i ÉTAT POLITIQUE
LE PARTI CONSERVATEUR APRÈS LA GUERRE DE 1870 l'assemrlée NATIONALE (1871-1876)
Le parti conservateur disposait d'une majorité considérable à l'Assemblée nationale, la seule, je pense, qui ait reçu son mandat de l'électorat français en dehors de toute pression, de toute ingérence, en dehors même des passions politiques qui étaient frappées de stupeur et muettes devant l'effondrement commun.
L'élection de cette Assemblée, dans ces conditions spéciales, eut des résultats singuliers.
L'élément césarien, naguère maître du suffrage universel, y était à peine représenté.
L'élément légitimiste, qui, depuis 4 830, n'avait plus qu'une place très restreinte dans les assemblées françaises, avait dans celle-ci la quantité et la qualité.
La monarchie constitutionnelle y comptait de nombreux et considérables adhérents.
La politique républicaine, dans ses différentes nuances, y était représentée par une minorité puissante, mais à laquelle tous les autres partis, momentanément et conditionnellement réunis sous le drapeau conservateur, faisaient une situation de très apparente infériorité.
L'étude des faits qui du parti républicain toujours battu dans les commencements firent un parti toujours battant vers la fin, serait un thème très intéressant de philosophie politique, mais il est hors de mon sujet. Je me bornerai à dire que la grande armée conservatrice, marchant en apparence sous un drapeau, en avait en réalité plusieurs, avec des objectifs et des plans de campagne très divers. Au contraire, la petite armée républicaine, à l'exception
de quelques individualités bruyantes et isolées, avait la cohésion et l'unité de vues que conseille aux minorités le besoin de devenir majorités.
Mais c'est d'un point de vue plus haut que je veux étudier l'Assemblée nationale, du point de vue de ce grand intérêt que j'ai appelé « l'éducation de la nation par les pouvoirs publics » , qu'en sa qualité d'Assemblée souveraine elle réunissait tous sans partage et sans contrôle. Elle était souveraine politiquement, parce qu'elle avait reçu du pays envahi un mandat sans conditions. Elle fut souveraine moralement, à un titre en quelque sorte supérieur, quand , après une lutte sanglante et opiniâtre , elle eut repris Paris à l'insurrection et libéré le territoire national. Son autorité sur le pays était sans limites, et le pays lui-même était prêt à entendre toutes les vérités et à consentir tous les sacrifices.
De tels moments ne se retrouvent plus pour les gouvernements. Ils sont rares et de courte durée dans la vie des peuples rendus meilleurs par la leçon de l'infortune. Si l'Assemblée en eût saisi l'occasion, et fait de la tribune un grand centre d'enseignement public pour la vérité et pour la justice; si elle eût montré au pays qu'il avait péri par l'orgueil, par l'oubli des principes et la ruine des respects, par les effets de son insouciance et de son dédain pour la liberté, par la mollesse et par l'égoïsme qu'engendrent les longues prospérités, par l'excès du luxe, par l'excès des appétits, par les divisions qui préparent les révolutions..., elle eût relevé l'âme de la France en même temps que sa fortune.
Ces vues, que les événements ont rendues chimériques et que je garde malgré les événements, je les ai toujours eues. Je disais à l'Assemblée dans la séance du 30 mai 1871 :
c Je considère que la Providence, en permettant que « vous pussiez vous réunir et fonctionner au milieu de cir-
« constances qui semblaient rendre cette réunion et ce fonc- « tionnement impossibles, a expressément voulu ouvrir au « pays une voie de salut, et, selon moi, une dernière voie a de salut! Mais ce mandat providentiel, vous le remplirez « moins en édictant des lois et des règlements, bien que « j'en comprenne la haute importance, qu'en faisant que d l'Assemblée nationale devienne un grand centre d'ensei- « gnement pour la vérité, pour la justice, pour le devoir « et pour l'honneur. y>
(Journal officiel du 31 mai 1871.)
C'est le contraire de ce que visait cette adjuration patriotique et psychologique, qui arriva.
L'Assemblée nationale allait donner au pays divisé le spectacle et l'exemple des divisions les plus intenses que l'histoire parlementaire ait jamais enregistrées. Un moment vint où, pour le vote des lois qui décidaient du présent et de l'avenir de la France, l'impossibilité de rencontrer une majorité définie fut manifeste ; et pour faire cette majorité boiteuse, on vit se former, de parti à parti, même de personne à personne dans les partis, des alliances qui remplirent le pays d'étonnement et qui portèrent les divisions au comble dans le public et jusque dans les familles.
Gomme l'Assemblée allait disparaître, accomplissant ses derniers actes qui, parce qu'ils sont les derniers, influencent plus spécialement le jugement des contemporains et de l'histoire, elle donnait à la nation tourmentée par les passions égoïstes et par les appétits, la leçon de l'égoïsme et de l'appétit les moins mesurés.
Ayant à édicter la loi qui allait faire les sénateurs à vie , elle ne jugea pas qu'elle pût en trouver un seul parmi les illustrations et les notoriétés françaises dont l'opinion lui
aurait signalé les titres. Après de longs et attristants débals, plus d'une fois marques par d'inavouables compromis entre les partis extrêmes et qui ne firent honneur ni à la nation ni à ses représentants, il fut acquis que l'Assemblée, avant de cesser de vivre, s'était fait, autant qu'elle l'avait pu, sa propre héritière, en mettant la main sur tous les sièges inamovibles du futur sénat !
Envisagée au point de vue, que j'ai toujours présent à l'esprit, de l'éducation du pays par les pouvoirs publics, cette fin de l'Assemblée nationale était déplorable; envisagée au point de vue des effets de la loi morale, dans lesquels on sait que j'ai une foi profonde, cette fin était un châtiment et je vais en faire la preuve :
Les membres de la majorité conservatrice, du commencement à la fin de l'existence de l'Assemblée , avaient médité la restauration de la monarchie. Je crois fermement que c'était leur droit, comme c'était le droit de leurs adversaires de poursuivre l'établissement définitif du régime républicain. Mais ceux-ci, d'accord sur le fond, n'avaient pas à dissimuler leurs visées et leurs efforts. Ils allaient droit au but. Ceux-là, je l'ai dit, avaient en matière de restauration monarchique, soit au fond, soit sur des questions de voies et moyens qui étaient d'une importance notable, des vues différentes, et pour tâcher de constituer l'accord (qui ne put pas se former), ils avaient été conduits à déguiser leur entreprise.
Cette entreprise fut une sorte de conspiration politique dont les effets devaient éclater au moment utile. Pour les préparer, le parti conservateur jugea qu'il convenait d'accabler d'abord devant l'opinion publique la république et les républicains, effort préalable dont le but et les moyens n'éveillaient, dans l'esprit de la plupart des membres du parti, aucune sorte de dissentiments, et dans l'esprit de quelques-uns aucune sorte de scrupules.
Telle fut l'origine de l'enquête sur les actes du gouvernement de la Défense nationale, œuvre et manœuvre de parti qui devinrent, entre les mains des monarchistes aidés de quelques démagogues, une fabrique de déclarations, d'interprétations, de dénonciations, de diffamations pour le service de la monarchie en général, pour la réhabilitation de l'empire en particulier. Ce n'est pas nous, dirent-ils aux hommes de la Défense nationale chaque jour outragés à la tribune et ailleurs, qui avons voulu l'enquête. C'est vous qui l'avez réclamée comme un moyen de justification que notre impartialité nous défendait de vous refuser.
Cette coupable et funeste conjuration, qui raviva dans l'Assemblée et dans le pays les passions, les divisions et les colères que tant de douloureux événements avaient récemment provoquées, était caractéristique du degré d'aveuglement que peuvent produire, dans les temps de déclin, l'intérêt et l'esprit de parti.
Les conservateurs qui avaient, en vertu de leur principe, une mission de modération et d'apaisement, crurent rester dans leur rôle, dans leur devoir, et bien servir la monarchie, en provoquant tous les Français qui avaient, pour se suspecter, se haïr et se noircir, des raisons politiques ou personnelles, à venir se donner ces hautes satisfactions devant une délégation de l'Assemblée souveraine, appelée à relever le pays de ses ruines ! La commission d'enquête se chargeait d'en recueillir les résultats, de les ordonner, de les condenser, de les livrer à l'impression, de les faire pénétrer dans le public par toute sorte de voies prévues et imprévues.
Aujourd'hui que cet immense effort, auquel le parti conservateur a consacré plus de quatre années de son existence législative , est tombé dans l'oubli et que le parti conservateur lui-même, malgré cet effort, est tombé dans la disgrâce des électeurs, il serait intéressant de savoir le chiffre
authentique des dépenses qui ont été inscrites, de ce chef, au budget de l'Assemblée. Les volumes de l'enquête forment une bibliothèque tout entière, et je doute qu'aux contribuables l'effet utile ait paru en rapport avec le coût.
Devant cette commission d'enquête , composée de conservateurs, à huis clos, sans confrontation et sans contradiction possibles, sans aucun des éléments de comparaison et de conviction qu'exigerait la plus élémentaire et primitive justice, se succédèrent des représentants de tous les partis et de toutes les divisions et subdivisions des partis. On y vit des innocents que les coupables accablaient, et des coupables qui se proclamaient innocents ; des responsables qui déclinaient la responsabilité, et des irresponsables qui l'endossaient; des braves plus résolus devant la commission d'enquête qu'ils ne l'avaient été devant les événements et devant l'ennemi.
Plusieurs, assurés de n'être pas contredits, puisqu'ils n'avaient pas en face d'eux ceux de leurs adversaires dont ils décriaient les efforts, se firent, selon le degré de leurs ambitions, un piédestal devant le pays. Quelques-uns qui, pendant la crise, avaient été réfléchir sur la gravité des événements à Londres, à Bruxelles ou dans les zones du territoire restées en dehors de l'invasion, montrèrent avec éloquence la grandeur des fautes commises par les coupables qui avaient assumé la continuation d'une lutte sans espoir. Ils se vengeaient en un jour de la peur de cinq mois qu'ils avaient eue !
On fit au gouvernement de la Défense nationale, devant la commission ravie, après le procès des personnes, le procès de sa politique, de sa diplomatie, de son administration , de sa stratégie , de sa tactique , et deux membres de la commission , autrefois capitaines dans l'armée , démismaires dès leur jeunesse, se trouvèrent à point nomme
pour faire, avec autant de compétence que d'âpretê, l'histoire critique de la guerre de la Défense.
J'ai dit que l'un des plus déplorables effets de cette déplorable entreprise, exclusivement politicienne sous le déguisement patriotique, fut de porter à l'état aigu, dans l'Assemblée et dans la nation, la division des esprits et la lutte des partis.
Il s'en produisit un autre que le groupe politique intéressé allait ardemment et habilement exploiter. Une part de l'irritation publique fut détournée du gouvernement impérial, auteur et fauteur de la guerre, sur le gouvernement de la Défense qui en avait, après Sedan, soutenu les derniers efforts. C'était bien plus à celui-ci qu'à celui-là qu'il fallait imputer la perte de l'Alsace -Lorraine ! Et le parti de l'empire eut un commencement de résurrection.
Tous les enquêteurs n'avaient pas prévu cet extraordinaire résultat de leurs manœuvres et l'avaient encore moins souhaité. Ils visaient le retour de la monarchie traditionnelle ou de la monarchie constitutionnelle , qui ne revint pas , et la ruine de la république, qui demeura et devint le gouvernement légal du pays. Tous avaient cru à l'affermissement de l'influence du parti conservateur, qui n'eut plus dans la nouvelle Assemblée qu'une majorité disputée, qui perdit pied dans la suivante et cessa d'être prépondérant dans la gestion des affaires publiques.
Tel est, dans le domaine de la politique, l'effet ordinaire et presque inévitable des coalitions dépourvues de sincérité, et souvent de dignité, qui se forment dans l'intérêt du moment entre les partis opposés. C'est ce que j'ai appelé, au commencement de cette discussion , a l'évolution de la loi morale d, et c'est aussi ce que j'ai appelé a le châtiment ». Quel plus dur châtiment, pour l'Assemblée et pour la na-
L'ASSEMBLÉE NATIONALE (1871-1870) loi
tion, que de voir renaître, prétendant à la direction des destinées françaises, le parti qui a déchaîné sur elle les fléaux :
De l'invasion de 1814;
De l'invasion de 1815, avec Waterloo et la perte, au nord, des frontières de l'ancienne monarchie (Philippcvillc et Maricmbourg);
De l'invasion de 1870, avec Sedan et la perte, à l'est, de Y Alsace- Lorraine [Strasbourg et Metz) ;
De l'unité de l'Italie ;
De l'unité de l'Allemagne.
Plus de calamités et de ruines , en moins de soixante ans , que toutes celles qui purent mettre l'avenir de la France en péril pendant les cinq cents ans de règne des Valois et des Bourbons !
Après avoir envisagé quelques-unes des erreurs et des fautes , dans le passé et dans le présent , du parti conservateur auquel, malgré mon éclectisme politique, je n'ai jamais cessé d'appartenir, j'arrive à cette conclusion, déjà exprimée dans ce livre, que, s'il n'a fait aucune des révolutions qui ont sévi sur notre pays, il les a préparées toutes.