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L'ALGÉRIE D'AUTREFOIS MON PREMIER COMMANDEMENT

Les officiers de l'armée française qui arrivent au sommet , attribuent à peu près invariablement à leurs mérites cette réussite de leur carrière. Au fond, elle dépend toujours, — abstraction faite des mérites qui sont assurément des auxiliaires utiles, non pas nécessaires, — des coups imprévus d'assistance qu'ils ont reçus de la fortune , sous la forme d'événements militaires pendant la guerre, d'événements politiques pendant la paix.

Dans le récit qui va suivre, je me propose de montrer aux jeunes officiers d'aujourd'hui comment un des leurs, lieutenant il y a plus de cinquante ans à l'armée d'Afrique , rencontra le premier coup d'assistance qui le fît sortir de son obscurité présente et prépara sa fortune à venir. Elle devait s'affirmer , à treize ans de là , dans la guerre de Grimée (bataille de l'Aima) par le généralat qui venait le chercher avant l'accomplissement de sa trente-neuvième année.

Ils trouveront dans ces souvenirs, non seulement la preuve de la thèse que je soutiens ici quant aux hasards de l'avancement dans l'armée , mais une leçon que je crois

propre à les affermir dans l'esprit militaire dont j'entends dire que les traditions s'en vont. Cette leçon, la voici :

Dans les armées , à la guerre expressément , il n'y a pas de mission, si humble et si pénible qu'elle paraisse, qui ne doive être acceptée des deux mains et motiver, de la part de l'officier qui la reçoit, les plus sincères efforts.

L'année 1842 commence. Nous tenons dans la province d'Oran , — celle d'Abd-el-Kader, celle où son autorité religieuse, politique et militaire, est absolue, — Oran, Mers-el- Kébir, Arzew et Mostaganem à la côte, Tlemcen et Mascara à l'intérieur ; mais l'ennemi est partout.

La Moricière , un divisionnaire de trente -huit ans, est notre chef. Sa haute renommée algérienne, sa compétence dans cette guerre, sa jeunesse, sa prodigieuse activité, ses inépuisables ressources d'esprit, ses succès, lui ont fait parmi nous un prestige sans égal.

Je suis depuis un an lieutenant d'état -major stagiaire d'infanterie au 6e léger. J'aime passionnément mon état et je l'exerce comme je dois, n'ayant sur les camarades d'autre avantage que celui d'une santé , d'une validité à l'épreuve, avantage dont la cote est haute dans ces temps de marches de jour et de nuit, d'engagements journaliers, de fatigues surhumaines qui réduisent de moitié nos effectifs combattants. En outre, je suis le seul officier inférieur monté, et admirablement monté, du régiment, à quoi je dois d'y être employé comme une sorte de factotum.

Le 6e léger est à Mostaganem, Le bruit se répand parmi nous que notre général va transporter son quartier général d'Oran à Mascara, dont la petite garnison française est incessamment bloquée par l'ennemi. La Moricière arrive en effet à Mostaganem, annonçant que, de Mascara où il va s'établir, il prendra à revers ou attaquera directement toutes

les forces de l'Émir accumulées dans la province, de la côte au désert.

C'était un thème d'offensive nouveau et très hardi. Nous préparons nos facultés, et j'étais tout entier au contentement et aux préliminaires de cet avenir militant, quand je reçois l'ordre , étourdissant pour moi , d'avoir à comparaître devant le général en chef! Et me voilà fort ému, en présence de ce demi -dieu de la guerre d'Afrique, hors d'état d'imaginer ce qu'il pouvait avoir à dire au lieutenant du 6e léger.

« Monsieur, je veux faire de Mascara le point de départ d'opérations actives continues. L'entreprise , qui doit durer plusieurs mois, sera difficile et chanceuse; car, manquant de moyens de transport, nous manquerons souvent de moyens de subsistance. Il faut d'abord approvisionner Mascara, et je vais y conduire mes troupes organisées en colonne de ravitaillement, l'infanterie chargée à huit jours, la cavalerie à pied, chacun de ses chevaux portant un sac de biscuit, les mulets dont nous n'avons qu'un très petit nombre *, cheminant sous des charges maxima. Mais les troupes qui avec moi rayonneront de Mascara pour opérer au loin, ne pourront vivre à certains moments que sur les silos1 de l'ennemi, dont heureusement le pays est couvert. C'est là qu'est le côté risqué de ma stratégie..

ce Nous sommes assurés du service de la viande pour les hommes par les prises que nous ferons sur l'ennemi, du service de l'orge pour les chevaux par la vidange des silos ; mais comment transformer en farines et en pâtes

1 Presque tous mulets de France, les tribus alors en armes contre nous, sauf deux (les Douairs et les Smélas), ne nous en fournissant pas.

- Les silos renfermaient de grandes quantités de blé et d'orge, quelques -Qfi8 des provisions de dalles, de pains de ligues, de beurré tance , elc.

comestibles remplaçant le biscuit, les blés que nous y trouverons en abondance? La continuité, et par conséquent la réussite de nos efforts, dépendent de la solution de ce problème et je crois la tenir.

« Elle consisterait dans l'annexion à la colonne en opérations, d'un convoi de six cents de nos vaillants petits ânes d'Algérie , prêts à toutes les endurances , cinq cents en service, cent haut le pied. Des premiers, chacun serait chargé d'une paire de ces légères meules portatives dont les indigènes se servent pour moudre leur grain. Les autres seraient en relais. Ce convoi avec son matériel et ses conducteurs arabes est à présent réuni.

« La fonction très importante du directeur de ce service nourricier, assisté par un maréchal des logis et quatre brigadiers de spahis , et disposant d'une section du bataillon d'Afrique , sera complexe. Dans les marches et pendant les engagements, il aura la responsabilité de la direction et de la conservation du convoi. A l'arrivée, les paires de meules seront distribuées au prorata, par ses sous -ordres, aux compagnies, escadrons et batteries. Lui-même, guidé par Djelloul1, ira immédiatement, avec une escorte de cavalerie, reconnaître l'emplacement des silos. Leur vidange effectuée par des travailleurs d'infanterie, la répartition de ses produits sera faite par les soins de l'intendance entre les compagnies , escadrons et batteries , qui procéderont aussitôt à la mouture des quantités nécessaires à leurs besoins du moment.

€ A mon rapport de ce jour, j'ai demandé pour cet office, aux chefs de corps réunis autour de moi, un jeune lieute-

1 Ce Djelloul, s'il n'avait été un chenapan, aurait mérité une place dans l'histoire de la conquête de la province d'Oran par La Moricière.

Connaissant admirablement le pays, ses ressources, la politique des tribus et leurs mouvements, il était pour nous, qui l'avions chèrement acheté, un informateur permanent et un guide très sûr.

nant qui eût bon pied, bon œil, qui eût l'habitude de cette guerre, qui fût bien monté, qui sût quelques mots d'arabe et tout le sabir K L'opinion des présents au rapport vous a désigné. Cette mission vous va-t-elle? »

Je mentirais, si je n'avouais ici que la pensée me traversa l'esprit que je n'étais pas sorti de Saint -Cyr parmi les premiers, et de l'école d'état-major en bon rang", pour exercer à la guerre l'emploi d'ânier- major. Mais ce ne fut qu'un éclair, et l'esprit militaire dont j'étais pénétré me revenant, je répondis sans hésiter au général que j'étais prêt. Lui, sur l'éclat de mes joues, avait saisi ma première impression et il me dit avec gravité : « Attendez, jeune homme, pour juger l'effort, que vous l'ayez fait. »

Je ne rappellerai ici ni les marches, ni les combats de cette extraordinaire campagne d'hiver, suivie d'une campagne de printemps et d'une campagne d'été dont les résultats furent, au grand honneur de LaMoricière, la soumission de la province d'Oran. Je ne décrirai pas non plus les imprévus et ingénieux procédés qu'avec l'aide de mes humbles porteurs de meules les troupes durent employer pour vivre pendant cet hiver, auquel succéda un printemps qui leur apportait une petite ressource complémentaire hors de nos prévisions , les artichauts sauvages comestibles , dont les champs très étendus couvraient les plateaux où se faisaient nos haltes 2. Je me bornerai au récit des circons-

1 La langue franque, à l'aide de laquelle nous nous entendions avec les indigènes. Elle était, dans la province d'Oran, mêlée d'arabe, d'espagnol et de français.

2 Sans prétendre à l'érudition, je me risque à dire qu'il se pourrait que notre mot artichaut fût originaire des croisades. Nos aïeux trouvèrent en Syrie, comme nous en Algérie, des champs d'artichauts sauvages que les Arabes, dans les deux pays, nomment ardehouk (épine de la terre), qu'ils prononcent à peu près comme nous arti-

tances qui valurent successivement à l'ânier en chef de la petite armée l'attention, la bienveillance et enfin l'affection de son général.

A cette date de la guerre de la conquête , indépendamment des combats qui étaient toujours le résultat de notre offensive , nous avions à subir presque quotidiennement , du lever du soleil à dix heures du matin, la tiraillerie plus ou moins active de groupes de cavaliers arabes qui suivaient pas à pas la colonne en marche. Seuls, l'arrière -garde et les flanqueurs répondaient à ce feu, ne s'arrêtant qu'autant qu'il était nécessaire pour tenir ces harceleurs à distance de la colonne et de son convoi (ambulances, mulets de bât, troupeau de bœufs, ânes porteurs de meules). Mais les pauvres petits bourriquets suivaient à grand'peine, et, au bout de quelques heures , les moins valides, se laissant dépasser, reculaient jusqu'à l'arrière -garde où je les suivais avec mes auxiliaires et quelques relais, pour recueillir les charges des retardataires et les retardataires eux-mêmes. L'opération se faisait donc sous le feu. Et quand La Moricière, venu à son arrière -garde pour se rendre compte des effets de la fusillade, me trouvait là dans mon laborieux office d'ânier- major, il en était fort amusé et ne manquait jamais de m'interpeller gaiement et bienveillamment en passant : Selamm, Emir el amir, « Salut, sultan des ânes ! j> attention cordiale qui encourageait, on le croira sans peine, le lieutenant du 6e léger.

chaut. On peut admettre que les croisés furent plus d'une fois réduits, aux xic et xnc siècles, aux mômes expédients que nous au xixc»

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