JOURNEE DIFFICILE
Un événement, qui eut d'abord l'apparence d'un désastre, allait élever très haut dans l'opinion la cote de mes humbles bourriquets, et dans l'esprit du général la cote du <t sultan des ânes d.
A la fin de février, nous étions dans le pays montagneux des Sdamas, venant de faire une importante razzia qui nous avait encombrés de prisonniers et de bétail, quand une tourmente de neige , l'une des plus denses et des plus aveuglantes qui aient jamais assailli une troupe en marche, fondait sur les vainqueurs et les vaincus.
Il fallut s'arrêter, après avoir laborieusement rallié les groupes que la razzia avait dispersés. Dès le soir, nos bivouacs étaient ensevelis sous la neige, et après une nuit passée dans l'inquiétude, un second jour dans l'angoisse, une seconde nuit1 dans la prévision d'une catastrophe, le général me fit appeler avant l'aube.
« La neige redouble d'intensité, et en restant sur place nous courons le risque de tout perdre. Je vais tâcher de gagner avec les troupes la bourgade arabe de Frendah , à quatre lieues et demie d'ici. Elles trouveront là, sous les gourbis indigènes dont les murs en pierres sèches consolidés par des poteaux soutiennent une toiture, des abris. La marche de la colonne ouvrira dans la neige, si haute qu'elle soit, une large voie piétinée, que, partant une heure après moi , vous suivrez comme vous pourrez avec votre convoi. Vous savez ce que nous représente sa conservation ,
1 Je passai celle nuil sous ma pelile tenle haute d'un mèlre, où, pour échapper à la congélation, j'avais fail entrer un groupe de chèvres qui erraient, mourant de faim, dans le camp. Ce procédé de réchauffement me réussit à souhait.
290 L'HISTOIRE ÀNECDOT1QUE
et je sais que je puis compter sur vous pour l'assurer selon le possible. »
Le général terminait son allocution par la formule arabe d'où nous avons tiré notre « débrouillez -vous » :
« Dcubbcur rass eck ; Consulte ta tête. j>
Je quittai, comme il avait été dit, ce bivouac de désolation où nous avions enterré ceux de nos malades ou blessés et de nos prisonniers qui n'avaient pu résister à ces terribles sévices. Le sol était couvert d'animaux morts ou mourants, et sur la route ouverte dans des amas de neige plus hauts que mes ânes porteurs, où je m'engageais avec eux, j'allais trouver des cadavres de femmes, d'enfants, de vieillards indigènes qui , fuyant exténués la région où ils périssaient, avaient cherché , eux aussi , mais trop tard , à utiliser la voie tracée par le passage des troupes.
La neige tombait toujours, mais jusqu'aux approches de la nuit la trouée que nous suivions resta distincte. Je faisais des haltes continuelles, ménageant les animaux qui recevaient quelques poignées d'orge dont j'avais emporté une réserve , et encourageant ma petite troupe dont le moral se soutenait. La nuit venue, nous n'avancions plus que très lentement et en tâtonnant le chemin, mais mon convoi restait bien pelotonné. Comme nous arrivions péniblement, dans les ténèbres , au sommet d'une hauteur, un grand feu éclaira l'horizon devant nous. C'était plus que l'encouragement , c'était le salut. La Moricière veillait sur ses humbles auxiliaires.
A minuit, dans l'équipage qu'on peut se figurer, j'entrais au quartier général. C'était un vaste gourbi, couvert mais pénétré par tous les vents, où le général, enveloppé par une fumée épaisse, tournait autour d'un énorme brasier, dans l'attitude des grands soucis. M'aperce vant , il eut un éclair d'émotion et m'ouvrit ses bras :
MON PKEMIER COMMANDEMENT 201
« Ah ! vous voilà , mon enfant , vous m'avez bien tourmenté. Combien me ramenez- vous de mes porte -meules?
— Mon général, je vous les ramène tous, mais j'ai des éclopés. j>
La Morieière se tournant vers son fidèle assistant le capitaine de Martimprey, qui venait d'entrer :
c II n'a rien perdu : c'est une action d'éclat d'un genre nouveau. Et dire que nous avons perdu, nous, une section entière du 13e léger1 ! 1