GÉNÉREUSE CONFIDENCE DU MARÉCHAL DE SAINT -ARNAUD
Au moment où se décidait la guerre d'Orient, j'allais entrer dans ma trente-neuvième année. J'étais un jeune colonel, et je ne voulais à aucun prix rester devant cette prise d'armes sur le fauteuil de bureaucrate où la volonté du ministre se manifestant, comme je l'ai dit, par un ordre écrit, m'avait retenu trois ans. Aussi, quand il prit le commandement du corps expéditionnaire que nous venions de transformer en quelques jours en une armée d'Orient, comprenant trois divisions d'infanterie, une de cavalerie, avec les compléments nécessaires d'artillerie, de génie et de services administratifs, m'étais-je fait à moi-même une place dans le travail que je lui présentais. C'était celle de chef d'état-major de la division du général Bosquet, avec qui j'avais, d'ancienne date, de très bons rapports algériens.
Le maréchal , étudiant avec un contentement joyeux le tableau synoptique que je mettais sous ses yeux de la constitution des états-majors et des troupes, arrivait à mon
nom placé comme je l'ai dit, et tout à coup sa mobile physionomie devenait grave :
« Mon cher colonel, me dit-il avec une sorte de solennité dont je fus ému , en prenant ce commandement , je sais où je vais. Je suis atteint d'une maladie qui n'est encore qu'intermittente ' et peut me laisser vivre ; mais je tiens d'un sjDécialiste, qui m'en a courageusement donné l'avertissement, qu'elle ne pardonne pas. Si dans un temps donné elle tourne au pire, j'aime mieux finir au milieu des soldats que dans mon lit.
c Mais je dois m'attendre à des défaillances de santé. Si elles viennent, il faut que j'aie à côté de moi un auxiliaire sur qui je puisse compter personnellement et militairement. Vous serez cet auxiliaire. Rayez votre nom de l'état -major Bosquet. Vous serez a la tête de mon étatmajor particulier comme premier aide de camp , et par la communication qui doit rester entre nous, que je vous fais, vous voyez que je vous institue c mon associé ad latus ».
Que ceux qui jugent avec quelque sévérité, comme il m'est arrivé à moi-même autrefois, la vie aventureuse du maréchal de Saint- Arnaud, que ceux-là mêmes qui la jugent avec le plus de passion et de colère, rendent à sa mémoire la justice que lui mérite la hauteur des sentiments qu'il m'exprima ce jour-là. La Providence l'en a récompensé en voulant qu'il allât finir, selon ses prévisions, au milieu des soldats, et finir après une victoire dont l'effet sur les esprits devait grandir par la profonde émotion dont cette mort devait pénétrer les cœurs.
Je ne me rattachais au ministre, devenu commandant en chef, que par nos communs souvenirs algériens et par le
1 L'angine de poitrine.