EN MER VERS LA CRIMEE
« beaupré su?' poupe, et accableraient du feu de leur artil- <l ierie les forts de la rive gauche et la ville. »
L'ensemble de l'entreprise était assurément un va- tout. Les Russes l'avaient sans doute envisagé et ils en avaient cru le succès possible, puisque, pour le prévenir, ils ne reculèrent pas devant l'effrayant sacrifice de leur belle flotte de la mer Noire, coulée sur trois lignes parallèles formant estacade , d'une rive à l'autre de leur port.
Les commandants en chef des deux flottes n'avaient pas décliné l'exécution de ce thème d'invasion violente du port de Sébastopol; mais il était très apparent que l'issue de ce combat à outrance du bois contre la pierre leur semblait très incertaine. Aussi, le maréchal ayant le commandement suprême de la flotte comme de l'armée françaisse, je préparai et soumis à sa signature une lettre1 à la fois persuasive et autoritaire, dont le but était de montrer à l'amiral Hamelin qu'au jour où la flotte serait au « va -tout d dans le port de Sébastopol, l'armée serait depuis longtemps au g va-tout )) sur les hauteurs de la rive droite, la retraite en cas d'insuccès lui étant absolument fermée.
Dès le 2 septembre, le maréchal et les états-majors s'étaient établis sur le vaisseau la Ville-de-Paris, mais on ne put partir que le 5, et ce fut le 7 seulement que la flotte anglaise nous rejoignit en mer. Ce jour-là, nous avions sous les yeux un spectacle d'une grandeur inoubliable. Qu'on se figure l';igglomération d'une centaine de navires de guerre de tout rang, à vapeur, à voiles (remorqués), français, anglais, ottomans (porteurs d'une division turque), con-
1 Cette lettre, dont Tampliation fut immédiatement adressée au ministre de ia marine, doit se trouver dans les archives de ce département.
voyant près de trois cents transports de commerce. Et comment exprimer les sentiments de ferme espoir dont je fus pénétré, quand le lendemain, posté dans les hunes de la Ville -de -Paris, je vis cet immense ensemble faire route après un classement méthodique , dans un ordre parfait , les vaisseaux de guerre restés libres gardant la tête, les flancs et les derrières de la nouvelle Armada !
Mais il y avait pour moi , à ce rassurant tableau , une ombre qui allait s'épaississant depuis que nous avions pris la mer; c'était la dépression manifeste des forces de notre commandant en chef, que paraissait soutenir presque uniquement l'extraordinaire énergie de son ressort moral.
Nous étions en mer depuis six jours. Le 10 septembre, avant l'aube, le docteur Gabrol entrait dans la cabine que j'occupais sur le vaisseau la Ville -de -Paris, à portée du logement du maréchal. Très pâle, très agité, solennel, il me déclarait que notre chef, dont l'abattement m'avait frappé la veille, était atteint d'une crise de son mal, l'angine de poitrine , bien plus effrayante que toutes celles dont nous avions été jusque-là, l'un et l'autre, les témoins; qu'elle serait certainement la dernière et que tous les symptômes de la fin étaient très apparents...
Dès notre embarquement, il avait été entendu, entre le docteur et moi, qu'il m'avertirait du désastre que tout nous faisait craindre, pour que je pusse préparer les mesures qui assureraient la transmission du commandement. Ensemble, nous allons au mourant. Il était, dans cette nuit, devenu méconnaissable. L'œil terne, sans voix, poussant quelques plaintes inarticulées, la face couverte de sueur, la poitrine soulevée par des mouvements convulsifs, il me représentait l'agonie et une terrible agonie. Jamais, je pense, je n'ai rien vu, rien éprouvé de plus profondément émouvant. A la