‹ Œuvres, précédées d'une noticeChapitre 45 sur 114 · COUPLETS · texte numérisé non relu

COUPLETS

Air : Avec les jeux dans le village. j.. ifoifj O

Par un décret peu catholique , Nos législateurs souverains De leur calendrier civique , Ont fait émigrer tous les saints ; De cette loi qu'on ne suit guère Ton fils ne craint point la rigueur :

Et, quand il faut fêter mon père , Mon calendrier c'est mon cœur.

Mais , que dis-je ? cette réforme Est un bien , car à mes désirs , La nouvelle Eve , plus conforme , Va multiplier mes plaisirs.

Jadis , pour acquitter ma dette , Du temps je mesurais le cours -, Tous les ans je chômais ta fétc -, Je la chômerai tous les jours.

D'un front majestueux et rayonnant de gloire. Le dédale français , le conquérant des airs , Montgolfier , s'élevait conduit par la victoire : Comme un point à ses yeux paraissait l'univers.

Déjà l'étonnante machine.

Dont son génie est l'inventeur, Touchait presque le ciel , et des astres voisine , D'un art si beau semblait y conduire l'auteur.

Les dieu? étaient alors à table.

Jupin laisse tomber un coup d'œil au hasard : « Que vois-je ? cria-t-il d'une voix formidable ,

a Un globe !.... des mortels!.... un char!..

' Ce petit poème , très -rare , a paru en 1784 sous ce titre : Poème sur le Globe, par M, Luce de Lancival, étudiant en médecine dans V Université de Paris , in-8°. L'auteur avait dix-huit ans.

igo POEME

a Versl'olympe on s'avance, on nous attaque. . . aux armes! « Où sont mes foudres ?. . . vite, accourez, Mars, Bacchus , <( Minerve,... tous les dieux. » Les dieux sont en alarme j On court , on tremble , on fuit , ils se croyent vaincus , Même avant de combattre.... Un messager céleste Est à la découverte aussitôt envoyé.

11 part, vole , revient , de la voix et du geste S'efforce de calmer tout l'olympe effrayé ^ Et dès qu'il peut se faire entendre :

« Il est Français ! ... ici sans crainte on peut l'attendre ; «•Les Français de tout temps des dieux furent amis... »

Au doux nom de Français, de sa frayeur remis,

TV. .V 1, 1 . .iifmoJ-yi'j'jj.d

JJientot tout 1 olympe respire : "

Honteux d'avoir tremblé, les dieux

-]^^-'''. . ■ • :, ■'■ \- ' '' '■ y^ ■juiY'i'jiqimi'xsuL A peine osent lever les yeux j. * , ^ '

On se regarde sans rien dire : , On rougit, on se cache -, et l'on finit par rire., Cepen4ant Jupiter ordonne aux immortels De le suivre au conseil et d'y prendre leur place ,

Pour décider si des mortels On doit encourager ou réprimer l'audace. Les dieux ( on le sent bien) ne furent point a accord : jjPou^.levpt" 'intérêt propre aban4onnant les nôtres, Quelques-uns au génie osèrent donner tortj .

Il eut raison , selon les autres.

Le globe fut loué , fut blâme tour à tour. Jupiter, comme roi de la troupe céleste, Pérora le premier, fit entendre à la cour Que cette invention pouvait être funeste.

Il leur rappela des géans

Les complots et la perfidie.

« Qui sait , dit-il , qui sait si de nouveaux Titans ,

a Par une entreprise hardie , « Ne veulent signaler leurs bras audacieux , « Me ravir le tonnerre et s'emparer des ci eux? « Ils ont déjà trouvé l'art d'imiter ma foudre 5 « Leurs traits, comme les miens , savent réduire en poudre: « Que leur faut-il de plus? à l'aide des ballons, (( Des milliers de mortels pourront monter, descendre; « Environner le ciel de nombreux bataillons ; « De près , de loin , sans cesse attaquer, se défendre. . . « Où seriez-vous alors ? vous autres que jadis

« L'aspect de quelques ennemis « Dont la race ignorait les ressources nouvelles , « Mit en fuite , et qu'on vit , dans des transes cruelles , « Mendier un asile aux sauvages humains ; «( De la fertile Egypte animer les jarchns ; « Devenir arbres , fleurs ; des bois peupler les ombres ,

« Quitter l'olympe enfin pour des caverné^s sombres ,

« Et pour les eaux du Nil oublier le nectar ?

« Dans les mains des Français , ajouta- t-il , cet art

« Contre les dieux jamais ne tournera , sans doute 5

a S'ils veulent que l'Anglais les craigne et les redoute,

« Qu'ils respectent les dieux et sachent les aimer.

a Contre sa future patrie,

« Louis pourrait-il donc s'armer ^ « Non , non : sa race auguste , et partout si chërie , « N'a , pour venir ici , nul besoin des ballons 5 « Toujours l'olympe s'ouvre à la voix des Bourbons. « Mais Louis sous ses lois n'a point toute la terre : « Ce qu'il ne ferait pas, d'autres le pourraient faire; « Et le ballon enfin nous perdrait tôt ou lard. » Jupiter conclut donc à condamner un art Dont l'homme pourrait faire un usage perfide.

D'un globe en l'air la nouveauté

Alarma sa divinité 5 Et le plus grand des dieux parut le plus timide.

Junon à son discours se hâta d'applaudir :

Ce fut contre son ordinaire 5 Car, si j'en crois la fable, ils ne s'accordaient guère : jMais elle eut ses raisons pour autrement agif

Dans la présente affaire.

Junon était jalouse : elle craignit, dit-on, Que les Vénus de France ou de la Géorgie, Dont les brillans attraits sont en si grand renom , De plaire à son époux n'eussent aussi l'envie ; Et qu'au ciel le ballon , voiturant la beauté , N'ouvrît un champ sans borne à l'infidélité : Elle connaît Jupin, et sait que le compère Des nœuds sacrés d'hymen ne s'embarrasse guère : Lui qu'on vit autrefois , esclave de l'amour, Se déguiser en fleuve , en cygne , en taureau même , Pour tromper sans pudeur une épouse qu'il aime , Serait-il donc plus sage, en voyant à sa cour, Et la brune , et la blonde , et duchesse , et bergère , De lui plaire à l'envi sollicitant l'honneur, Étaler des appas enviés à Cythère , Et de pièges sans nombre environner son cœur ? Junon raisonnait bien : aussi , sans plus attendre ,^3 Cette déesse au feu condamna le ballon.

Mars, se levant alors, prit sur un autre ton

A Jupiter il fit entendre Qu'il se déshonorait par de vaines frayeurs, a Une frêle machine alarmerait nos cœurs !.

LUCE. II. i3

« Se peut-il qu'à ce point Jupiter s'avilisse? »

Il lui représenta qu'il sied mal à des dieux De craindre des mortels , ou d'en être envieux ; Qu'enfin brûler le globe ëtait une injustice. Mars parlait en hëros , en vrai dieu des combats ;

Mais Mars aux dieux ne disait pas Le fin mot de son zèle 5 il déguisait la joie Que son barbare cœur savourait en secret : De carnage et de sang d'avance il s'enivrait. « L'univers , pensait-il , va donc être ma proie : « Les mortels en tous lieux reconnaîtront mes lois 5 « Sur la terre et sur l'onde ils écoutaient ma voix , « Grâce au ballon , dans l'air ils vont aussi se battre : « Il manquait à ma rage encore ce théâtre. » Le globe eut. donc dans Mars un zélé partisan ; Mais il eut dans Phœbus un terrible adversaire.

Ce dieu prit la pîirole, et d'un air séduisant :

« Je suis fâché .qu'au tien mon avis soit contraire,

Dit-il en s'adressant à Mars j « Mais je ne puis trahir l'intérêt des beaux arts. « Défendre ses enfans , c'est le devoir d'un père. « Qui donc , poursuivit-il d'un ton un peu colère,

« Ne voit que cette invention ,

SUR LE GLOBE. igS

« Bientôt sur la docte colline , « Va jeter la confusion ? '

« Bientôt ceux qui , jusqu'à l'échiné , « Croupissaient enfoncés dans le fatal \bourbier , « Sans avoir encor pu , fatigués , hors d'haleine , « Saisir en gravissant le plus faible laurier , <( A l'aide d'un ballon vont s'élever sans peine ^ « Du Pinde inaccessible atteindre la hauteur, « Et l'auteur inconnu de vers froids durs ou fades, « Désormais de Pégase évitant les ruades j « Croira marcher l'égal du plus sublime auteur. <i Alors on verrait les "*** « A peine sortis de leur fange , « A côté des Delille avec orgueil placés , « Pour être là montés par la même voiture, « Des mêmes dons se croire ornés par la nature, « Et comme leurs voisins vouloir être encensés. « Sur le même gazon on verrait la sottise , « En face du génie effrontément assise : « Enfin l'aigle et l'oison n'auraient plus désormais « Qu'un même vol.... » Ici chacun se mit à rire : Les dieux parurent satisfaits , Et l'on vit Mars même sourire.

Phœbus, tout triomphant, crut que de son procès

Le gain était sûr , infaillible -,

Mais Bacchus, malgré ce succès,

Ne crut pas Phœbus invincible.

« Très-volontiers , dit-il , j'applaudis Apollon :

« Car j'aime la plaisanterie,

« Et d'une harangue fleurie, « Je suis l'admirateur quand elle est de saison ;

« Mais ici c'est une autre histoire ,

« Et pour gagner j'ai peine à croire

« Qu'il suffise de plaisanter.

« Pour moi je suis d'avis que , sans plus disputer ,

« Du globe on permette l'usage.

« Car, enfin, je n'y vois aucun risque à courir, « Et je pourrais dans peu vous faire convenir

« Qu'il renferme un grand avantage. ...»

A ces mots on vit tous les dieux

Inquiets, ardens, curieux.

Prier, presser Bacchus d'en dire davantage :

Bacchus se tut , Bacchus fut sage , 11 savait que presque toujours , Bien mieux que les conseils , agit l'impatience 5 Et qu'une adroite réticence

Opère plus qu'un long discours.

D'ailleurs d'une douce surprise Bacchus voulait aux dieux procurer le plaisir. * ; '.I

« Si des mortels on favorise 'isliqiîi

« L'invention , je veux , se dit-il , à loisir « Transporter dansl'olympe et Champagne etBourgogne, « Et, pour nectar servant ce jus délicieux, • « Je veux à chaque pas voir chanceler les dieux i, « Je veux que désormais leur unique besogne « Soit de boire à longs traits cet aimable poison ^ « Par le charme inconnu d'une si douce ivresse , « Je veux de Jupiter endormir la raison ,' « Et de Pallas la prude égayer la sagesse. » . c-

Ainsi pensait Bacchus. Mercure vint après : En qualité de dieu, de la coquine engeance, Chacun crut que du globe il prendrait la défense 5 Pour les fripons le globe est , dit-on , fait exprès.

Mercure trompa leur attente .

Il plaida contre le ballon, '■ '-U-.

Et son éloquence prudente

Conclut à sa destruction. i;

Mais le conseil à sa critique

Ne parut guère avoir égard. ^-ViiifiJi .k-t^i.

ig» POÈME.

On devina sa politique-,

Ce dieu craignait que tôt ou tard , Le globe ayant rendu ses ailes inutiles,

Jupiter parmi les mortels Ne cherchât, ne trouvât des agens plus habiles.

Plus clairvoyans ou plus fidèles ;

Et que de quelque Ganymède

Pour messager il ne fît choix :

Sans cette crainte qui Tobsède ,

Au globe il eût donné sa voix.

Quand Mercure eut fini , Venus, d'un air timide. Se leva. Tous les yeux, tous les cœurs à l'instant Vers elle sont fixés. La déesse de Gnide En faveur du ballon pérora vivement ; Ses raisons cependant n'étaient pas convaincantes ^ Mais ces yeux séducteurs , mais ces grâces piquantes , Cet air voluptueux, ce sourire charmant, Etaient pour tous les dieux un puissant argument. Ah ! quand c'est la beauté qui plaide ,, On n'a bientôt qu'un sentiment 5 ,i^, jjf^ i;; Au pouvoir de ses yeux tout obéit, tout cède ,' Et son juge n'est plus que son premier client. Vénus, sentant que sa harangue

Avait sur tous les dieux produit un grand effet, Sourit ; et, n'étant plus maîtresse de sa langue.

Elle court d'un air satisfait, De sa joie à son fils confier le mystère. « Triomphe, Amour, dit-elle, applaudis à ta mère :

« Bientôt tu verras les mortels , « Franchissant d'un seul vol cette immense barrière

« Qui du ciel séparait la terre , « Venir jusqu'en ces lieux me dresser des autels ^ « Rois, princes, ducs, guerriers, magistrats, abbés même . « Ils vont tous déserter le terrestre séjour :

« La houlette et le diadème

K Seront confondus à ma cour :

« Je verrai les mortels et les dieux , tour à tour , « Adorer en tremblant ma puissance suprême.... » « Fort bien , dit Cupidon ; mais si certaine Iris , « Qui cache sous les, traits de l'humble modestie , « Des grâces , des appas , dont tout cœur est épris , « De voyager en l'air allait avoir l'envie ! . . . .

« Si le désir de plaire aux dieux ,^ ^^j-j^ ;, « S'emparait de son cœur... Vénus, quelle rivale!... « Elle seule , crois-moi , régnerait dans les cicux , « Et bientôt sa beauté, celU3 beauté fatale, « Qui déjà sur la terre a brisé tes autels.

« Te ravirait encor l'encens des immortels.... » Vénus rougit , Amour n'en dit pas davantage 5 Et , craignant d'augmenter sa rage , De sa rivale il tut le nom j Et je crois qu'Amour eut raison.

Minerve enfin parut. Minerve était trop sage

Pour blâmer aussi le ballon :

Elle eût blâmé son propre ouvrage y

Puisqu'elle même avait , dit-on ,

De cette belle invention Appris à Montgolfier le secret et l'usage.

]\Iinerve , d'un autre côté ,

Ne voulait point, par trop de zèle,

Faire croire que c'était elle

Qui du globe avait inventé

Et dirigé l'expérience.

Mais la déesse d'embarras Sut se tirer. Elle est mère de la prudence 5 Sa fille en ce moment ne l'abandonna pas :

« Je crois avoir trouvé, dit-elle,

« Pour terminer toute querelle , « Un moyen sûr. Tandis que cet art si nouveau

« N'est peut-être qu'à son aurore j

« Tandis que des mortels , à peine en son berceau , « Le génie impuissant ne peut nous nuire encore , « Enlevons le ballon, enlevons Montgolfier,

« Faisons un astre du premier 5 « Au second parmi nous accordons une place ^ « Par l'immortalité punissons son audace : « Et nous saurons enfin, en suivant ce projet, « Accorder notre gloire avec notre intérêt. »' . ,

Par un favorable murmure

A ces mots les dieux d'applaudir; Et déjà Jupiter ordonnait à Mercure

D'aller sur-le-champ se saisir Du globe et du héros.... Tout à coup un génie " L'interrompant , lui dit : « Si par ce beau projet « Vous espérez du globe étouffer le secret, « Vous vous trompez : un autre a du même génie « Reçu le don, ce don qui vous paraît fatal , « Dans l'art de fendre l'air et de voler sans ailes , ■ « Le sage Montgolfier reconnaît un rival. « Bientôt vous verrez Charle aux voûtes immortelles , « Par un moyen nouveau, dont il est l'inventeur, « Lancer avec succès cette même machine, « Dont l'aspect parmi nous a jeté la terreur,

ÎS02 POÈME

« Et nous a fait du ciel craindre à tous la ruine.

« Encore si ces deux rivaux , <i N'associant personne à leurs travaux ,

« Sur leur art avaient su se taire !.***-■ * -

« Mais cet art n'est plus un mystère î « Aux Charle, aux Monlgolfier, les Robert , les Blanchard « Bientôt vont succëder , et dans un même char , « Nouveaux triomphateurs, prendre hardimentleur place. « Ces héros chaque jour verront croître leur race. « Déjà pour confident et pour imitateur, « Ils ont Paris entier , et pour admirateur ,

« L'univers » Arrêtés parce nouvel obstacle,

Les dieux sans doute allaient encore disputiçr.

Tout à coup 5 comme par miracle ,

La raison vint à Jupiter.

« Je crois connaître enfin , dit-il d'un ton sévère ,

« Le secret artisan de cette invention ^

« Il m'entend, je le vois , et Minerve est son nom....

« Minerve, ajouta-t-il, si tu crains ma colère,

u Garde-toi de prêter désormais ton secours

« A ces audacieux 5 qu'ils ignorent toujours

« L'art de bien diriger leur fragile voiture :

« Qu'en l'air le globe errant yoUig^e àrayenlure

• ';.:... . .: :iCî\:iiH' ibri^ç, ÙiiUil ■'

SUR LE GLOBE. 2o5

« C'est trop pour des mortels de l'avoir inventé. » Minerve aux dieux promit ce que les dieux voulurent, Et le ballon alors étant peu redouté , Les dieux en sa faveur tout d'une voix conclurent. Montgolfier ! Charle ! ôvous , quoi qu'en dise Jupin, Les vrais , les seuls auteurs de cet art tout divin ,

A sa craintive jalousie Opposez constamment les efforts du génie : Qu'ainsi que vos talens , vos cœurs soient réunis ;

Tour à tour étonnant la terre , Soyez toujours rivaux , sans cesser d'être amis. Bientôt victorieux et bravant le tonnerre , Vous saurez, poussant l'art à sa perfection, Même en dépit des dieux diriger le ballon.

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