‹ Œuvres posthumesChapitre 24 sur 93 · RÉFLEXIONS RÉTROSPECTIVES · texte numérisé non relu

RÉFLEXIONS RÉTROSPECTIVES

J'ai fait une revue sommaire, mais consciencieuse et absolument impartiale, de la politique conservatrice et républicaine de mon temps. Elle m'amène à une concluusion qui paraîtra singulière, hardie, peut-être paradoxale, et que je formule cependant sans hésitation.

C'est que de tous les gouvernants qui ont successivement conduit la fortune politique de notre pays, de la fin du xvie siècle au temps présent, celui qui s'est montré le plus libéral, — selon la définition qu'ici même j'ai donnée du libéralisme, — c'est Henri IV.

Je ne fonde pas mon sentiment sur ce qu'on a dit et écrit de ce prince. Il m'est inspiré par l'étude attentive de ce qu'il a dit, écrit et signé lui-même, solide origine d'information, on en conviendra.

Il trouvait la France sans gouvernement, tout entière en armes, les partis aux prises sur le terrain politique, sur le terrain religieux, appelant à leur aide et introduisant l'étran-

ger dans le pays. Partout la guerre civile ; partout la division dans l'Etat, dans l'armée, dans les familles; partout la colère, la haine et la lutte.

Par quel miracle put-il rapprocher ce qui était ainsi séparé, rétablir Tordre à l'intérieur, refaire l'esprit public, restaurer les finances, l'agriculture, le commerce, organiser une armée , enfin reconstruire l'unité française ? Par la politique libérale la plus hardie, la plus habile et la plus sensée. Une politique qui posait en principe devant les ennemis du souverain et malgré ses ennemis : que pour fonder un gouvernement, il faut se servir de ses adversaires autant que de ses adhérents.

Cette politique se refusait à la vengeance, à la défiance, aux récriminations, à la recherche et à la condamnation du passé. Elle se résume dans ces admirables paroles du roi à ses plus dévoués et éprouvés partisans ardents au châtiment des crimes de la Ligue : « G'estait l'injure (erreur injuste) du tems. Ils croiaient de bien faire et ont esté trompés comme plusieurs aultres. d

Quelle haute et dure leçon pour les partis conservateurs comme pour les partis républicains d'aujourd'hui, exclusivement occupés à rallumer tous les feux qui couvent sous les cendres de nos révolutions ! Quel contraste entre leurs principes, leurs procédés, leurs actes, et ceux de ce prince qui n'était ni^ vertueux, ni religieux, mais qui était un grand homme de gouvernement et qui, définissant son étonnant effort, put se rendre à lui-même cette justice : « Par pacience, modéracion et cheminer droit, j'ay vaincu les enfans du siècle. »

De nos jours, quel parti et quel homme de parti pourraient s'attribuer les mérites de la patience, de la modération et du cheminer droit?

LE SUFFRAGE UNIVERSEL

LE SUFFRAGE UNIVERSEL

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Pour que cet aperçu de politique intérieure française fût moins incomplet, il me resterait à examiner certaines questions qui ne sont pas inférieures en importance et en intérêt aux questions générales de gouvernement que j'ai considérées jusqu'à présent, par exemple le suffrage universel et la presse. Mais elles ne rentrent pas directement dans mon sujet et je n'en dirai que ce qui sera nécessaire, pour montrer que je n'ai pas voulu échapper à cette difficile et délicate discussion. Elle a, dans le passé, agité et passionné l'opinion , à. ce point que l'opinion en sembla lassée. Il s'est formé , même parmi les conservateurs , une sorte de parti pris de ne plus la débattre et de considérer le suffrage universel et la presse comme des organes de la vie nationale sujets à de graves et dangereux écarts, mais tels quels, indispensables à l'équilibre des sociétés modernes.

J'ai rappelé que l'opiniâtreté négative des conservateurs de 1848 avait précipité la France, en un jour, du régime électoral censitaire au régime électoral du suffrage universel direct et sans conditions.

Dans le premier état (le vote censitaire), le gouvernement, luttant incessamment par voie de séduction déguisée contre la pudeur bourgeoise, attirait à lui, un à un, les suffrages numériquement très limités.

Dans le second état (le vote universel), imaginé par la deuxième république, qui fut l'arme avec laquelle le deuxième empire la renversa, et par laquelle il vécut dix-huit ans, le gouvernement napoléonien agissait sur les masses populaires avec une puissance et des moyens supérieurs, par des procédés spéciaux en rapport avec les habitudes et les

besoins des électeurs dont il voulait s'assurer et s'assurait le concours.

Sous la république, à présent établie, le suffrage universel est le champ de bataille permanent du gouvernement avec les partis, des partis entre eux, et des mandataires en possession luttant contre les candidats qui se préparent à les déposséder. Les moyens de stratégie et de tactique, avouables et inavouables, que les uns et les autres emploient en vue de s'assurer la victoire , sont à l'infini.

C'est ainsi que l'esprit public , d'abord à l'école de la corruption partielle, puis à l'école de la corruption généralisée, est tombé dans le désarroi et la démoralisation politiques où il est.

Tous les partis, aussi bien que les gouvernants et les aspirants politiciens, sont en état de déférence devant le suffrage universel; beaucoup vont jusqu'au respect, quelquesuns jusqu'à la piété, mais ce ne sont là que des attitudes de convention. Aucun ne croit ce qu'on dit qu'il est, la lumière, la sagesse, l'instrument du salut commun, l'arche sainte de la liberté. Mais, en France, on se prosterne aujourd'hui pendant la crise électorale devant le peuple souverain, avec autant de conviction qu'autrefois devant les rois et les empereurs pendant qu'ils régnaient, qu'aujourd'hui devant les présidents pendant qu'ils président. Seulement, quand leur rôle a pris fin, on ne reconnaît plus tous ces dieux hors de service et souvent on les mène aux gémonies.

Du suffrage universel considéré comme a la grande manifestation de la volonté nationale » , je dirai ce que j'ai déjà dit de la liberté. C'était un but. L'intérêt et la passion politiques en ont fait un moyen.

C'était à ce but que pouvait tendre l'adjonction des capacités électorales que le gouvernement refusait, en 1848, à

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l'opinion. S'il la lui eût concédée, octroi qui supprimait une révolution, et si les gouvernements qui lui ont succédé, s'inspirant de cette leçon et attentifs à suivre les progrès de l'esprit public , avaient périodiquement et successivement étendu le cercle des droits de l'électorat, le pays pouvait arriver avec le temps, — un long temps, je le reconnais, — au suffrage universel, sans secousses trop violentes, par une suite d'expériences préparatoires qui auraient formé les aptitudes et le jugement de la masse des électeurs.

C'est, je le répète, par une révolution dont la France tout à coup soumise à la volonté de Paris républicain , comme peu après à la volonté de Paris césarien , n'était à aucun degré avertie, que s'est fondé cet immense pouvoir des foules brusquement investies de la souveraineté sans la responsabilité; car, en l'état de leur éducation politique, elles ne peuvent pas raisonner leurs votes. Cet immense pouvoir est un immense péril.

L'une des plus singulières erreurs du parti républicain, une erreur qui l'a déjà perdu en 1800, en 1851, qui le perdra toujours, c'est la foi où il est que le suffrage universel est son plus sûr auxiliaire.

Comment les philosophes et les lettrés de la république n'ont-ils pas reconnu que la logique, confirmée par l'histoire, veut qu'à un jour donné les foules qui ont peu de lumières, beaucoup de passions et encore plus de besoins, inclinent invinciblement vers César ? N'est-il pas le flatteur de ces passions? ne se dit-il pas le pourvoyeur de ces besoins? Cromwell et Napoléon Ier en leur temps, Napoléon III de nos jours, ont eu, et tous les Césars de l'avenir auront la même entrée de jeu. La république est une théorie qui promet y le césarisme est une force effective qui apporte ou scmhh' apporter, et quand les foules sont lasses des

promesses qui ne sont pas tenues et qui ne peuvent pas l'être, elles courent au pouvoir nouveau parce qu'il s'annonce fort, condition qui leur paraît un gage de réalisation des assurances dont il les comble.

Les césariens ne s'y sont pas trompés. Pour eux l'idéal politique, parce qu'il est l'instrument de règne par excellence, c'est le suffrage universel direct et sans conditions. A la république de 1848, qui, effrayée de ses premiers écarts, l'avait sérieusement restreint, ils ont montré qu'il ne pouvait jamais être trop universel, et comment il fallait s'en servir. On peut voir que de cet enseignement la république d'aujourd'hui a tiré quelque profit , mais elle ne peut s'approprier que très incomplètement les puissants moyens de séduction ou d'intimidation de l'empire.

A l'heure qu'il est, le suffrage universel, tel qu'il a été fait parles révolutions, est entré dans les mœurs publiques. Il a les droits qui naissent de la longue possession, et je doute qu'après l'Assemblée nationale de 1871, qui, au temps de sa souveraineté, s'est jugée impuissante aie transformer, aucun gouvernement ose et puisse poursuivre la solution de ce problème devenu insoluble. Le suffrage universel est donc acquis, et je crois qu'il restera. Est-il possible d'ajouter à ses lumières qui sont insuffisantes, de le soustraire à l'effet des passions qui lui sont propres ou qui lui sont suggérées, de l'arracher à la corruption qui le pénètre et l'asservit?

Je ne sais, mais il me paraîtrait possible d'en faire l'essai en instituant, avec le suffrage universel, l'élection à plusieurs degrés. Son résultat serait peut-être d'attribuer une part d'influence plus effective au groupe des électeurs qui, étroitement intéressés à la bonne gestion des affaires publiques, sont plus capables que la foule ignorante et incon-

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