LE MARÉCHAL BUGEAUD ET LE GÉNÉRAL CHANGARNIER
exemple, se produisît au sommet du commandement, dans une armée en campagne ; sa carrière d'activité devrait s'arrêter là.
Le gouverneur terminait ainsi son récit :
a Changarnier, fort ému, me déclara que des gens méprisables , qui devaient avoir là un intérêt , l'avaient calomnié auprès de moi ; qu'il était trop pénétré du devoir des armes pour se faire l'adversaire de ses chefs ; qu'enfin il niait formellement les propos insultants que la malveillance lui attribuait.
g Le colloque et la crise prirent naturellement fin sur ces assurances. Je crois tout de même que, sans en venir au choc , nous nous étions lui et moi pour toujours mesurés. Ce ne fut pas un raccommodement, pas même un raccommodage, comme la suite Va prouvé. y>
Ce n'est pas la première fois, je pense, qu'un homme de haute valeur généralisée, de grande autorité personnelle, de bon propos, d'inébranlable résolution, arrête court dans ses visées d'ambition jalouse un homme de valeur spéciale qu'aveugle un incurable contentement de soi. Le temps d'arrêt d'ailleurs, dans un tel conflit, ne devait, ne pouvait pas durer. Il prit fin quelques semaines, je crois, avant la promotion officielle du gouverneur au maréchalat, à l'occasion d'une modification introduite par ordre de celui-ci dans un service d'inspection dont était chargé le général Changarnier. Son mécontentement le conduisit à écrire à son chef, en termes violents, une lettre officielle où il demandait à être relevé de son commandement. Le gouverneur la transmettait au ministre de la guerre maréchal Soult, en lui montrant que son subordonné avait cessé de l'être et ne pouvait plus rester à l'année d'Afrique. 11 fut rappelé en France.
Quand, en 1849, le maréchal Bugeaud, dans sa soixantecinquième année, commandant en chef de l'armée des Alpes1, en pleine possession de toutes ses facultés de direction et d'action, mourut presque subitement, ce fut une émotion profonde dans le pays et dans l'armée, un deuil universel. Le général Changarnier eut l'habileté de bon goût de s'y associer, en se faisant bruyamment l'un des organisateurs de la souscription nationale dont le but était d'élever une statue à ce grand serviteur du pays.
A nous tous vieux Algériens, il entendait prouver par là que s'il avait décrié et détesté le maréchal vivant, il avait assez de hauteur d'âme pour honorer sa mémoire. Mais à nous, dépositaires de la révélation « de la crise à huis clos », n'était-il pas permis de croire qu'à cette manifestation posthume du général le diable ne perdait rien?
AU CHATEAU DE LA DURANTIE (NOVEMBRE 1847) UNE CONTROVERSE AVEC LE MARÉCHAL BUGEAUD
Au mois de juillet 1847, le maréchal Bugeaud avait quitté l'Algérie, pour toujours acquise à la France, non pas encore cntièremenu pacifiée. Ce retour, célébré à Paris par le gouvernement uni aux partis conservateurs, avait été en quelque sorte triomphal et méritait de l'être. Ses adversaires, ceux qu'on appelait alors et qu'il appelait lui-même <l les éternels ennemis de l'ordre d, qui lui avaient fait autrefois une guerre acharnée, se taisaient.
1 Le prince président Louis - Napoléon avait investi le maréchal du commandement d'une armée de 70 000 hommes établie le long des Alpes (quartier général à Lyon), en vue de l'assistance à prêter éventuellement au roi de Piémont, Charles- Albert, aux prises avec les forces autrichiennes.
Le maréchal, mandé de Lyon à Paris, y mourut.
Après avoir joui de cet accueil éclatant , il avait été chercher le repos à son château de la Durantie, bâti pendant ses campagnes d'Afrique, au centre du domaine paternel, et qui avait remplacé l'humble ferme du même nom, que lui et sa famille avaient habitée jusque-là.
J'étais moi-même en Bretagne au milieu des miens, bénéficiant d'un congé qui, après tant d'années de militante activité, m'avait rendu à la vie de famille et réconforté. Quelques lignes du maréchal me rappelèrent auprès de lui en Périgord :
« Venez, m'écrivait-il, nous nous sommes assez reposés « et j'ai besoin de vous. Je me propose d'écrire l'histoire « de la conquête algérienne. Nous y travaillerons à loisir, <r et je compte qu'entre temps vous lèverez , pour vous dis- <r traire, le plan du domaine de la Durantie. »
L'histoire a été commencée, le plan a été levé, et que sont devenus, hélas! après mon illustre chef, l'histoire, le plan, la Durantie elle-même, tombée en des mains étrangères...? Quelques années ont suffi pour qu'une part de la descendance du maréchal disparût par la mort, pour que l'autre part se dispersât dans l'obscurité. Rien n'est resté de l'œuvre familiale qu'il avait cru solidement fonder au pays natal, en même temps qu'il fondait en Algérie l'œuvre nationale dont ses efforts avaient agrandi la fortune de la France! Encore un exemple, et celui-là profondément douloureux, de l'effet destructeur du temps et des révolutions, sur celles de nos destinées qui sont vraiment grandes, comme sur celles, multipliées à l'infini dans notre pays, dont l'éclat dépend de la convention du moment.
Un soir, à la Durantie, le maréchal, rêvant au coin du feu, me dit tout à coup :
<ï Vous êtes, je pense, le plus jeune officier supérieur de L'armée. Plus heureux que moi, vous arriverez au sommet
sans passer comme moi par une série presque ininterrompue de révolutions et de guerres.
— Je ne serais pas surpris, monsieur le maréchal, de voir plus de révolutions et plus de guerres que vous. »
Au plus haut point étonné et presque mécontent , le maréchal fixant sur moi ses yeux gris -bleus :
<r Voilà une opinion qui touche au paradoxe, vous vous en expliquerez tout à l'heure. Quant à la mienne, elle va de soi. Nous avons un roi qui est un modèle d'expérience et de sagesse. Il a traversé, lui aussi, une longue période de révolutions et de guerres; il en a souffert, et tout son programme de gouvernement se résume dans des vues de prospérité à l'intérieur, et des vues de paix au dehors.
« Les premières, il les a réalisées par l'application des idées libérales modernes dont il est pénétré. A l'heure qu'il est, après quelques années de lutte, les factions sont vaincues. L'agriculture, l'industrie, le commerce, le bien-être général, ont pris le plus heureux développement.
« Les secondes, celles qui ont pour but la paix extérieure, ont des effets solidement acquis au pays. La prudence du gouvernement constitutionnel a su réconcilier les monarchies qui nous entourent avec la France révolutionnaire de 1830, dont les instincts guerriers ont reçu, par la succession de nos entreprises en Afrique , et par la conquête qui vient de les couronner, ample et brillante satisfaction.
<r Enfin le roi, si cruellement éprouvé par la catastrophe qui nous a enlevé le duc d'Orléans, est encore entouré de plusieurs relais de fils qui ont été élevés avec les nôtres dans les écoles publiques françaises, qui sont pénétrés de l'esprit de leur temps, qui se sont fait une place dans l'opinion par des mérites et des services distingués. Ils représentent et ils assurent l'avenir. »
J'ai déjà dit que j'avais vu jusqu'à ce jour cinq révolu-
tions, étant à Paris au milieu d'elles. J'ai pu constater qu'après chacun de ces grands événements les bénéficiaires de l'entreprise et leurs ayants cause adoptaient invariablement et propageaient incessamment un credo qui devenait le symbole des apôtres du nouveau régime. C'était le credo constitutionnel de 1830, qu'avant celui des républicains de 1848, avant celui des impérialistes de 1852, avant celui des démocrates de 1870, j'entendais en novembre 1847, au château de la Durantie, exprimé par le maréchal Bugeaud, duc d'Isly.
Les convictions politiques les plus sincères l'attachaient, comme tous les conservateurs de ce temps, au gouvernement issu de la révolution de Juillet. Et ces convictions étaient achevées par un sentiment auquel les hommes les plus éminents de notre pays ont le malheur de ne pouvoir échapper, le sentiment tout personnel de la haute fortune qu'il devait à cette révolution et à ce gouvernement. Ils avaient fait sortir le colonel Bugeaud de la retraite exclusivement agricole où il vivait obscurément enfermé depuis quinze ans, pour le faire député, maréchal de camp, lieutenant général, maréchal de France et duc, dans une ascension hiérarchique continue , que d'ailleurs l'opinion tout entière avait proclamée légitime.
a A présent, me dit-il, voyons les raisons de votre pessimisme politique.
— C'est, monsieur le maréchal, qu'il me semble qu'au point où en est la civilisation moderne, les gouvernements n'ont de chance de durée qu'autant qu'en dehors des partis qui visent à leur renversement, ils peuvent compter sur l'appui de l'esprit public.
— Qu'entendez -vous par l'esprit public?
— C'est une force conservatrice, à la fois sociale et politique, qu'on ne rencontre que chez les nations qui n'ont pas subi l'assaut de plusieurs révolutions successives. En
Angleterre , par exemple , qui s'en est tenue à sa révolution de 1688, cette force de l'esprit public établit entre toutes les classes de la société anglaise, de la reine au batelier de la Tamise, un lien de solidarité et de respect qui suffît à préserver la couronne dans les crises où elle serait en péril. Il y a là pourtant des partis, et à certains moments des factions qui seraient aussi révolutionnaires que les nôtres. L'esprit public intervient et les contient.
« Je crois qu'en France la succession ininterrompue de nos révolutions, alternativement démocratiques et autoritaires, ou mixtes, comme celle qui a fondé le gouvernement d'aujourd'hui, ont divisé et énervé la nation au point que l'esprit public en a pour toujours disparu. En cet état de ruine du ressort national conservateur, le gouvernement n'a pas d'autre point d'appui, d'autre instrument de durée que le vote des assemblées délibérantes !. L'édifice qui repose sur des fondations si peu solides, si flottantes, peut en un jour d'ébranlement révolutionnaire s'écrouler. »
Le maréchal, vers la fin de mon exposé, s'était rembruni. Si je ne l'avais pas persuadé, je l'avais assez agité pour qu'il me dît :
« Il y a là une part, qui n'est heureusement que théorique, de vérité. Entre les ennemis de gouvernement, les républicains seuls peuvent devenir dangereux. Seuls, et bien qu'on très petit nombre, ils ont l'audace presque sans limites, et qui est une force, de gens qui n'ont rien à perdre et tout à gagner. »
Le maréchal se souvenait évidemment des grands mouvements insurrectionnels de Paris, à la répression desquels il avait autrefois concouru.
1 S'imagine-t-on ce que, dans Tordre de ces idées, j'aurais pensé et dit, si j'avais pu prévoir qu'à quatre mois de là les assemblées délibérantes seraient élues par le suffrage universel !
Quand, en novembre 1847, à la Durantie, j'avais avec lui cet échange de vues qu'il appelait théoriques, et qui n'étaient en effet dans ma pensée qu'une théorie politique, je croyais comme lui-même que ni lui ni moi n'en verrions la réalité dans l'ordre des faits. Qu'on juge de l'état d'esprit où je fus quand, le souvenir encore plein de cette discussion caractéristique , à cheval avec le maréchal dans la cour des Tuileries, à trois heures du matin, dans la nuit du 23 au 24 février 1848, je vis les commencements de la révolution républicaine dont, à quelques heures de là, je devais voir l'entier accomplissement! Elle passait, je puis le dire, entre les jambes de nos chevaux, sans attaquer, sans être attaquée, et ce que la légende, — devenue comme toujours l'histoire, — a trouvé pour expliquer cette facile autant qu'extraordinaire invasion , est imaginaire. Elle ne fut ou ne parut irrésistible que parce que, depuis le commencement de Y agitation des banquets jusqu'à son résultat, qui fut la révolution du 24 février, Yesprit public ne soutint à aucun instant, comme à aucun degré, le gouvernement. Pour le renverser, il suffit de quelques milliers de révolutionnaires criant : Vive la ligne ! sans aucun acte d'agression, assistés d'autant de politiciens et de cent mille badauds de Paris, les uns et les autres criant : Vive la réforme!