LE MARÉCHAL DE SAINT-ARNAUD MOURANT RÉSIGNE LE COMMANDEMENT
Au bivouac de la soif, le maréchal et son état-major sont clans une clairière, sans bagages et sans serviteurs, qui sont on ne sait où. Mais la tente du maréchal, toujours portée à sa suite, a été dressée, et il repose sur son lit de campagne, le docteur Cabrol à côté de lui. Autour de la tente, chacun de nous a choisi sa place , et nous sommeillons aux pieds de nos chevaux, la bride passée dans le bras.
Vers une heure du matin, le docteur accourt et me réveille : « Venez, il est mourant, il vous demande. »
Le maréchal était effrayant à voir. Ses yeux, ses joues profondément creusés, son teint d'une pâleur cireuse, lui donnaient l'apparence d'un spectre. Mais cet état différait absolument de la crise d'angine et d'étouiïement qui, sur la Ville-de-Paris y nous avait naguère saisis au point de nous faire croire à sa mort immédiate. Le regard était lucide, la voix encore ferme, et il avait sans effort le geste à l'appui dj la parole.
a Mon ami, me dit-il, je me sens bien malade. î
Jamais jusqu'alors, pendant ou après les crises du passé,
il n'avait ainsi jugé sa situation. J'étais ému jusqu'aux larmes , mais ses paroles m'avaient suggéré une soudaine et décisive résolution :
« Il n'est que trop vrai, monsieur le maréchal, vous êtes bien malade, et le fardeau du commandement vous achève. Laissez -moi vous dire une vérité que vous ne suspecterez pas , que seul je puis vous dire et que je regarde comme un bien douloureux mais nécessaire devoir. Il faut résigner le commandement.
— Oui, vous avez raison, faites appeler For ey. d Ainsi, il ne savait pas qu'en dehors du plus ancien divisionnaire il eût un successeur désigné par le gouvernement impérial, dont le silence à l'égard du maréchal, sur un point de cette importance, paraît, au premier abord, inexplicable. Il peut cependant se justifier par cette considération de sentiment que, devant le maréchal partant de Paris avec une santé notoirement très précaire, personne dans le gouvernement n'avait voulu envisager la possibilité de son remplacement à la tête de l'armée d'Orient. On pouvait craindre en effet qu'une discussion avec lui sur la possibilité de l'événement ne lui parût déguiser l'arrière-pensée de sa probabilité.
Je lui répondais :
« Ce n'est pas, monsieur le maréchal, le général Forey, c'est le général Canrobert, porteur des ordres du gouvernement, qui doit recueillir votre succession.
— Ah! Canrobert, j'en suis bien aise. Faites-le venir, » Ma déclaration, en raison sans doute de l'excès de sa
faiblesse et de l'indifférence qui en était la suite, ne parut pas le surprendre.
Il fallut beaucoup de recherches et de temps pour trouver pendant la nuit le général Canrobert au milieu de l'inextricable pôle -mêle du bivouac de la soif. Il vint au moment
où le jour paraissait, et je l'introduisis dans la tente du maréchal, où je les laissai seuls. Je ne sais donc rien des échanges qui purent avoir lieu dans cette entrevue. Sans perdre un instant, je pris là où je les avais mis seize jours auparavant sur la Ville -de -Paris, dans la poche intérieure de ma capote, les adieux, restés sans objet par sa résurrection d'alors, du maréchal de Saint- Arnaud à l'armée. Mais depuis il avait livré et gagné la bataille de l'Aima. Il fallait qu'elle eût là sa place, et sur mes genoux à défaut de table, écrivant au crayon à défaut de plume, je modifiais dans ce sens le dernier paragraphe des adieux.
J'en fis, après que le général Canrobert se fût retiré, la lecture au maréchal qu'elle ne parut pas émouvoir.
J'ai conservé ce document raturé et corrigé au crayon vers la fin. Il porte la signature un peu incertaine, lisible cependant, du vainqueur de F Aima, la dernière qu'il ait donnée en ce monde. Les adieux furent ce jour -là même mis à l'ordre de l'armée.
J'ai la conscience d'avoir fidèlement rempli, selon mes moyens et jusqu'à la dernière heure, les devoirs qui me liaient au maréchal de Saint- Arnaud, depuis le jour où il m'avait révélé le généreux état d'esprit militaire dans lequel il renonçait aux jouissances de sa grande vie à Paris pour aller, déjà très atteint dans sa santé, courir les hasards de la guerre d'Orient. Je n'ai pas, je le répète, à juger sa vie, mais je dis et je crois avoir montré qu'en donnant à cette vie la fin qu'il a voulue, qu'il a cherchée et trouvée au milieu de ses soldats, il a bien mérité de lui-même et du pays.