‹ Œuvres posthumesChapitre 25 sur 93 · LA PRESSE · texte numérisé non relu

LA PRESSE

La question de l'enseignement public, primaire, secondaire, supérieur, est l'une de celles qui, dans ce dernier demi-siècle, ont le plus sérieusement préoccupé les gouvernements et l'opinion. Les républicains paraissent disposés à Télever au-dessus de toutes les autres , si on en juge par le bruit qu'ils font autour d'elle , et par les sacrifices qu'ils veulent demander au pays pour le développement de l'enseignement, spécialement celui de l'école primaire. Ils comptent que les enfants du peuple y recevront l'éducation républicaine , et en sortiront avec la part d'instruction qui est nécessaire , sous le régime du suffrage universel , à l'accomplissement de leurs devoirs politiques ultérieurs.

L'avenir dira ce que réservent à la France ces vues que je crois fausses et ces espérances que je crois vaines. A leur sujet, je me borne à exprimer l'opinion difficile à réfuter :

Que la nation et le suffrage universel reçoivent chaque jour un enseignement qui, à lui seul, dépasse en influence sur leur équilibre moral, intellectuel et politique, tous les germes d'enseignement qui existent ou qu'on peut rêver. C'est celui que leur verse à flots le journalisme.

La presse est la plus puissante des forces que la civilisation moderne ait créées. Elle peut le bien comme elle peut le mal. Elle a d'égales facultés pour fonder et pour détruire. En France, elle a rarement fondé, elle a souvent

détruit, en sorte que son joouvoir, redouté de tous, est particulièrement inquiétant pour les gouvernements dont tous les efforts, depuis le commencement du siècle, tendent à la. contenir ou à l'asservir.

A la contenir, tous les procédés possibles de l'action préventive ou répressive ont été proposés et pratiqués. Aucun n'a donné ce qu'il promettait.

A l'asservir, les seuls moyens que les gouvernements puissent employer avec quelque efficacité, — la faveur, la subvention, l'achat, — ont toujours été très insuffisants. Là où les recettes et les dépenses publiques sont sévèrement contrôlées , il est difficile de former ce qu'on nomme , en Allemagne, le fonds des reptiles, dont une part des milliards payés par la France a pu faire la première mise.

Cette brève définition de la puissance de la presse représentée par le journalisme suffit à montrer qu'elle est très dangereuse, et qu'à peu près inattaquable en même temps, elle est assurée d'une impunité relative qui protège ses inclinations violentes, et les exalte souvent. J'ai pourtant, — conclusion peut-être inattendue après ces prémisses, — la ferme conviction :

Qu'en l'état des sociétés modernes, si les gouvernements , dont la presse est l'incessant empêchement , parvenaient à la supprimer ou seulement à la paralyser, ces sociétés tomberaient à court délai sous les pires tyrannies d'en haut ou d'en Las.

Gomment traiter avec une force presque illimitée clans ses moyens et dans ses effets, tout à la fois amie et ennemie, qu'il est très difficile de contenir et encore plus difficile d'asservir?

77 faut la moraliser. Il faut ajouter au sentiment qu'elle a de sa puissance, un sentiment qu'elle devrait avoir de sa

Page 1