‹ Œuvres posthumesChapitre 88 sur 93 · EN CRIMÉE. AVANT, PENDANT ET APRÈS LA BATAILLE · texte numérisé non relu

EN CRIMÉE. AVANT, PENDANT ET APRÈS LA BATAILLE

DE l'àLMA

Ne voulant pas m'étendre au delà du récit des derniers jours que le maréchal passa parmi nous, derniers jours qui ne ressemblent que de loin aux divers tableaux qu'on en a faits, je ne dirai rien ici du débarquement qui s'effectua sur la vaste plage d'Old-Fort, jugée bien plus accessible que celle de la Katcha qu'on avait eue d'abord en vue; rien de la marche qui nous conduisit jusqu'à la rive gauche de la petite rivière Boulganak, où s'établit le bivouac d'où nous devions partir le lendemain pour attaquer l'armée russe; rien de la bataille de l'Aima, dont tous les épisodes sont connus. Je me bornerai à dire qu'au cours de cette succession de faits Y apparente résurrection du maréchal fut telle, qu'il put :

1° Monter à cheval après le débarquement et passer en revue une partie des troupes formées en bataille sur le rivage ;

2° Faire à cheval l'étape de quatre lieues qui nous séparait du Boulganak ;

4° Arrêter lai- même, étendu sur un lit de repos , les dispositions de l'attaque du lendemain , dans des circonstances qui méritent peut-être d'avoir une place dans ces souvenirs.

Nos bivouacs s'étendaient au pied d'une montagne abrupte et très haute , terminée par un plateau sur lequel , dès deux heures de l'après-midi, avec le général de Martimprey et tout l'état- major, nous étions établis en observation. Sous nos yeux se déroulait à portée de vue un panorama dont nos lunettes pouvaient fouiller tous les recoins, et dont

peut-être aucun général d'armée, à la veille de livrer bataille, n'a eu la fortune de rencontrer les indications. Toute l'armée russe était là devant nous, sur les hauteurs de la rive gauche de l'Aima, dans les positions où nous allions les attaquer demain. Deux groupes principaux :

L'un dépendant de la grande trouée en pente douce par où passe la route de Sébastopol, en avant du village de Bourliouk, qui est sur la rivière. Il y a là, au Commet de celte pente, une accumulation de monde et de batteries de position (c'est là que se fit le grand et coûteux effort des Anglais) ;

L'autre, établi sur les hauteurs, difficiles d'accès, qui vont jusqu'à la mer où elles se terminent par des escarpements rocheux d'apparence inabordable, d'où résulte que toute cette dernière zone de hauteurs n'est pas défendue. Les troupes russes, sur une étendue d'un kilomètre, sont réunies en arrière d'une tour servant aux communications télégraphiques. (C'est là que se fit le grand effort des Français, que devait rendre décisif la brillante et laborieuse escalade des escarpements rocheux par notre division d'Afrique, qui vint achever le désarroi de l'ennemi.)

Voilà le tableau. De l'ensemble, nous faisons à notre aise et sous un beau soleil un croquis que nous portons à notre général en chef, qui, sans hésiter un instant, arrête le plan de la bataille de l'Aima, tel qu'il a été exécuté. Je le rédige sous sa dictée, croquis joint, et j'ai l'ordre de porter le tout à lord Raglan, avec mandat de répondre aux demandes d'éclaircissement que pourrait faire l'état- major anglais. Le maréchal, à la fin de cette journée, semblait très fatigué, bien qu'il eût l'entière possession de toutes ses facultés et qu'il eût, par moment, quelques élans de gaieté; mais ses yeux, ses joues se creusaient, et je restais tristement incertain de l'avenir. Quoique, presque jusqu'à la fin, il ait dicté des lettres et en ait même écrit quelques-unes, je

irde son plan de la bataille de l'Aima comme son dernier grand acte de commandement.

Cette journée devait finir par un incident singulier. La nuit était venue. Elle était noire quand je me mis en route pour le quartier général anglais, accompagné par mon camarade le colonel d'état-major de Lagondie, officier de grand mérite, qui était notre attaché militaire auprès de lord Raglan. Il était venu chez nous dans l'après-midi, en que le de nouvelles.

« Dans l'obscurité profonde où nous cheminons, lui dis-je, nous sommes tenus à quelques précautions, car du haut de mon observatoire d'aujourd'hui j'ai vu que beaucoup de cavaliers russes battaient la campagne. Nous savons que le quartier général anglais est à une lieue de nous sur le Boulganak, qui coule en plaine sur un lit sableux avec quelques centimètres d'eau. Voilà notre voie , une voie sûre, qu'autrefois en Afrique, la nuit, dans les mêmes préoccupations de sûreté, j'ai plus d'une fois suivie.

c — A d'autres. Le Boulganak est plein de détours et vous allez doubler pour le moins l'étape. Bon pour vous dont la nuit est sacrifiée; mais moi, j'entends la passer dans mon lit de bivouac pour me préparer à la bataille. Je vous annoncerai à lord Raglan. »

Et le voilà parti au trot, en riant et raillant.

Mais ce fut moi qui l'annonçai à lord Raglan. Il avait été capturé par un parti russe, et le colonel de Lagondie fut le premier, presque Tunique prisonnier que nous fit l'ennemi pendant la campagne de Sébastopol.

L'intérêt de cet épisode, purement aneedotique, est dans la démonstration qu'il fait de l'influence qu'ont sur les événements les petits aussi bien que les grands hasards de la

guerre. Si j'avais suivi mon compagnon dans son voyage à travers champs, comme lui et avec lui j'aurais été fait prisonnier. L'ennemi aurait saisi sur moi le plan écrit et dessiné de la bataille de l'Aima. Il y aurait expressément vu que le maréchal de Saint -Arnaud, comptant sur l'agilité et l'endurance de la division d'Afrique (Bosquet), la mettait avant le jour en mouvement (trois heures avant les autres en raison du long parcours qu'elle avait à faire) pour marcher droit aux escarpements du bord de la mer, avec ordre d'en faire l'ascension des que notre centre et notre gauche seraient engagés. Ainsi avertis, les Russes réunissaient des troupes et des moyens de défense sur ces hauteurs, qu'en raison de leurs difficultés de franchissement ils avaient négligées, et alors?...

Je ne veux rien affirmer; mais qui pourrait dire ce qu'aurait été la bataille de l'Aima si la décisive entreprise de la division d'Afrique avait échoué?

La légende représente le maréchal en état d'activité personnelle pendant la lutte, et parcourant à cheval, à côté de lord Raglan , le champ de bataille. La vérité , c'est qu'il put, ce jour-là, monter à cheval dès l'aube et se porter, entouré de son état- major, dans la plaine où les troupes étaient massées en ordre de bataille, commençant leur mouvement offensif vers l'Aima. Nous étions avec lui sur le flanc gauche de la division du prince Napoléon, dont l'état -major reçut, sous nos yeux, un premier boulet russe qui emportait la jambe du sous -intendant militaire de cette division.

L'Aima franchi et les troupes faisant sous le feu l'ascension des hauteurs, le maréchal, qu'avec la plupart de ses officiers j'avais quitté pour suivre le mouvement, s'établit dans la plaine et y resta jusqu'à la fin de la journée.

A chacun des progrès décisifs de notre marche en avant, je lui envoyais un officier qui l'en informait. Le dernier, le lieutenant-colonel de Waubert, lui portait l'avis, premièrement que notre conflit, qui avait été vif en avant du télégraphe, se terminait par la retraite en désordre des Russes qu'avait précipitée le choc latéral de la division d'Afrique (Bosquet); secondement, que les Anglais, prévenus de notre réussite, enlevaient en ce moment même, avec une incomparable énergie , les défenses qui les avaient longtemps retenus; troisièmement, que le maréchal, franchissant la hauteur par un chemin que lui indiquerait mon envoyé, pourrait s'assurer que la bataille était gagnée.

Il arriva. Il paraissait exténué, et quel homme autre que celui-là aurait pu porter sans fléchir le poids des fatigues qui, depuis le débarquement, l'avaient accablé?

Les bagages étaient bien loin, et nous lui faisions un épais lit de fougères où je le vois encore étendu, riant à nos récits , et en apparence prêt à recommencer.

Mais ce n'était qu'une apparence. Sur ce plateau où nous devions rester deux jours encore pour l'enterrement des morts et pour le transport, — très laborieux en raison du manque à peu près absolu de moyens , — des blessés à bord des flottes, l'état du maréchal empirait sensiblement, et le docteur Cabrol me faisait une douloureuse confidence. Il avait reconnu les premiers symptômes de l'invasion cholériforme qui, à côté de quelques cas foudroyants, sévissait dans les deux armées, spécialement chez les Anglais. Il lui paraissait impossible qu'au degré d'affaiblissement où était le maréchal , il pût résister à cette périlleuse aggravation du mal qui, depuis des mois, minait sa constitution. Cet alarmant diagnostic, comme toujours tenu secret, ne devait pas tarder à se réaliser.

Do L'Aima à la Katclia, de la Katcha au Belbek , deux

étapes parcourues avec une inévitable lenteur, le marée al, qui d'ailleurs avait encore la pleine possession de lui-même, était censé les faire à cheval. En réalité, il voyageait étendu sur des matelas d'ambulance, dans une voiture fermée, un carrosse d'ancien modèle que les Russes, le jour de l'Aima, avaient laissé tout attelé sur le champ de bataille.

C'est au cours de cette marche en avant que nous eûmes, par un cavalier tartar qui semblait un personnage et se déclarait sympathique à l'entreprise des alliés , la première nouvelle de la destruction par les Russes de leur flotte coulée en barrage dans le port de Sébastopol. Ainsi s'expliquaient les violentes détonations que nous avions entendues. La nouvelle, confirmée par un aviso français qui fut envoyé en reconnaissance, transformait, comme on le sait, notre plan primitif d'attaque au nord, par un plan obligatoire d'attaque au sud de Sébastopol.

M'abstenant d'entrer dans le détail bien connu des faits auxquels ces résolutions donnèrent lieu, je reviens au maréchal de Saint- Arnaud, me bornant à dire où et comment, à bout d'efforts et son ressort physique épuisé, non pas son ressort moral, il dut résigner le commandement.

L'étape doit nous conduire de la vallée du Belbek à celle de la Tchernaia. Les Anglais, très éprouvés par le choléra, demandent à nous précéder sur l'unique route qui s'offre aux deux armées. Leur défilé est très lent, nous nous ébranlons par suite très tard et cheminons péniblement tout le reste du jour, sous un soleil qui nous dévore , poussant devant nous les éclopés de l'armée anglaise. Nous ne pouvons atteindre qu'à la nuit les hauteurs boisées et sans eau de Mackensie, où, en désordre et dans l'obscurité, nos troupes haletantes s'établissent comme elles peuvent au bivouac qu'elles qualifient du nom qui lui est resté, le

bivouac de la soif. C'est là, dans la nuit du 25 au 26 septembre, et non pas le lendemain sur la Tchernaia, comme l'ont dit les journaux et comme l'ont répété les livres, que finit pour moi la mission militaire spéciale, devenue intime par la force des événements, que le maréchal de Saint- Arnaud, quittant le ministère de la guerre pour le commandement de l'armée d'Orient, m'avait fait le grand honneur de me confier.

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