UNE CONSPIRATION DE PRÉPARATION
administration (personnel et approvisionnements). Il exigera une assez longue étude pour la désignation des corps (d'Afrique ou de l'intérieur) et des groupes de personnel qui seront le mieux en état d'entrer dans cette formation et le plus à portée d'embarquement. Chacun des régiments d'infanterie ne fournira que deux bataillons, et chacun des régiments de cavalerie que quatre escadrons, afin que, par une simple et très rapide opération intérieure de versement d'hommes et de chevaux, les effectifs partants puissent être portés au presque complet de guerre.
« Ce travail définitivement arrêté entre nous, et tous les ordres d'exécution établis à l'avance, nous aurons gagné beaucoup de temps , assez de temps , je pense , pour que l'orage éclatant sur nos têtes, elles ne se troublent pas, et pour que le grand intérêt politique et militaire qui sera tout à coup en cause reçoive à peu près satisfaction. Nous autres , nous sortirons à notre honneur d'une situation qui , sans cette innocente préparation préventive, serait pleine d'incertitude, d'à-coups et de confusion. »
Les généraux de Bressolles et Mengin, l'intendant Darricau, paternellement bienveillants pour leur jeune collègue intérimaire, ne pouvant d'ailleurs se dissimuler le péril qu'il leur signalait, topent à ses conclusions. A dater de ce jour, nous sommes à l'œuvre pour laquelle j'ai la collaboration très active et très experte d'un fonctionnaire que le département de la guerre devait perdre trop tôt, M. Porchet, sous- chef du bureau des mouvements des troupes, à qui je veux donner ici un souvenir. Quand, ainsi que je l'avais prévu, l'ordre nous arrive inopinément d'organiser hic et nunc une expédition sur Gallipoli, notre travail est prêt. Il ne s'agit d'abord que de l'envoi sur ce point d'un corps d'observation de six mille hommes, qui devient presque Immédiatement, sur l'avis que les Russes assiègent
Silistrie et marcheront sur Gonstantinople , un cor*ps d'opérations de trente mille hommes.
A cette nouvelle évolution militaire gouvernementale qui devait être suivie de tant d'autres , notre préparation , quant à présent, répondait complètement. Il n'y manquait guère que le nom du commandant en chef. Le général Ganrobert est désigné par l'empereur. Les ordres tout prêts sont signés, — et personne ne paraît s'étonner qu'ils soient tout prêts. — Le télégraphe, la poste sont mis en mouvement, et voilà comment, dans un délai qui ne dépassa pas de beaucoup une quinzaine , le noyau de la future armée d'Orient, qui allait comprendre avec le temps presque toutes les forces vives de l'armée française, fut en mesure, je ne dis pas d'agir, mais d'aller occuper son poste. 11 n'y arriva pas et ne s'y installa pas sans encombre. Il y eut dans les ports d'embarquement , spécialement à Marseille , des scènes de confusion. Il y eut à Gallipoli des manquements de toute sorte, ensemble de déceptions et d'à-coups dus à l'improvisation de l'entreprise , à l'inévitable précipitation de l'exécution.
Et comme, après avoir lu l'exposé qui précède, on doit s'expliquer le début de la fameuse lettre que le maréchal de Saint -Arnaud, sorti de la quiétude ministérielle pour entrer dans les responsabilités et les soucis du commandement d'un embryon d'armée devant l'ennemi, écrivait de Gallipoli le 26 mai à l'empereur :
« Je le dis avec douleur à Votre Majesté, nous ne sommes « pas constitués, ni en état de faire la guerre... ! »
L'épisode anecdotique dont je viens de faire le récit tiré des souvenirs de mon passage au ministère de la guerre, est certainement caractéristique de ce que j'ai appelé « l'incurable aveuglement militaire » du gouvernement impérial.
GÉNÉREUSE CONFIDENCE DU MARECHAL DE SAINT-ARNAUD 3îi3
En 1854, il était à ses débuts dans la grande guerre, après une période de paix générale qui avait duré près de quarante ans, et le succès du siège de Sébastopol, si disputé qu'il fût, n'eut d'autre eiïet que d'épaissir le bandeau que l'empereur avait sur les yeux au sujet de la préparation des entreprises de guerre. On en jugera par un autre épisode anecdotique, peut-être plus significatif encore que le précédent, que mes lecteurs rencontreront à sa date chronologique dans la suite de cet écrit. Il leur montrera qu'en fait d'improvisation , de précipitation , de décousu , l'introduction à la guerre d'Italie devait dépasser de beaucoup l'introduction à la guerre d'Orient.