UN TERRIBLE CONFLIT
Telle était entre ces deux personnages militaires la tension de leurs rapports que , connue dans les trois provinces , elle occupait souvent les causeries des officiers de l'armée d'Afrique. Elle avait suffi à nous expliquer l'éclatante rupture de 1843, dont le résultat fut que le général Changarnier demandait sa rentrée en France et que le gouverneur l'exigeait. Mais nous ne savions que cela, et c'est quatre ans plus tard, dans les premiers mois de 1847, qu'un récit du maréchal Bugeaud, dont j'ai dit que j'étais devenu l'un des aides de camp après la bataille d'Isly, mit les points sur les i de la rupture, et nous apprit les raisons d'ordre intime qui avaient pu transformer l'aigreur habituelle du général envers le gouverneur en un sentiment plus violent.
Le gouverneur s'adressant à nous :
ce Vous dites qu'on regrette un peu partout que le général Changarnier ait été perdu pour l'armée d'Afrique. En tant que soldat, on peut le regretter, car c'est un résolu, mais quel caractère ! Le caractère est plein de fiel , et l'homme est plein de lui-même, à ce point qu'en expérience dans la guerre, en mérites de toutes sortes, il ne se reconnaît pas d'égaux, encore moins de supérieurs; mais je l'ai mis au pas 1.
1 Tous les passages soulignés de ce récit sont textuels, c'est-à-dire qu'ils reproduisent la parole môme du maréchal.
LE MAftÉCH AL BIJGEAUD ET LE GÉNÉRAL CIIANGARNIEH 319
« Quand il fut promu divisionnaire en avril 1843, j'avais l'avis officieux et il était de notoriété que j'allais être élevé au maréchalat ; mais l'ordonnance qui me le conférait ne parut qu'en juillet. Nous avons donc été, Changarnier et moi, en égalité de grade pendant quelque temps, et c'est alors que je lui ai montré ce qu'il était et qui j'étais.
en Je terminais à Alger une conférence à laquelle assistaient plusieurs généraux, quand, ceux-ci se retirant, j'invitai Ghangarnier à demeurer. En tête-à-tête avec lui, j'allai droit à la porte en lui donnant un tour de clef, opération qui, évidemment dirigée contre sa retraite, montrait à mon prisonnier que l'affaire serait chaude.
<l — Monsieur, vous ne vous bornez pas à railler publiai quement votre chef et à critiquer ses actes. C'est là une « question disciplinaire qu'il me convient, quant à présent, % de négliger. Mais si, comme on m'en assure, vous m'avez (L décrié dans ma vie publique, c'est là un outrage dont <r j'aurai raison. Dans ce cas, Monsieur, vous êtes un drôle « et je veux vous percer la bedaine... »
Le gouverneur était très grand , très fortement charpenté , avec un large faciès habituellement coloré, avec une voix tonnante, et son geste était plein d'une autorité qu'achevaient ses cheveux blancs de neige.
Le général, moins grand, était mince comme un fil, avec une voix grêle et éraillée, avec une physionomie de vieille amaigrie , sous la perruque brune que nous lui avons toujours vue. Il n'avait pas apparence de bedaine à offrir aux coups de son rude adversaire; et entre ces deux hommes le contraste physique, aussi marqué que le contraste des caractères, devait suffire à donner à cette scène presque dramatique un relief saisissant. A l'énergie de son attitude comme au pittoresque de sa parole, ceux qui ont vécu clans
l'intimité du maréchal Bugeaud le reconnnaîtront là tout entier.
Mais qu'était la valeur de ces contrastes, auprès de l'ascendant moral qu'avait, dans ce conflit, le redoutable gouverneur? Sa haute renommée militaire datait, je l'ai dit, des guerres de l'empire, et il en avait une autre plus spéciale, à laquelle la mort du député Dulong, qu'il avait tué sur place dans un duel fameux, avait donné un violent retentissement. Ce député, qui était de l'opposition avancée, avait, lui aussi, insulté au sujet de l'événement de Blaye son collègue le général Bugeaud, conservateur émérite, que le journalisme de gauche avait accablé d'invectives quand le tragique résultat de la rencontre fut connu. Et cet orage avait remis en lumière ce fait avertisseur, qu'aucun des adversaires de Bugeaud n'était sorti vivant des trois duels qu'il avait eus au cours de sa carrière1.
Personne ne croira jamais que des précédents de cette nature purent influencer l'attitude d'un officier général qui, comme Changarnier, avait fait d'éclatantes preuves de courage personnel et de résolution dans le commandement; mais il est sûr que la rude mise en demeure qu'il recevait de son chef militaire lui faisait une situation plus qu'inquiétante. Il avait devant lui un égal en grade, un haut supérieur en emploi, à qui il savait que le maréchalat était dès à présent acquis. Un énorme scandale public allait éclater, et, quelle que fût l'issue de la rencontre, il en serait infailliblement la victime, un gouvernement régulier ne pouvant tolérer qu'un tel désordre et d'un si dangereux
1 Cette aptitude caractéristique de Bugeaud à avoir en duel « la main malheureuse » s'explique pour moi par ce fait que sa vaillance, au lieu d'être, à la française, bouillante et bruyante, était si naturelle et si tranquille que, dans le péril, aucune émotion ne pouvait l'atteindre. Il était, sous ce rapport, incomparablement doué pour le duel comme pour la bataille.