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moi-même une théorie de la propriété qui, j'ai cet orgueil, peut défier toutes les attaques, on lira peutêtre avec intérêt, surtout Ton comprendra mieux mes explications.
Il y avait à peine trois mois que j'avais commencé mes études d'économie politique quand je m'aperçus de deux choses : la première, qu'un rapport intime, je ne savais lequel, existait entre la constitution de l'État et la propriété ; la seconde, que tout l'édifice économique et social reposait sur cette dernière, et que cependant son institution n'était donnée ni dans l'économie politique ni dans le droit naturel. Non datur dominium in œconomiâj me disais-je, en paraphrasant l'aphorisme de l'ancienne physique sur le vide ; la propriété n'est point un élément économique ; elle n'est pas essentielle à la science, et rien ne la justifie. D'où peut-elle venir? Quelle est sa nature î Que nous veut-elle ? Ce fut le sujet de ce que je nommais mon premier Mémoire, Je prévoyais dès lors que la matière serait abondante, et que le sujet était loin d'être épuisé.
Maintenant qu'il n'y a plus lieu de trembler pour la propriété, puisque nous avons fait un empereur pour la défendre, et que moi-même je prends son parti, il n'est pas, j'ose m'en flatter, un lecteur doué de quelque bon sens, ayant la moindre étincelle de logique, qui ne reconnaisse combien j'avais raison. La propriété a-t-elle pour principe le droit de premier occupant? Mais c'est absurde. Vient-elle de la conquête ? Ce serait immoral. Faut-il l'attribuer au travail? Mais le
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travail ne donne droit qu'aux fruits, tout au plus à une indemnité pour raménagement du sol, peut-être encore à une préférence de possession, de possession, entendons-nous bien, jamais, non jamais à la souveraineté du fonds, à ce que la loi romaine appelait le domaine éninent de propriété. Autrement il faudrait dire que tout fermier est, ipso facto, propriétaire, et que celui qui amodie sa terre s'en dessaisit. Tout ce que l'on a débité de nos jours sur les peines et les mérites du cultivateur est un verbiage sentimental : ce n'est ni de la philosophie, ni du droit. L'ouvrage publié par M. Thiers, en 1848, pour la défense de la Propriété, est une pure bucolique. Est-ce le législateur qui a créé la propriété ? Mais pour quels motifs ? En vertu de quelle autorité ? On n'en sait rien. Si c'est le législateur qui, par un acte de son bon^ plaisir, a institué la propriété, le même législateur peut l'abroger et déplacer les h&itages^ comme dit M. Laboulaye : dès lors la propriété n'est qu'une fiction légale, un arbitraire, arbitraire d'autant ptas odieux, qu'elle aisse en dehors d'elle la majorité du peuple. Faut-il dire, avec quelques-uns qui se piquint de métaphysique, que la propriété est l'expression de l'individualité, de la personnalité, du moi ? Mais la possession suffit largement à cette expression : mais, encore une fois, s'il suffit de dire : ce champ est à moi^ pour avoir la propriété, tous sont propriétaires au même titre ; voilà la guerre civile allumée, et pour conclusion la servitude ; or, quand vous avez passé en revue la prime-oecupation, la conquête, le travaiU l'autorité du
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législateur 6t la métaphysique du moi, vous avez épuisé toutes les hypothèses des juriscousulie» sur Torigiae et le priiieipe de la propriété. Vous pouvez fermer les bibliothèques; il n'y a rien de plus. Quoi donc ! faul- 11 croire, avec M. Laboulaye, que la propriéié est ua article de foi dont la discussion doit être interdite, parce qu'agir autrement ce serait mettre la société en danger ? Mais la justice est amie du grand jour ; le crime seul cherche les ténèbres. Cur non palam si decenter? Lai propriété, c'est donc le vol ?.. .
Cette dialectique,, convenons- en, puisque nj»vi le pouvons sans péril, était invincible autant qu'inexorable ; et les témoignais que me livrait la l^islatîon elle-même n'étaient pas faits pour Tamoindrir. Que dire, par exemple, de cette définition romaine : Do-minium est jus y^ndi et abutendi re sué, quaie'nùs juris ratio pittilur! de cette définition française, encore plus honteuse : « La propriâé est le droit de jouir et de disposer des choses de la maniée la plus absolue, pourvu qu'on n'en fasse pas un usage prohibt^ par les lois et les règlements. » N'est-ce pas dire oui et non sur la même chose, donner et retenir, poser un principe et le nier aussitôt par l'exceptioD? Soit, disais^je : la propriété sera tout ce que voos voudrez, dans la mesure du droit public et des règlements. Voyons maintenant le droit public, voyons les règlements !...
La propriété absolue! Mais, disdple de Kant etde Comte, je repoussais l'absolu i l'égal du surnaturel; je ne reconnais que des lois intelligibks, positives.
comme l'astronomie, la phy^que, la zoologie, le droit, Féconomie politique ellenBéme nous en offrent tant d'exemples. — RépubUcaiii par principes, entre temps, partisan des garanties constitutionnelles, je combattais de toutes mes forces cel absolutisme, que le peuple français avait immolé en la personne de Louis XVI et qu*on voulait me faire adorer dans la propriété.
La proi^iété abusive I Sans doute, elle ne peut pas ne pas l'être, puisque dès que l'abus cesse d'être sa prérogative, elle n'est plus. Or, c'est justement pour (^ que je^i'epoiisse la prùptiété. Si vous disiez que le mariage esl le droit d'user et d'abuser, non seule*' ment de sa femme, ce qui serait déjà une infamie, mais de sa fille, de* sa mère, de sa servante, etc., prétendriez- vous que le mariage est une institution respectabk? L'absolutisme érigé eu idole, l'abus pris pour idéal; la propriété, en tout et partout déclarée excentrique, inconditionnée, sans limites, sans frein, sans lègles, sans lois, antérieure et supérieure au droit, à la société même : c'était exorbitant, inadmissible, et malheureusement on pouvait dire que tout cela n'était pas inventé i plaisir : les faits, les faits abondaient dans Thistoireet daAs les temps modernes, et criaient vengeance contre la propriété.
Pénétrant plus avant encore dans la psycMogie du propriétaire, à la suite des moralistes les phiB profonds et de l'Évangiie mémo, qu'est-ce que je découvrais? Que ia propriété, qu'on lous vantait comme la rémunération du travail, le signe de la di-
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gnité humaine, le pivot de la société et le monument de la sagesse législative, n'était autre chose, au fond, que Tacte souverain de notre égoïsme, la manifestation solennelle de notre concupiscence , le rêve d'une nature perverse, avare, insociale, qui veut tout pour soi, s'arroge ce qu'elle n'a pas produit, exige qu'on lui rende plus qu'elle n'a prêté, se fait centre du monde, méprisant Dieu et les hommes pourvu qu'elle jouisse ! Oh ! le christianisme, à qui Ton ne fera pas le procès sans doute, a bien jugé la propriété ; il l'a exclue du royaume des cieux : « Ceux-là seuls, a-t-il dit, parmi les propriétaires seront -sauvés, qui pratiquent le détachement du cœur, et sept plutôt les gardiens et les dispensateurs de leur fortune que ses consommateurs. Beati pauperes spiritu^ quoniam ipsorum est regnum cœîorum.
Que le lecteur me permette ici de m'inlerrompre. Cette critique était-elle fondée, oui ou non? Ai-je sujet delà regretter et da m'en dédire? Et la théorie de la propriété que je publie à cette heure serait-elle considérée par hasard comme une rétractation?... On va voir qu'il n'en est rien.
La critique faite, il fallait conclure. En même temps que je prononçais, en vertu de mon analyse, la condamnation de la propriété, telle qu'elle s'est produite, dans le droit romain, et dans le droit fran- -çais, et dans l'économie politique, et dans l'histoire, je repoussais, en termes non moins énergiques, l'hypothèse contraire, la communauté. Cette exclusion du communisme est consignée dans mon premier Jf^
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I moire de 1840, chapitre Y, et reproduite avec plus d'étendue et de force dans le Système des Contradic'lions économiques^ 1846., chapitre XII.
I Quelle était dès lors ma pensée? C'est que la
propriété étant un absolu, une notion qui implique deux contraires, ou, comme je disais avec Kant et Hegel, une antinomie^ devait être synthétisée en une formule supérieure qili, donnant également satisfaction à rintérét collectif et k l'initiative individuelle, devait, disais-je, réunir tous les avantages de la pro-« pnété et de Tassociation sans aucun de leurs inconvénients. Je donnais à cette formule supérieure, prévue et affirmée par moi, dès 1840, en vertu de la dialectique hégélienne, mais non encore expliquée ni définie, le nom provisoire depo^^a^^ton, terme équivoque, qui rappelait une forme d'institution dont je ne pouvais vouloir et que j'ai abandonné.
Les choses en restèrent là plusieurs années. Contre toutes les attaques de droite et de gauche, que je dus
I essuyer, je maintenais dans tous ses termes ma critique, annonçant une conception nouvelle de la propriété, avec la même certitude que j'avais nié l'ancienne, bien que je ne susse dire en quoi consistai^ cette conception. Mon espérance, quant au fond, ne. devait pas être trompée, ainsi qu'où le voit aujourd'hui; seulement, la vérité que je cherchais ne pouvait être saisie qu'après une rectification de méthode. Je poursuivais donc, sans me laisser ébranler par le bruit qui se faisait autour de moi, mes études sur les questions les plus difficiles de l'économie poli*
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tique, le crédit, la popnlatioD, YitupôU etc., lorsque, vers iS84, je m'aperçus que la dialectique d*Hégel, que j'avais dans mon SysUmt des Coniraddcliaus éc&nomiques^ suivie, pour ainsi dire, de cotifiaoce, était fautive en un point et servait plutôt à embrouiller 'les idées qu'à les éclairdr. J'ai reconnu alors que si Tantinomie est une loi de la nature et de Tiiitelligence, un phénomène de Tentendement, comme toutes les notions qu'elle affeéie^elle ne se résout pas; elle Teste éternellement ce qu'elle est, cause première de tout mouvement, principe de toute. rie et évolutîn, par la contradiction de ses termes ; seulement elle peut être balancée^ soit par l'équilibration des contraires, soit par son opposition à d'autres antinomies.
Je demande pardon de ce détail, sans lequel on ne s'expliquerait pe«it-être pas comment, ayant com» mencé la critique de la propriété en l^Q, je n'en produis la théorie qu'en 1863. Sans parler des di84,ractions puisantes que 1848 et iSSS ont jetées à travers les dtistences , chacun (^prendra que , dans des études aussi ardues, où le philosophe opère» non sur des corps, mais sur des idées, la moindre inexa(^it«de de méthode, epnduisant à des résultats faux, entraîne • des retards incalculables. Nous ne pensons plus d'intuition aujourd'hni, et il y a longtemps que notre raison prime-sautière a dit son dernier mot. L'expérience doit en être faite pour tout le monde: le bon sens tout seul, assisté de la plus forte dose d'érvdition et de tout l'art der la parole, ne suffit {dus a la soliUion des hauts problèmes qui nous assafflenC.
Pour suivre la vérité dans les régions de pins en plus élevées où elle nous appelle, il faut au penseur, comme au physicien > à Fastronome, le supplément d*une instrumentation dont le vulgaire ne se doute pas.
La théorie de la Liberté {de la Justice dans la Révolution et dans VÊglise^ S"" élude) m'avait en outre appris que l'absolu, à l'égard duquel j*ai déclaré toute recherche directe interdite, absurde même (/5fd., 7« étude), intervient néanmoins comme acteur dans les affaires humaines, aussi bien que dans la logique et la métaphysique. J'avais enfin eu mainte occasion de remarquer que les maximes de la Raison générale, qui finissent par s'imposer à la Raison particulière, sont souvent l'inverse de celles que nous donne celle-ci : en sorte qu'il pouvait trèsbien se faire que la société fût gouvernée par des règles toutes différentes de celles indiquées par ce qu'on a l'habitude d'appeler sens commun. De ce moment la propriété, qui ne m'était apparue d'abord que dans une sorte de pénombre, fut pour moi complètement éclairée; je compris que, telle que me l'avait livrée la critique, avec cette nature absolutiste, abusive, anarchique, rapace, libidineuse, qui de tout temps avait fait le scandale des moralistes, telle elle devait être transportée dans le système social, où une transfiguration Tattendait.
Ces explications étaient indispensables pour faire bien comprendre comment la négation théorique de la propriété était le préliminaire obligé de sa confir-