ÉLOGE DE M. DE NOÉ
MOaT EVEQTJE DE TIIOYES.
Pectus est quodfacit disertos.
QciKTILIEW.
Il est tel hommage qui honore plus que le plus brillant panégyrique , parce qu'il est le cri du cœur ; parce qu'un enthousiasme unanime a dû l'inspirer ; parce que l'envie elle-même est contrainte d'avouer que la vérité seule a pu l'offrir , que le mérite seul a pu l'obtenir. Si l'on vous dit, par exemple, que, transplanté par la Providence dans des contrées oii sen nom seul jusqu'alors était parvenu , chargé par un gouvernement réparateur d'y rallumer le flambeau de la religion et d'y éteindre celui de la discorde , un prélat plus que septuagénaire a su conquérir l'estime et l'amour des peuples confiés à sa sagesse , au point de mériter que les regrets universels dont sa mort a été suivie , fussent d'un vœu unanime consacrés par un éloge public , vous vous écrierez , quelque avares que
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vous soyez de votre admiration : Ce prélat eut de grandes vertus -, et si l'on ajoutait que son éloge a été proposé , par les deux premières sociétés savantes de son diocèsç , comme un sujet digne d'enflammer l'émulation et d'exercer la plume de nos meilleurs orateurs , vous ajouteriez à votre tour : Ce prélat eut de grands talens. Voilà l'hommage qu'a obtenu et mérité Marc- Antoine de Noé , ci-devant évêque de Lescar , mort évêque de Troyes , au moment où il venait d'être nommé cardinal ^
Que la reconnaissance des peuples du Béarn , dont il a été plus de trente ans le modèle et le père , eût de la sorte honoré sa mémoire , je ne verrais là que le glorieux acquit d'une dette bien légitime ^ mais que les fidèles de l'Aube et de l'Yonne qui l'ont possédé si peu , qui n'ont fait , pour ainsi dire , qu'entrevoir sa belle âme , aient su l'apprécier assez pour regarder sa perte comme une calamité publique^ que, devinant par le bien qu'il leur a fait tout celui qu'il voulait leur faire , ils se soient crus obligés de provoquer , par une concurrence honorable , tous les
' Il reçut, peu de jours avant sa mort, la nouvelle officielle de sa promotiou au cardinalat.
nSû DISCOURS.
eiïbrts du génie , et d'appeler même le talent étranger au secours de leur reconnaissance, voilà ce qui aurait droit d'étonner quiconque n'aurait pas été à portée de juger combien l'évêque de Troyes était digne , et par ses vertus et par ses lumières , de l'honneur singulier que l'on rend à sa cendre -, et voilà ce qui laisse bien peu de chose à dire à son panégyriste. Le discours le plus pompeux honorera moins la mémoire de l'évêque de Troyes que la médaille promise à celui qui saura le louer dignement. Le musée de l'Yonne et la société académique de l'Aube ont fait son éloge en le proposant.
J'essaierai cependant , non dans le dessein ambitieux de disputer une palme littéraire , mais pour le seul plaisir de raconter ce que j'ai vu , j'essaierai de développer tout ce que renferme implicitement l'hommage rendu à l'évêque de Troyes par les deux sociétés savantes de l'Yonne et de l'Aube. Cet hommage annonce de grandes vertus et de grands talens. Tel sera le sujet, telle pourrait même être la division de mon discours -, mais pourquoi diviser ce que la nature avait uni ? Dans la vie de Marc-Antoine de Noé , un grand talent se montre toujours à côté d'une grande vertu ; un bel ouvrage accompagne presque toujours
une belle action : il suilirait donc d'écrire tout simplement la vie de Marc-Antoine de Noé. Toutefois , comme la Providence , en l'enveloppant dans la mémorable catastrophe qui a dispersé les premiers pasteurs de l'Eglise de France , semble avoir partagé sa vie en deux époques bien distinctes , on pourra , sans déranger l'ordre des temps , l'admirer sous un double rapport ; après l'avoir vu modeste dans la prospérité , effacer l'éclat de ses titres par l'éclat de ses vertus , on le verra grand dans l'adversité , échanger ses titres pour des vertus nouvelles , et trouver dans le malheur même le moyen de faire encore des heureux. Dans le temps qu'un beau nom était un patrimoine en France , quand la naissance était un titre , et que même dans la chaire de vérité on louait un grand homme d'avoir eu des aïeux, le panégyriste de Marc-Antoine de Noé n'aurait pas manqué de dire qu'il était issu d'une des plus anciennes maisons de Gascogne ' -, il aurait cité l'illustre famille de Montaut-Noé , sortie de cette noble tige , et plusieurs alliances avec des maisons souveraines ; il aurait rappelé les nombreux exploits de ses ancêtres , les
' Il était né au village delà Grimenaudièrc près La Rochelle.
services récens de ses frères , successivement colonels propriétaires du régiment de leur nom -, il aurait compté avec emphase quatre Noé parvenus en même temps au premier grade de l'honneur militaire , tandis que lui-même honorait par ses vertus l'éminente dignité de prince de l'Eglise. Mais le mérite personnel du prélat que je célèbre m'aurait dispensé, dans tous les temps , de l'environner d'un éclat étranger , et je . regrette d'autant moins de ne pouvoir pas parler de ses ancêtres , que , succombant déjà sous le poids de son éloge , il y aurait plus que de la témérité à vour loir y mêler l'éloge de tous ceux qui ont illustré son nom. Un avantage plus réel qui accompagnait autrefois le privilège de la naissance , c'est celui d'une éducation brillante -, mais , sous ce rapport même , je ne louerai pas Marc- Antoine de Noé; je sais qu'il en eût préféré une plus commune , parce qu'elle aurait été plus solide : comme son nom semblait suffire à son avancement , on lui fit parcourir très - rapidement le cercle des connaissances humaines. Son esprit avide eut bientôt, tout effleuré ; mais il avait plus que de l'esprit : le germe d'un talent supérieur fermentait dans son jeune cerveau , et implorait pour éclore une main habile.
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Le vœu de sa famille était de le voir évêque 5 le sien 'était d'être un Chrysoslôme : pour en avoir les vertus , il lui suffisait de s'abandonner à son heureux naturel ; mais il voulait en avoir aussi les talens , et il sentait que , pour y parvenir , il fallait du temps , du travail et d'autres études que celles qu'il avait faites en Gascogne 5 il sentait qu'il fallait surtout connaître à fond les langues grecque et latine.
Jaloux de puiser à la meilleure source le lait nourricier de la saine antiquité , il vint le chercher au sein de l'Université de Paris 5 et dans cette école justement célèbre et plus justement regrettée , il voulut encore choisir les maîtres les plus renommés. Lebeau y florissait. Marc- Antoine de Noé , qui avait alors près de vingt-cinq ans , n'hésita pas à refaire sa rhétorique sous cet illustre professeur. Il était beau de voir à Paris , dans ce vaste rendez-vous de tous les plaisirs, dans ce séjour enchanté, où tant d'attraits appellent les regards , où la séduction , sous mille formes , sourit à l'imprudente jeunesse , où l'on ne marche qu'entouré de prestiges et de pièges , il était . beau de voir un jeune homme , entièrement maître de ses actions , avec une figure qui lui eût gagné tous les cœurs , avec un nom qui lui eût ouvert toutes les
portes , faire ses uniques délices d'occupations sérieuses , d'études dont il sentait l'utilité , mais dont il ne pouvait encore goûter le charme , se mêler modestement parmi les plus humbles nourrissons des Muses , et ne se distinguer d'eux que par son application et ses progrès. Notre futur Chrysostôme ne rougissait pas d'être encore écolier à un âge où tant d'autres se parent du titre fastueux d'auteur , et rêvent déjà leur immortalité : comme il ne voulait pas que la sienne fût un rêve , il s'efforçait de lui donner une base solide. C'est à l'école des anciens qu'il puisait à la fois les principes éternels du bon goût et ceux d'une sage philosophie. Il semblait pressentir qu'il leur devrait un jour ses plus vives jouissances , ses plus beaux triomphes , ses plus douces consolations. Le supérieur du séminaire oii il étudiait , le trouvant un jour occupé de la lecture de Sénèque : « Monsieur de Noé , lui dit-il , celui-là ne vous con- « duira pas à un évêché. — Non , répondit M. de « Noé, mais il me consolera de n'y être point par- « venu. » C'est surtout à l'étude du grec qu'il se livrait avec passion. Il analysa tous les principes, toutes les beautés de cette langue admirable 5 il en décomposa le mécanisme jusque dans ses moindres détails ^
il se pénétra dans la substance de ses chefs-d'œuvre ; et , tour à tour essayant le pinceau d'Isocrate et la foudre de Démosthènes , il parvint à rivaliser de gfâces et d'énergie avec ces modèles antiques.
Le résultat de cette étude approfondie fut puor lui la conviction que notre langue , dont la perfectibilité semblerait avoir été épuisée par le beau siècle de Louis-le-Grand , n'est point encore^ut ce qu'elle pourrait devenir par un commerce plus. intime avec les anciens. Tout en convenant que le génie qui crée les langues a le droit de les perfectionner, et que quelques écrivains privilégiés , tels que Bossuet , Pascal, La Fontaine et madame de Sévigné, peuvent servir de modèle sans avoir imité personne. M. de Noé pensait qu'il nous restait encore des conquêtes,à faire sur la Grèce et sur Rome 5 et que , de ces terres classiques du goût , pouvaient être transplantées avec succès parmi nous des fleurs dont nous aurions tort de dédaigner la connaissance, ou de négliger la culture. En un mot , il regardait notre langue comme une riche héritière qui n'a point encore recueilli toute sa succession.
On ne peut nier en effet , qu'égalant les anciens par le goût, l'esprit et l'imagination, nos plus par-
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faits écrivains ne leur cèdent la palme de l'élocution. Ils les suivent souvent de bien près , et quelquefois les passent ; ils ont d'heureux élans , mais après ces élans ils se reposent , et les anciens marchent toujours. Pour ne parler ici que des orateurs , puisque c'est un orateur que je célèbre , Bossuet a le génie du style dont on peut dire que Fléchier possède l'art ; mais le*premier , qui ne craint aucune comparaison quand il prend un vol franc , ne soutient ce vol que dans les hautes régions du sublime. Il plane alors à côté , et peut-être au dessus de Démosthènes ; mais il se trouve , pour ainsi dire , à l'étroit, dans les régions moyennes du style tempéré. 11 n'a point ou il dédaigne l'art de cacher la faiblesse de la pensée sous les fleurs de l'expression j il néglige d'orner ce qu'il ne peut plus agrandir ^ il ne sait point descendre , il tombe... C'est l'aigle dominateur des airs qui ne peut planer qu'au-dessus de la foudre. Le second , au contraire ( l'éloge de Turenne excepté ) , semble craindre de s'élever. Abusant de son art, il étoufle la pensée sous le poids des ornemens , il use l'expression à force de la polir j il a plus d'éclat que de mouvement 5 il prodigue les fleurs j et , si je ne craignais de tomber moi-même dans le défaut que je lui
reproche , je dirais que c'est un cygne mélodieux qui ne se plaît que sur les bords ëmaillés d'une onde pure et toujours calme. Massillon, plus brillant encore, plus fleuri , plus magnifique , est aussi |)lus fécond , plus sage, plus substantiel que Fléchier j mais , outre qu'on pourrait lui reprocher d'être quelquefois plus académicien qu'apôtre, il semble qu'un peu de précision ne gâterait rien à son style , et qu'il dirait quelquefois plus, s'il ne voulait pas tout dire. J. J. Rousseau en approche beaucoup quand il disserte ; sauf l'erreur des principes , on ne peut être plus éloquent dialecticien : mais j'ose dire qu'il n'offre point encore , dans un égal degré , ces beautés franches et mâles , cette magie soutenue et entraînante qui caractérise l'éloquence antique. Tous ces écrivains, quoique supérieurs, sont loin encore d'égaler cet intraduisible Cicéron.
C'est la faute de notre langue , dira -t- on ; sans doute elle n'a point la richesse et l'harmonie des langues grecque et latine -, mais M. de Noé pensait que de nouveaux emprunts faits à celle-ci pouvaient achever de couvrir son indigence 5 qu'un sol moins fertile pouvait être fécondé-, qu'un instrument plus
ingrat pouvait être perfectionné par une étude plus LUGE. II. 19
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approfondie de la méthode antique j il croyait, en un mot , à la possibilité d'égaler nos modèles en les imitant, et de vaincre quelquefois nos rivaux avec leurs propres arnfes : ainsi les Romains ont conquis le monde en s'appropriant les armes et les usages des peuples vaincus. Quand on a lu les ouvrages de M. de Noé , on n'est pas tenté de le contredire.
Mais, avant de parler de sa gloire littéraire, hâtons-nous de le placer sur un théâtre où il était destiné à en acquérir de plus d'un genre.
L'aurore d'un beau talent , une jeunesse laborieuse et une conduite irréprochable appelèrent bientôt sur lui les regards du dispensateur des grâces ecclésiastiques. On lui donna l'abbaye de Simorre. Déjà un vertueux prélat ' l'avait attaché à sa personne en qualité de vicaire-général-, mais ce n'était là que des titres sans fonctions, et il nevoulait point moissonner sans avoir semé. Le siège de Lescar vint à manquer ; l'abbé de Noé fut choisi pour le remplir , et la dignité d'évêque étant jointe à celles de président perpétuel et premier baron des états de Bearn et de premier conseiller d'honneur au parlement de Na-
• Le cardinal de La Rochefoucauld, archcvci^ue de Rouen.
varre , il se vit revêtu d'un double pouvoir, où son esprit et son cœur ne manquèrent pas d'aliment , et où les triomphes de l'un ne furent égalés que par les jouissances de l'autre.
Chargé des intérêts d'un pays qui , quoique réuni à la France, avait toujours conservé le titre et les droits d'une souveraineté particulière 5 représentant perpétuel d'un peuple qui avait sa constitution à part, ses lois, son influence immédiate dans la répartition des impôts , que d'occasions n'avait - il pas d'exercer son zèle et de déployer ses talens ! Ici un souvenir pénible me reporte vers des temps désastreux dont il faut conserver la mémoire pour en prévenir le retour. Ovous, penseurs profonds , qui, vous flattant de rendre à l'homme des droits dont il n'a jamais jotii , alliez chercher dans la nuit des siècles les élémens d'une perfection chimérique ^ vous qui prétendiez réaliser en France ce que Platon, de sotl aveu , avait rêvé en Grèce -, qui , dans nos temps corrompus, parliez comme au temps des Dèce, des Emile, et dont les songes brillans ont amené un
réveil si terrible que n'êtes-vous allés étudier la
politique en Béarn ! vous auriez trouvé , aux extrémités de l'empire français , le modèle en petit d'une
constitution sage , ëprouvée parle temps et consacrée par la félicité générale. Là vous auriez vu le peuple également représenté , la noblesse attachée à la glèbe , la législation confiée à deux chambres -, dans , l'une les grands possesseurs de fiefs, dans l'autre les représentans des communes, tous propriétaires 5 les lois, résultat sacré de leurs résolutions unanimes, sanctionnées par le monarque qui prononçait souverainement, en cas de partage seulement, et quand tous les moyens de conciliation étaient épuisés ^ Là vous auriez admiré le prélat que nous regrettons, vous l'auriez admiré , à la tête de ce conseil vraiment national , tantôt calmant par sa modération les cœurs aigris, tantôt ramenant par sa sagesse les esprits égarés, constant ami de l'ordre et de la justice, intrépide défenseur des droits de tous , toujours le premier chargé d'aller dénoncer au trône les abus du pouvoir , soutenant les réclamations du peuple avec une éloquence égale à son courage 5 triomphant pres-
' Cette constitution fut portée au pied du trône, par i'évêque de Lescar , à l'avènement de Louis XVI. Le discours patriotique qu'il prononça en cette occasion fut gcncralemeut admiré.
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que toujours , et venant d'un front modeste recueillir les bënédictions de ses concitoyens.
Avec une pareille constitution , avec de pareils administrateurs , le Béarn ne pouvait-il pas être heureux ! Dans cette contrée privilégiée , jamais l'aspect hideux delà misère ne contristaitles regards-, partout régnait l'aisance, partout souriait la joie-, le plus pauvre des Béarnais n'était point forcé d'aller à pied. On eût dit que l'ombre protectrice du bon Henri veillait autour de son berceau , et que la providence avait réalisé, du moins pour ses compatriotes, le vœu populaire qu'il avait formé pour tout son royaume ^ Enfin telle était la prospérité dont le peuple jouissait dans ces climats aimés des cieux , que le vertueux évêque de Lescar se plaignait quelquefois naïvement de ce que la bienfaisance n'y trouvait rien à faire. Suspendez cette pieuse plainte , pontife trop généreux ! Si la sagesse de votre administration, si la fertilité du sol, si l'industrie des habitans du Béarn .font circuler autour de vous l'abondance , trop souvent l'inclémence des saisons , l'incendie , la corruption de l'air, la conjuration de tous les élémens rendent nuls , par de soudains ravages , et les bienfaits de la
' La poule au pot.
providence, et les fruits de votre zèle, et les fatigues du cultivateur. La foudre , bravée par les monts sourcilleux qui bornent votre horizon , se replie en quelque sorte , et se venge sur les riantes plaines du Bëarnj des nuages perfides couvrent la destruction qui tout à coup s'échappe de leurs flancs, et tombent en globules glacés sur les riches coteaux de Jurançon , vous pourrez alors ouvrir vos trésors réparateurs , et distribuer les épargnes que votre prévoyante huma-, nité tient en réserve.
Un fléau plus terrible que la grêle et la foudre va faire expier aux trop heureux Béarnais leur longue prospérité. Tout à coup le ciel est devenu d'airain ; le sein de la terre s'est desséché 5 le vent du midi , portant la contagion sur ses ailes, a promené son vol dévastateur dans toutes les provinces voisines^ • et , se fixant sur les fertiles campagnes arrosées par le Gave , il vient d'y souffler la peste et la mort. Le cultivateur n'est point frappé , mais il voit languir et tomber au milieu du sillon le robuste compagnon de ses travaux. De proche en proche la calamité s'étend , le poison circule ; on n'attend pas qu'il ait dévoré ses victimes -, on n'attend pas qu'il les ait atteintes -, on les immole par précaution j et la crainte du mal, plus
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cruelle que le mal même , réduit l'infortuné laboureur à briser de ses propres mains l'instrument de sa richesse. Son champ reste inculte j bientôt il sera dépeuplé ; la désolation assise sur des ronces lui commande de fuir un sol maudit qu'il ne peut plus féconder. Mais déjà l'évêque de Lescar est au pied du trône ; les malheurs de la ville de Pau , retracés par son éloquent prélat , ne pouvaient manquer de toucher efficacement le cœur d'un petit-fils de Henri IV. Un million est accordé 5 somme très-considérable , dans un moment où le midi de la France , atteint du même fléau , réclamait les mêmes secours , mais très- insuffisante aux besoins particuliers du Béarn. La charité est ingénieuse autant qu'elle est active. L'évêque de Lescar imagine une souscription de bienfaisance ; il fait un appel à tous ses diocésains : deux caisses sont ouvertes , l'une aux offi-andes gratuites de celui qui peut donner , l'autre aux avances volon^ taires de celui qui ne peut que prêtft*. L'auteur de cette proposition philanthropique a déjà versé trente mille livres dans la première caisse 5 il en confie quinze mille à la seconde : mais il a fait précéder ce double bienfait d'un bienfait plus grand encore. Dans une lettre pastorale , vraiment digne de ce nom , après
avoir rappelé l'idée imposante de cette providence à qui les vents, la grêle, la contagion obéissent; après avoir présenté la calamité qu'il déplore comme une expiation pour les coupables et une épreuve pour les justes , le Chrysostôme français établit les droits du pauvre au superflu du riche avec une énergie effrayante pour l'égoïsme 5 puis , avec l'accent pathétique d'un apôtre qui sent et qui pratique ce qu'il prêche, il s'adresse à toutes les classes de citoyens, à tous les ordres religieux , à tous les fidèles de son diocèse , à ceux même qui sont séparés de croyance et de communion , à tout ce qui porte le nom d'homme -, il les somme tous , au nom de la charité, au nom de l'humanité , d'apporter leur tribut, quelque faible qu'il soit , au trésor commun. Un prompt succès couronne de si généreux efforts. Toutes les traces d'un fléau destructeur ont disparu 5 les champs sont repeuplés ; les Béarnais bénissent leur pasteur , et ils auraient perdi^jusqu'au souvenir du plus affreux désastre , si leur reconnaissance pouvait oublier jamais celui qui Ta fait cesser.
Mais donner est le plus facile comme il «st le plus doux des devoirs d'un évêque -, pourvoir à tous les béguins de son troupeau, choisir dignement ses coopéra^
leurs, entretenir la paix et une sainte union parmi les pasteurs, voir par ses yeux, honorer la vertu modeste , protéger le mérite envié , démêler d'un coup d'œil sûr , dans les hommages que l'on vous rend , l'espoir secret de l'ambition -, dans les rapports que l'on vous fait , l'arrière pensée de l'envie 5 dans les plaintes ou les recommandations que l'on vous adresse , les ressorts divers de l'intrigue , cent fois plus active et plus perfide à la cour d'un prélat qu'ailleurs , parce que l'intérêt du ciel y couvre tous les autres intérêts, parce que le vice y parle le même langage que la vertu , parce que les intrigans de tous genres y portent le même masque , et que celui de la religion est le moins transparent de tous 5 voilà l'abrégé des devoirs de l'épiscopat. Les exposer, c'est rappeler les principales vertus du prélat dont nous honorons la mémoire. Dans le bien même qu'il aimait tant à faire , c'est moins ce qu'il donnait que îa manière dont il donnait, qui mérite notre admiration. Tous les malheureux n'ont ni les mêmes besoins , ni le même caractère : il en est qui, au sein de la misère, ont conservé un sentiment de dignité naturelle qui leur rend bien pénible l'humiliante nécessité d'implorer un'e assistance étrangère ^ il en est qu'un revers
agS DISCOURS.
iuopiné a précipités dans l'abîme , et qui, pleins encore de leur fortune passée, périraient plutôt que de tendre une main suppliante à ceux dont hier ils étaient les égaux. Quelle était alors la délicatesse , et j'ose le dire , la pudeur de sa bienfaisance ! Comme il savait ménager l'amour-propre du pauvre, lui sauver riiumiliation d'un détail affligeant, souvent même affranchir sa reconnaissance de tout remercîment , et doubler le prix du bienfait en lui cachant la main du bienfaiteur, il faisait plus encore , par mille pieuses ruses , il lui épargnait jusqu'à la peine de recevoir ; sa générosité se dérobait en quelque sorte sous l'aile de la providence 5 et , à l'exemple de Booz , laissant tomber à dessein des épis sur son passage , il le faisait moisspnner où sa main ne croyaitque glaner. Ame géiiéjceuse ! pardonnez si j'ose révéler ici ce que vous cachiez avec tant de soin : vous avez reçu la récompense de vos vertus , l'histoire de vos vertus nous appartient. Bienfaiteur de l'humanité tant que vous avez vécu, ne nous enviez pas le bien que votre exemple peut produire encore.
J'en ai dit assez pour faire admirer l'homme public dans l'exercice de ses augustes fonctions , le pas teur dans ses rapports avec son troupeau 5 combien je le
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ferais aimer , si je rolïVais dans toute la candeur et la simplicité de sa vie privée , dans le commerce intime de l'amitié que sa belle âme était si digne de sentir et d'inspirer ! C'est alors qu'il se montrait avec tous les avantages dont le ciel l'avait doué 5 sa pensée, libre de toute contrainte, s'épanchait tour à tour naïve, délicate, brillante ou sublime, et l'expression, toujours en harmonie avec sa pensée , arrivait aisément et toujours à propos. Que d'heureuses saillies ! que de réflexions profondes ! que sa conversation était aimable et instructive tout à la fois ! Dans le monde ce n'était plus le même homme-, la ditférence était telle ^ que ceux qui auraient voulu le juger sur ce qu'il paraissait alors, auraient quelquefois bien mal apprécié et son esprit et son caractère. L'évêque de Lescar n'avait. ni ce don d'improviser qui éblouit le vulgaire , ni cette argumentation méthodique , la seule éloquence des pédans , ni cette rectitude qui , dans le langage comme dans les manières ,• peut être appelée le sublime des esprits médiocres. Disons tout : il laissait quelque chose à désirer, même aux appréciateurs éclairés du vrai mérite , même aux admirateurs sincères de son talent-, soit modestie, soit prudence , soit préoccuj>ation , soit plutôt que ^l'a-
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bondance de ses idées en gênât l'essor , et que son goût trop difficile hésitât sur la meilleure façon de les rendre, il ne paraissait pas alors au niveau de l'opinion que ses écrits avait fait concevoir de lui ; à moins que l'importance du sujet , occupant toute son âme , échauffant son imagination , n'entraînât sa pensée et ne fît violence à l'expression. Sa manière de discourir n'avait rien qui annonçât un homme supérieur*, pour le mettre à sa place, il fallait quelquefois, en l'entendant^ se souvenir qu'on l'avait lu; et, pour le trouver aimable aujourd'hui , se rappeler sa conversation d'hier. Cette apparente inégalité se faisait remarquer jusque dans son caractère. Le même homme qu'on avait vu dénoncer et poursuivre avec énergie les abus de l'autprité , que l'exil et les persécutions n'ont jamais f^it dévier de ses principes , que nous verrons bientôt supporter l'infortune avec la constance d'un sage et la résignation d'un chrétien, lorSlju'il était surpris par les événemens, ne pouvait se défendre d'un premier mouvement d'inquiétude ; un léger ob^acle l'étonnait , un choc imprévu l'effarouchait, une contradiction le déconcertait ; son courage avait besoin du secours de la réllçxion , et ce n'est qu'après s'être remis de ce pre-
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mier trouble involontaire qu'il déployait cette fermeté d'âme que nous aurons plus d'une fois occasion d'admirer. C'est une espèce d'énigme morale qu'il n'appartient peut-être qu'à des hommes supérieurs d'expliquer. Quoi qu'il en soit, et les actions et les ouvrages de l'évêque de Lescar ont assez prouvé qu'il n'était timide ni de cœur ni d'esprit.
Une circonstance heureuse et brillante lui a permis de lutter avec un de nos plus éloquens orateurs , et les aristarques de ce temps-là , qui valaient bien ceux du nôtre , ont prononcé , sans compromettre leur goût , que Massillon ( Massillon ! ) n'avait fait qu'ébaucher le magnifique tableau exécuté en grand par l'évêque de Lescar. On devine aisément que je veux parler du fameux discours sur la bénédiction des drapeaux du régiment du Roi -Dragons, qu'un neveu ' de notre prélat commandait alors. Ce discours suffirait , à mon avis , pour établir les droits de l'orateur à l'immortalité. Quelle noble simplicité dans l'exorde ! Quelle savante économie dans la distribution de ses preuves î Comme il paraît fort de son su-
' M. de Yiella commandait en l'absence de M. de La Fayette, qui faisait alors la guerre en Amérique •
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jet ! Comme il réfute victorieusement et sans fanatisme , les pliilosophistes ' qui prétendent que la religion est incompatible avec Théroïsme guerrier! Que le soldat chrétien paraît grand sous la plume d'un tel panégyriste ! qu'il est sublime quand il expire au lit d'honneur! Ce qu'on admire surtout dans ce bel ouvrage , c'est la parfaite analogie du style avec le sujet. L'orateur vous transporte au milieu des combats , il vous remplit d'un enthousiasme guerrier 5 on dirait qu'il a pratiqué les vertus qu'il prêche , qu'il a couru les dangers qu'il peint , qu'il a cueilli les lauriers qu'il promet. On y reconnaît toujours le langage d'un évéque , mais on sent que cet évêque a quatre frères officiers-généraux. C'est là que vous retrouverez la touche mâle et toutes les formes heureuses des anciens * ; et comment l'évéque de Lescar
' C'est l'expression de Rousseau : j'ai cru devoir l'adopler plutôt que de flétrir la belle dénomination de philosophe qu'ont honorée Socrate , Platon, etc. , etc.
=■ Il suffira d'en citer la phrase suivante pour inviter à lire tout le discours : « Tout homme naît soldat; mais la patrie, ayant divers besoins , n'exige pas de tous ses enfans les mêmes sacri- ,fi(ies ; les uns versent leui' sang dans les combats, lés autres arrosent nos campagnes de leurs sueurs; d'aulres, levant lés
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ne les aurait-il pas imités avec succès ? il n'étudiait qu'eux et ceux de nos écrivains qui les ont égalés ou surpassés. Ses fonctions sacrées lui laissaient-elles un moment de loisir , après les saintes écritures , qui firent toujours ses délices, il lisait Homère, ou Démosthènes, ou Cicéron, ou Virgile. Allait -il passer quelques jours au sein de sa famille , dans cette île enchantée ' à qui l'indigence même pardonnait son luxe , parce qu'elle y trouvait toujours un asile , c'était pour lire Homère et pour admirer à la fois et sentir la nature. Les intérêts du Béarn l'appelaient-
mains au ciel , prient pour notre prospérité ou pleurent sur nos crimes ; tandis que d'autres , veillant sur le dépôt des lois , maintiennent parmi les citoyens les droits de l'équité et de la justice. Mais si tout à coup , fondant sur nous , un ennemi cruel ravageait nos possessions , enlevait ou égorgeait uos frères, renversait nos temples , nos lois , nos autels , et menaçait l'état d'une subversion entière, au premier cri d'effroi et de douleur de la patrie éplorée , descendant de leurs tribunaux , suspendant leurs sacrifices , s'arracha nt de leurs cloîtres , accourant de leurs déserts , juges, prêtres, cénobites, solitaires, viendraient grossir la troupe des guerriers , donner l'exemple du zèle et du courage ; et, s'ils ne savaient combattre , du moins ils sauraient mourir. »
' L'île de Noé, prèsd'Auch.
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ils à Paris ? il en profitait , non pour faire sa cour aux puissances , mais pour visiter les gens de lettres les pltis célèbres , pour s'instruire encore avec eux , ou pour découvrir quelque talent naissant , quelque jeune amateur de l'antiquité , qu'il ramenait avec lui , et dont il faisait son commensal et son ami. C'est ainsi qu'il s'attacha le vertueux et modeste Auger , et ce traducteur estimable a reconnu publiquement qu'il avait à son bienfaiteur plus d'une sorte d'obligation. Il entendait le grec peut - être mieux que l'évoque de Lescar -, mais l'évêque de Lescar le sentait mieux que lui , et la traduction de l'éloge d'Eva- . goras et de celui des guerriers morts dans la guerre du Péloponèse , que l'abbé Auger a eu le courage de placer à côté de ses propres tra:ductions , prouvent et la modestie du grand -vicaire, et la supériorité du prélat, au moins dans J'art du style.
Tandis que je m'arrête avec complaisance à retracer ses triomphes et ses jouissances littéraires, un orage soudain vient fondre sur un frère qu'il chérissait, et lui fournit la malheureuse occasion de déployer tout son courage. L'Europe a retenti de l'affaire du vicomte de Noé ^ affaire inouïe , où le bon droit fut immolé au crédit , où l'on vit le premier
DISCOURS. 3oS
magistrat d'une des premières villes de France accusa ^ pour avoir fait son devoir , par l'homme puissant qui avait trahi le sien , appelé pour un fait civil à un tribunal militaire présidé par sa partie adverse , l'offensé jugé par l'offenseur 5 le crédit d'une cour subalterne imposant silence à deux cours souveraines qui réclamaient en faveur de l'innocence, et, pour résultat enfin , le maire de Bordeaux , officier supérieur plus que sexagénaire , recommandable par les services de ses aïeux et par les siens , couvert d'honorables cicatrices, réduit à quitter sa patrie pour fuir le déshonneur, et à chercher dans une terre étrangère un asile contre la plus odieuse persécution. Que ne fit point l'évêque de Lescar pour épargner ce malheur à son frère, au gouvernement cette injustice ? De quel ton noble, touchant et respectueux il plaida lui - même sa cause au pied du trône. Son éloquente apologie vivra , monument tout à la fois honorable pour lui, et flétrissant pour ses adversaires, mais accueilli du monarque avec attendrissement ; le résultat en fut un indigne exil , ministériellement prononcé.
Deux ans se passent : le choix du monarque appelle au ministère deux hommes dont Tun, comme lui LUGE. I!. 20
3o6 DISCOURS.
prince de l'Église », se disait son ami, et dont l'autre , portant un nom illustre dans la magistrature ^ , l'était depuis trente ans. L'ëvêque de Lescar crut la circonstance favorable pour faire annuler par le conseil du souverain le scandaleux arrêt qui avait condamné son frère à faire des excuses, lorsqu'il avait droit d'exiger une réparation. J'avais alors le bonheur d'être auprès de sa personne , et c'est comme témoin oculaire que je vais raconter la suite de cette malheureuse affaire.
La requête en cassation est présentée , elle est admise 5 tout présage un succès aussi prompt qu'heureux. Le jour du rapport est fixé. L'évêque de Lescar, qui venait d'être nommé président d'une section de l'assemblée provinciale d'Auch , n'attendait plus pour s'y rendre que la certitude officielle d'un triomphe que tout semblait lui garantir ; le principal ministre l'engage à partir , en l'assurant qu'il recevra sous huit jours l'expédition de l'arrêt du conseil qui lui donne victoire complète : nous partons , mon illustre ami triomphant, moi, partageant son allé-
' M. de Loménie-Brienne, archevêque de Sens. ' M. de Lamoignon.
gresse. Arrivé à Auch , l'évêque de Lescar brûle Jde recevoir le gage authentique de soii succès 5 son impatience accuse la lenteur du courrier : enfin huit jours sont écoulés j le courrier arrive , point de lettre , il s'étonne : le courrier suivant , point de lettre , il s'inquiète : le courrier suivant. ... un paquet lui est remis , il l'ouvre.... il voit une lettre de cachet pour son frère , et pour lui un billet particulier du ministre, qui l'invitait à la lui faire parvenir en Espagne, lieu de son exil , en le prévenant qu'elle contenait l'ordre de se rendre en prison dans la forteresse de Bayonne, pour être jugé par une commission, non sur le délit prétendu, mais sur sa retraite hors de France. Ames franches et sensibles ! vous seules pouvez vous figurer l'état de l'homme que Ton jouait ainsi ! mais son courage fut plus grand que son revers ; il demande des chevaux, m'engage à le suivre, et nous voilà sur la route d'Espagne. Nous traversons les Pyrénées , et nous pénétrons dans une humble retraite où s'offre bientôt à nous une de ces figures imposantes à qui l'âge n'imprime que plus de majesté , que l'infortune rend plus vénérables, et dont chaque
trait respire la vertu je crus voir Épaminondas.
Mon frère , lui dit l'évêque de Lescar , après les pre-
3o8 DISCOURS,
raiers embrassemens , vous sentez -vous le courage de finir ici vos jours plutôt que de rentrer en France par une lâcheté ? Un regard énergique ayant répondu à cette question : Eh bien ! ajouta- 1- il, cette lettre contient Tordre de vojus rendre sur-le-champ dans la citadelle de Bayonne. Puisque mon cœur a deviné le vôtre , demain j'irai la reporter à celui qui n'a pas rougi de me l'adresser. Le lendemain nous partîmes, ou plutôt nous revolâmes vers Paris. L'aile des vents eût paru trop lente à l'impatience de ce généreux frère. Nous étions dans la saison des frimas et des tempêtes. Au sortir de Bordeaux , la Dordogne furieuse nous oppose l'obstacle mugissant de ses flots terriblement accrus : les matelots effrayés nous engagent à attendre quelques heures. Un matelot qui craint l'onde est un soldat qui craint l'ennemi. — Passons.— ^Mais il y a du danger. — Je paierai le danger, passons. On nous embarque, on nous livre au caprice de l'onde 5 chaque flot nous présente la mort: je tremblais.... Mon compagnon lisait Homère. Enfin après six heures de traversée nous abordons , nous dévorons l'espace qui nous séparait de la capitale. Nous voilà à Paris, nous voilà à Versailles. L'évêquede Lescar va tomber comme la foudre chez le ministre , lui
DISCOURS. Sog
remettant la lettre telle qu il l'avait reçue. » Tenez, « dit-il , je ne veux pas être le recors de mon frère. » Le ministre veut balbutier quelques mots d'excuse j le prélat le salue et se retire. Je ne suis pas historien 5 ce récit fidèle me dispense de toute réflexion ^
Depuis ce moment , ses jours n'ont été filés que par la tristesse. Une nouvelle carrière s'est ouverte pour lui : nous allons le voir aux prises avec l'infortune ; mais son talent et sa vertu ne l'abandonneront point : nous serons forcés quelquefois de le plaindre , mais nous pourrons encore l'admirer.
Lorsque le dernier roi de France , soit par une généreuse condescendance au vœu bien prononcé de la nation , soit dans l'intime persuasion qu'il n'y avait plus d'autre moyen de ealut pour elle , ou soit par la maligne influence de
Cet esprit de vertige et d'erreur.
De la chute des rois funeste avant-coureur,
eut résolu d'assembler les états-généraux du royaume ,
' Dans cette affaire trop connue, l'évéque de Lescar, discutant un jour avec M. de Vergennes les intérêts , ou plutôt les droits du vicomte de Noé , celui-ci , pressé par des raisons auxquelles il ne savait ni ne pouvait répondre , s'emporta et s'oublia jusqu'à dire : <i M. de Lescar, tout cela est fort bon ; mais
leBéam, qui n'y avait jamais eu de reprësentaiis , fut convoqué dans la forme commune à toutes les provinces ' î mais le peuple béarnais , à qui sa constitution était chère , témoigna unanimement le désir que l'élection de ses députés fût faite au sein de ses propres états, où il était légalement et suffisamment représenté. L'évêque de Lescar fut encore chargé de porter sa réclamation au pied du trône , et le monarque , en y faisant droit , sembla sanctionner de nouveau les privilèges de la souveraineté du Béarn. 11 fut décidé que ses députés , par une exception unique, seraient élus dans l'assemblée des états. On se doute bien que le président né de ces états et le défenseur le plus zélé du Béarn fut choisi le premier , et par acclamation , pour le représenter dans l'auguste conseil de la mère-patrie. Quand il fut rendu à Versailles avec ses collègues , la grande et décisive question de la réunion des trois ordres n'en
contestez-vous au roi le pouvoir de disposer du sort d'un de ses sujets?» — «Monsieur, lui répondit le prélat, je ne conteste rien au roi , mais je vous conteste à vous que le roi veuille être injuste , et c'est le calomnier. » Le ministre reiicuU , comme dit Tacite de Tibère dans un cas h peu près semblable. ' Par bailliages et sénéchaussées.
. . mSCOURS. 3u
était déjà plus une , et deux jours après leur arrivée , c'est-à-dire, avant qu'ils eussent pu faire vérifier leurs pouvoirs dans leurs chambres respectives , cette réunion fut irrévocablement consommée. Tout le clergé et toute la noblesse avaient passé dans la salle des députés des communes. ,,
Cet exemple fut moins puissant sur l'esprit de Fëvéque de Lescar que son devoir , ou ce qui lui parut être son devoir. Sa mission était pour la chambre du clergé aux états-généraux de France j il n'y avait plus de chambre du clergé , il n'y avait plus d'états-généraux. Il crut sa mission finie 5 et après avoir , de concert avec ses collègues ^ , tant du clergé que de la noblesse duBéarn, exposé ses motifs dans un acte simple, précis et respectueux, qui fut signifié aux ex-présidens des deux ordres abolis , sans crainte et sans reproche, il se disposa à retourner vers ses commettans.
Peut-être sommes -nous encore trop voisins de cette époque fameuse , et trop pleins de tout ce qui l'a suivie, pour avoir le droit de juger , dans cette circonstance , la conduite d'un prélat qui n'eut jamais
' Les députés du tiers protestèrent aussi , mais entrèrent ainsi que ceux du reste du royaume de Navari'e.
■ / 5ia DISCOURS.
que l'honneur pour principe et la vertu pour guide ; ce droit appartient à la postërité. Quel que soit le . jugement qu'elle en porte , elle ne pourra s'empêcher d'y reconnaître la franchise d'un caractère noble , et une sorte de courage assez rare pour mériter qu'on l'admire.
C'est ici le moment de parler d'un ouvrage qu'il avait composé quelques années auparavant , et qui pourra expliquer ou même justifier , s'il en était besoin , son refus d'occuper sa place dans une assemblée chargée de régénérer la France.
En 1785, il avait été choisi pour faire le discours d'ouverture à l'assemblée générale du clergé. Il prit pour sujet Tétat futur de l'Eglise : ce discours ne fut point prononcé. Je n'en rapporterai pas les raisons , parce que l'éloge d'un homme vertueux n'a pas besoin de s'étayer de la satire du vice 5 mais il a été imprimé depuis , et l'éloquence a pu compter un chef-d'œuvre de plus.
Dans cet ouvrage sublime et prophétique', il s'agit d'ouvrir les yeux des fidèles sur l'état actuel de la religion. A l'aide des saints oracles , l'orateur pénètre dans les profondeurs de la sagesse de Dieu : en lisant ce qu'il lui a plu de nous révéler de ses desseins sur
DISCOURS. 3i3
nous et son Église , il y voit de grandes promesses , mais aussi de grandes menaces , et il essaie de fixer la mesure précise de nos espérances et celles de nosalarmes.
Pour fonder son discours sur une base solide , l'évêque de Lescar établit un système qui pourra paraître nouveau à quelques théologiens difficiles ^ et rien n'est plus neuf en effet que l'usage qu'il a fait de deux opinions très-connues dans l'Eglise , et appuyées de l'autorité des prophètes , de plusieurs pères de l'Église , et surtout de Bossuet -, l'une est la future conversion des Juifs , et l'autre un avènement intermédiaire de Jésus-Christ , qui précédera d'un long intervalle le jugement universel. Ces deux opinions réunies forment une espèce de problème religieux , que l'orateur résout avec un talent et une éloquence au-dessus de tout éloge. On ne lira pas sans admiration , dans la première partie , le sublime tableau de l'organisation de l'Église 5 dans la seconde, on entendra avec effroi les menaces terribles auxquelles il ne nous est plus permis de ne pas croire depuis que nous en avons éprouvé les etfets ^
' Les auteurs comme les victimes des fléaux dont la France
3i4., • V 'discours/ ., ^ -
Celui qui aëcrit ce morceau sublime n'était , comme il le dit lui-même, ni prophète ni enfant de prophète 5 mais , voyant sur le soirle ciel en feu , il s'est dit que la journée du lendemain serait brûlante. Long -temps ayant 1789, il avait prévu un change-^
n'est pas encore consolée , ne liront "pas sans frémir le morceau suivant. C'est en 1788 qu'un ministre du' ciel s'exprimait ainsi, c'est du moins à celte époque que son discours sur Tétai futur de l'Église a paru. « Un mal contagieux s'est répandu dans nos « contrées, mal funeste, poison subtil qui s'insinue dans les 5. âmes, qui aveugle les esprits, corrompt les cœurs , et qui, « ,ai vous n'arrêtez ses progrès par les plus sages précautions , k soutenues par la faveur du ciel la plus insigne, infectera «toute la masse, et finira par dissoudre toute société reli- «*^euse et politique. Des hommes orgueilleux d'un faux sa- «"voir, ennemis de toute domination, se sont élevés contre fc Dieu , contre son Christ et son Église , contre toutes ses lois^ j»:oét pour briser plus sûrement un joug qui les fatigue , pour « renverser des idées reçuesqui les importunent , pour abréger '«.i'étude de la science, et d'un seul mot couper cpur-tà toute « discussion, ils ont fini par dire : Mortels, écoutez vos maî- « très ; ils viennent vous apprendre qu'il n'y a point de Dieu. « Intéressés à les croire , des hommes faibles et déjà vaincus « par leurs passions se sont laissés aller à leurs paroles. « Bientôt ces nouveaux disciples sont devenus de nouveaux « maîtres} les plus ardens et les plus téméraires d'entre eux
ment dans l'état; ce changement pouvait être nécessaire, il pouvait être heureux ; mais, quand l'évêque de Lescar connut les causes immédiates qui l'avaient amené , les principes ou les espérances de ceux qui lé dirigeaient, il trembla pour sa malheureuse pa-
•t ont été les plus suivis par* leurs semblables. De la capitale ,
« où il a d'abord paru, le mal a gagné les provinces j des villes,
« il a passé dans nos campagnes ; des pères , par une succes-
« sion malheureuse , il s'est transmis aux enfans , qui en ont fait
« la portion la plus précieuse de leur héritage ; accru et fortifié
« à mesure qu'il s'est éloigné de sa source , quelques généra-
« tions ont fait perdre de vue son origine , et lui ont acquis le
« mérite et le crédit de l'antiquité. On avait mis en question
« long-temps , s'il était possible qif il y eût de véritables athées ?
« Grâce à notre siècle , le problème est résolu , et nous voyons
« tous les jours des hommes nés, conçus, nourris dans l'a-
« théisme j vivre sans Dieu , sans lois , sans remords , et mourir
« froids et endurcis comme ils ont vécuj et l'on sera surpris que
« les enfans d'aujourd'hui ne veuillent vivre que pour eux ! que
« les pères négligent leurs enfans ^ que les enfans méconnais-
« sent leurs pères j que les liaisons du sang perdent tous les
« jours de leurs droits ! et l'on se plaindra qu'il n'y ait plus de
« patrie, comme il n'y a plus de famille; que les corps et les
a esprits dégénèrent ; que les arts et les sciences déclinent ;
« que les chefs-d'œuvre en tout genre deviennent rares, et
« les vertus héroïques encore plus! Et comment en serait -il
3i6 ' DISCOURS.
trie. Tandis que , fiers de nos effrayans succès , ivres de tant d'obstacles renversés, de tant de préjugés sacrifiés , de tant de sermens oubliés , nous nous applaudissions d'avoir anéanti quinze siècles en une heure , lui , voyant la source des plus grands maux
« autrement? Des hommes qui n'ont qu'un instant à vivre « ne doivent pas le partager. Si le bien, si le mal n'est qu'un « nom ; si le juge qui les voit ne les punit ou ne les récom- « pense pas; si cet être quel qu'il soit n'existe même pas, m quel prix , pour le présent ou pour l'avenir , proposerez- « vous à l'homme pour le payer de ses sacrifices et de ses tra- « vaux ? Il sait que, pour qui va cesser d'être, le présent bien- « tôt ne sera plus, et que l'avenir ne sera jamais. Ce n'est pas « tout, des gens de bien qui devraient avoir horreur de ces « maximes, écoutent les docteurs qui les débitent, vantent leur « savoir , admirent leur courage , envient leur sécurité , se rap- « prochent tous les jours de leurs idées , de leurs mœurs , de « leur langage , se dégoûtent enfin des objets de la foi j et , traî- « nant avec ennui un faible reste de christianisme , semblent « n'attpndre que le moment de la tentation pour s'en défaire , « comme les apostats n'attendent que la présence et le signal « du tentateur pour se livrer aux derniers excès. Si, dans, ces « circonstances , il s'élevait un homme revêtu de puissance et a d'adresse , un homme qui réunît tous les caractères et tous « les dons qui en imposent le plus aux hommes , et que, l'au- H dace suv le front, le blasphème h la bouche, il parût parmi
DISCOURS. 3i7
dans le pouvoir illimité de faire le bien, dans les plus vifs élans de la liberté le germe impur de la licence , et dans la sérénité du plus beau jour le présage d'un ouragan dévastateur, il commençait à craindre d'avoir fait , dans son discours sur l'état futur de l'Eglise , la peinture anticipée de l'état de la France.
Plein de ces sombres idées, il retourna vers son
« nous , et tentât de consommer en un jour le mystère d'inim quité qui s'opère depuis les premiers siècles , quel obstacle « irouverait-il ? Ah ! je vois ses nombreux partisans se réjouir « en voyant approcher leur raaîtrej je les vois accourir sur ses « pas dans nos temples , renverser nos autels , en arracher les « prêtres , les lévites occupés du sacrifice j pénétrant dans l'en- « ceinte sacrée, je les vois appeler à grands cris cette foule de « demi-croyans , rassemblés moins parle zèle que par l'usage; « et dans ce temple déshonoré déjà par leur culte hypocrite, « les inviter à rejeter bien loin un fantôme de religion qu'ils « ne supportent qu'pvec peine ; je les yois porter une main sa- « crilége sur les-orrfemens du sanctuaire , se charger avidement « de leurs dépouilles, fermer les portes de la maison de Dieu, « ou en changer la destination; poursuivre au dehors leur « victoire impie , dans leurs triomphes et leurs festins insulter « à nos douleurs ; et, par des libations impures , profaner ces « coupes et ces vases consacrés par la célébration de nos mys- « tères les plus redoutables. «
3i8 DISCOURS.
troupeau ; son troupeau qui , dans un moment , hélas ! dëTait ceàser de l'être ! Sa bienfaisance devenue plus active, par le triste pressentiment que bientôt elle n'aurait plus à lui offrir que. des vœux , répandait ses secours avec plus d'abondance. Trop sûr que le patrimoine du pauvre passerait bientôt à d'autres mains, il se hâtait d'escompter, pour ainsi dire, la créance de l'infortune. C'était peu pour lui de ne ^int perdre sa journée , croyant toujours que c'était la dernière, il voulait la rendre plus pleine et plus .lucrative pour son âme. Ainsi , l'astre du jour, quand il va céder l'horizon aux ombres de la nuit, redouble l'éclat de ses derniers rayons , et, perçant les voiles sombres qui déjà l'environnent, semble , d'un regard plus doux, saluer la terre qui va le regretter.
C'était à Pau que jusqu'alors l'évêque de Lescar avait fixé sa résidence, pour être plus à portée de remplir les diverses fonctions de président des états deBéarn, et de premier conseiller d'honneur au parlement de Navarre-, mais il n'y avait plus ni états, ni parlement ^ de tous ces titres , celui d'évéque lui restait seul 5 il sentit que , dès ce moment , sa place était à Lescar. Il vint s'y réfugier et attendre parmi ses dignes coopérateurs l'accomplissement des desseins de
DISCOURS. 3i9
la Providence sur son Éj^lise et sur lui. Hélas! il touchait à ce jour fatal. Dëjà sont arrivés ,à'là tête de la iWcé armée, lès exécuteurs de la loi qui supprimait le siège de Lescàr. A cette iiouvelle, toute la ville frémit, les orphelins tremblèrent, les pauvres accoururent ; uiie foule immense remplit et environne le temple où le vertueui pontife adressait au ciel ses derniers vçeiix : oh se jpresse autour de lui -, tout pleure, et les voûtes sacrées retentissent de ce cri douloureux : Laissez -nous notre père ! Les esprits s'échauffaient-, la crainte se changeait en indignation, le zèle en fureur, les prières en menaces.... L'objet involontaire de cette pieuse insurrection pouvait seul la calmer 5 il était à l'autel , il voit l'accomplissement des oracles qu'il a profondément médités j il se résigne, il s'hu- ~ mille 5 et descendu à la dernière marche de l'autel , symbole représentatif et dramatique de la déchéance qui se manifestait en ce moment , il adresse au peuples ces propres paroles : « C'est aujourd'hui , mes frères, que le Seigneur nous bannit de son temple -, il ne nous juge plus digne d'offrir le sacrifice auquel il ne nous juge plus dignes d'assister.... Mais que voisje ? vous vous soulevez , vous voulez nous retenir par
5ao . DISCOURS.
la violence -, songez que ce n'est point par la force que l'on arrache les grâces du Seigneur ' . Nous avons tous péché, mes frères j humilions - nous , prions, gémissons 5 peut - être que le Seigneur , touché de nos larmes et de notre repentir , daignera nous rétablir un jour. »
A ces mots , comme si l'on eût entendu la voix de l'ange de Dieu , saisis d'un saint respect , tous les assistans , prêtres , lévites , peuple , soldats , commissaires et agens, se prosternent et fondent en larmes. Le décret de suppression s'exécute paisiblement 5 les formes civiles s'accomplissent en silence , et on n'oppose plus que des sanglots au départ d'un prélat pour qui le sang était prêt à couler, et peut-être le sien même.
Je ne m'arrêterai point sur les détails de cette douloureuse séparation 5 ils m'offriraient encore des ver-
' Toute sa vie il a été fidèle aux principes consacrés dans ce discours. On a trouvé dans les journaux une lettre écrite de Londres , en réponse à ses grands- vicaires de Lescar , où il leur marquait expressément que , n'étant ni constitués , ni en puissance, ni en autorité, ils n'avaient pas le droit de s'opposer aux injustices, mais seulement de ne les pas approuver.
tus à céldbrer , un moment d'éloquence à rappeler • -, mais si je dérobe quelque chose à la louange de mon héros , j'épargne dçs larmes à ceux qui l'ont aimé , des regrets à ceux qui l'ont persécuté, et à moi-même l'embarras de peindre ce qui ne peut être que senti. Je dirai seulement que , jusqu'au dernier moment , l'évêque de Lescar fut respecté , honoré de ceux même que ses opinions contrariaient ou que ses vertus forçaient à rougir , et qu'à la merci d'un peuple dont la frénésie révolutionnaire alla jusqu'à livrer aux flammes le berceau d'Henri IV , cette précieuse relique , ce palladium sacré du Béarn que , deux ans auparavant, j'avais vu porter en triomphe , un prélat qui avait osé rester fidèle à ses principes et à son caractère, protégé par le seul souvenir de ses bienfaits, accompagné de ses seules vertus , eut du moins la triste liberté de gagner tranquillement le lieu: de son exil.
Et quelle contrée son cœur avait- il choisie? La plus voisine du troupeau qu'il était forcé d'abandonner =». 11 ne voulait point perdre de vue ces superbes
' Mandement au sujet de rélection de l'évêque du déparlement des Basses-Pyrénées.
' La ville de Saint -Sébastien en Espagne.
322 Brise OURS.
montagnes que sa pensée aimait à franchir , et derrière lesquelles il avait laissé tant de malheurs et tant de regrets. En contemplant les Pyrénées , il croyait contempler les remparts de sa patrie. Il s'applaudissait de jouir du même spectacle que ses compatriotes, d'avoir encore quelque chose de commun avec eux 5 il confiait ses vœux à l'aile des vents , qui lui rapportaient ceux de tout ce qu'il avait chéri , et dans l'air qu'il respirait , il pouvait recueillir encore les regrets de l'amitié et les bénédictions de l'infortune.
■ Voilà ce qui te console dans ton exil , ô le meilleur des hommes ! Ce n'est ni la richesse ni la puissance que tu regrettes 5 tu es riche de tout ce que tu as donné , et quand tu descends dans ton cœur , eiivironnë de tes souvenirs, tu es plus grand que l'ambiti'eux assis sur un trône entouré de remords et de soucis ; tu dis : « J'ai fait des heureux ! » et tu l'es toimême. Sur cette pensée délicieuse tu t'endors -, ton sommeil est doux , ton réveil est pur et calme comme celui de l'aurore, et le soir tu peux répéter : « J*ai fait des heureux I »
Hélas ! il fut bientôt forcé d'aller porter plus loin ses douces et consolantes rêveries. La guerre , et une
*^(féi'ré terrible, menaçait son asyle. Que fera-t-il? Son cœur déchiré se partage entre ses hôtes et ses compatriotes , entre le devoir et la reconnaissance, entre la patrie qui l'a vu naître et la patrie qui vient de l'adopter : il ne sera pas témoin d'une lutte sanglante , dont le résultat ne peut être qu'affreux pour lui ; il ne verra point périr ou ses amis ou ses frères ; il faut qu'il s'éloigne... Accablé d'ans et de chagrins, il traîne sa vieillesse et son malheurdans une contrée, presque la seule alors qui ne se fût point déclarée contre la France, et qui s'honorait d'accueillir l'infortune. La patrie des malheureux est partout où règne la pitié. L'évêque de Lescar a connu , mais n'a jamais inspiré ce triste sentiment. Il eut la noble fierté de ne jamais rien recevoir d'un gouvernement étranger. Hors de la France , il fut toujours Français 5 né sobre, il vivait de quelques débris de son ancienne opulence ' qxii devaient être un jour l'héritage du pauvre , s'il ne fût devenu lui-même plus pauvre que ceux auxquels il les avait destinés. Que dis -je ! dans le plus étroit nécessaire , sa charité trouvait encore du superflu pour ses compagnons d'exil. Les crimes de l'anarchie en augmentaient chaque jour le nombre 5 il partageait avec eux en frère le morceau de pain
qui lui restait -, abandonnant son avenir à cette pro-» vidence universelle qui donne la pâture aux petits des oiseaux. Sa pieuse sollicitude n'oubliait pas les intérêts spirituels de ses malheureux compatriotes ^ il enseignait la loi du Seigneur à leurs enfans. Sa douce et persuasive éloquence leur faisait aimer le Dieu de leurs pères \ il les initiait aux mystères -, il les faisait participer aux bienfaits de la religion j et tandis qu'en France des forcenés cherchaient à éteindre dans un fleuve de sang le flambeau du christianisme , il en recueillait soigneusement les rayons égarés-, il alimentait les précieuses étincelles de ce feu sacré 5 il formait une pépinière de jeunes croyans , pour repeupler nos temples au jour de la réconciliation. Avec quelle sainte ardeur il invoquait ce beau jour ! Avec quelle énergie il combattait les esprits haineux qui voulaient éterniser la guerre et perpétuer le désordre ! Avec quelle onction il prêchait le pardon des injures , la concorde et la paix !
Ses vœux sont exaucés ^ 'le jour des miséricordes a lui ; le Seigneur a soufflé sur l'édifice du crime ^ il a souri à la France , et Cyrus a paru. Revenez , fidèles et malheureux Israélites ! vos temples sont rouverts 5 votre culte vous est rendu ; vous avez encore une
DISCOURS. 5a$
patrie; une patrie ! A ce doux, nom le cœur de l'ëvêque de Lescar a tressailli -, il rassemble ses frères dispêr^ ses -, il célèbre avec eux le jour de la délivrance -, et après avoir béni la terre hospitalière qui les avait recueillis pendant l'orage , il s'achemine vers l'heureuse contrée où , nouvel Esdras , il va donner l'exemple du zèle , et signer l'acte de la nouvelle alliance que le ciel daigne contracter avec un peuple purifié par la calamité. Pourquoi faut-il que l'accord n'ait pas été unanime, et qu'il se soit trouvé quelques enfans rebelles au vœu de la grande famille qui les rappelait dans son sein ? 0 vous qui persistez à fuir vos frères , pontifes autrefois chers à la France , loin de moi la pensée de vous prêter des motifs indignes du caractère que Fonction sainte vous a imprimé ! Le respect que je dois au souvenir de vos vertus me défend même d'interroger vos consciences 5 c'est votre illustre collègue qui, du haut dii ciel aii il vous a précédés , vous répète ce que la sienne lui a dit, ce qu'il vous a dit à vous-mêmes , lorsque l'appel de la patrie renaissante a retenti à vos oreilles. « Qui pourrait nous engager à prolonger volontairement notre exil ? Ce n'est point un esprit de vengeance 5 ministres d'un Dieu de paix, nous ne pouvons point, lors-
que Dieu s'apaise , vouloir impitoyablement la mor| du pécheur. Ce n'est point un lâche regret de notre fortune passée ; ministres d'un Dieu pauvre , nous n'avions pas besoin d'une révolution pour être con-* vaincus que notre royaume n'est pas de ce mondei Pourquoi donc fuirions-nous notre patrie ? serait-ce parce que la forme du gouvernement a changé ? Mais outre que nous pensons , avec le grand Bossuet ^ que celui de qui relèvent tous les empires , les ôle et les donne à son gré ; outre que les plus grandes . lumières de l'Église ne sont point éclipsées sous la domination païenne, qu'il est toujours possible de rendre à César ce qui appartient à César, sans rien dérober à Dieu de ce qui appartient à Dieu , et qu'enfin la religion chrétienne s'incorpore à toutes les for-^ mes de gouvernement , quel changement la puissance purement spirituelle de l'épiscopat a-t-elle éprouvé en France? Ce sont les mêmes dogmes, le même culte, les mêmes cérémonies, la même hiérarchie, les mêmes lois en un mot , sanctionnées par le même chef visible qui préside la grande famille des vrars croyans : mais ne doit -on pas craindre le retour des principes désorganisateurs , le renouvellement des scènes sanglantes ([ui ont pu légitimer notre fuite ?
m SCO DR s,- ^is
Ah l si l'expérience de dix ans de erimes permettait encore de concevoir de pareilles alarmes , aies leçons du malheur pouvaient s'oublier , ne serait-ce pas un motif de plus pour nous de venir consolider par notre présence et par l'exemple de nos vertus le rétablissement de l'ordre public qui a la religion pour base ? Les apôtres n'avaient pas tant de prévoyance ^ tous les jours un zèle qui n'est pas commandé par le devoir entraîne de pieux missionnaires aux extrémités du monde, à travers mille dangers, chez des peuples infidèles , parmi des hordes sauvages , pour y porter une lumière nouvelle -, et nous , à la voix du souverain pontife , nous refuserions de retourner au sein de nos foyers, parmi nos frères , pour partager leur allégresse et les aider à conserver le flambeau de lâ religion miraculeusement rallumé I Ah ! ne balançons plus ^ cédons au vœu de la patrie 5 cédons au cri ^de nos consciences -, cédons au besoin de faire encore des heureux ! »
Déjà l'illustre exilé a quitté les bords de la Tamise : suivons-le aux rives de la Seine 5 voyons-le saluant avec transport ces contrées si belles , même aux yeux de ceux qu'elles n'ont point vu naître ; voyons - le çartout accueilli avec ce tendre empressement que
3a8 DISCOURS.
Ton témoigne à un ami dont on se croyait sépare pour toujours. Le premier magistrat de la république le reçoit avec une bienveillance particulière. Faut -il s'en étonner? Restaurateur de la religion, il devait honorer un de ses plus fermes soutiens , et s'il est vrai que, dans l'école célèbre qui s'enorgueillit d'avoir eu Napoléon pour élève , l'admirable discours sur la bénédiction des drapeaux fut mis au rang des ouvrages classiques , doit-on être surpris que la reconnaissance ait conservé un tendre souvenir de l'orateur qui , en peignant le héros chrétien, semblait lui avoir fourni un modèle ' ?
Pour asseoir le bonheur public sur sa vraie base , déjà la main puissante qui dirige nos destinées avait rattaché les anneaux brisés de la chaîne qui unit la terre au ciel. Déjà, sous la double garantie du souyerain pontife et du chef suprême de la France , un pacte sacré , fruit et symbole de l'union des cœurs ,^ avait irrévocablement fixé les droits respectifs de l'empire et du sacerdoce -, la France ecclésiastique ,
«' M. de Carainan , lisant ce morceau de l'art de la guerre ^O'ÛV les dragons , s'écria , comme le grand Condé au Sertoriiis de Corneille : « C'est juste } quoique je ne l'eusse pas aussi ■bien dit , moi , je le savais ausisi j mhis lui» d'où i'a-t-il sm ? »
divisëe plus également, attendait avec impatience l'élection de ses premiers pasteurs. L'évêque de Lescar est nommé évêque deTroyes. Habitans de l'Aubç et de l'Yonne ! il ne vous connaît point encore, ne vous offensez pas si le premier sentiment qu'il éprouve estia pensée douloureuse qu'il ne doit plus revoir son premier troupeau : ses regrets touchans vous garantissent son amour-, il serait ingrat s'il pouvait oublier le Béarnj votre triomphe sera de le consoler.
Dès qu'il eut reçu l'investiture canonique de sa nouvelle dignité, l'évêque de Troyes se rendit au chef-lieu de son gouvernement spirituel. Sa réputation l'avait devancé. Il paraît 5 son air noble , ses che-> veux blancs , sa physionomie tout à la fois douce et imposante, tout présage le bien qu'il veut faire. Il parle ^ la dignité, l'élégance soutenue, l'extrême convenance de tout ce qu'il dit, étonnent ceux qui ' . ont le goût le plus difficile. Le premier magistrat de l'Aube ' retrouve, dans son premier pasteur, l'aménité et les manières affables qui l'ont rendu lui-même l'idole de son département; et, jeune encore , il voit avec un secret plaisir que l'amabilité n'a point d'âge.
' M. Bruslé.
35D discours.
Toutes les autorités s'empresseat <le féliciter le prér lat, ou plutôt se félicitent elles-mêmes j il leur.ir^Jt pond avec bonté et toujours avec justesse. « Celui cjuj vous a fait général m'a nommé évéque , dit-il au commandant de la force acmée^vWieteSrbon.iChFétie^;» je serai bon citoyen. » r;rp *i?if3-iiyol/?"I> i-v-r mrf .-À i?f5 Tojites les bouches de la renommée .^«itfeélébrë 1^ discours qu'il prononça au moment de son installa* tion, circonstance à jamais glorieuse pour lui, à jat mais douloureuse pour ceux qui n'ont eu pour ainsi dire que l'avant-goiit d'un talent qui promettai t enr core tant de chefs-d'œuvre -, mais je l'ai dit, lechefr d'oeuvre d'un évéque est d'entretenir la paix parmi les fidèles confiés à ses soins. Les départemens de l'Aube et de ITonne n'étaient pas exempts de ces dissensions religieuses, trop souvent alimentées par . ceux même qui devraient ou les prévenir ou les éteinr dre. Là, comme ailleurs, s'agitait l'esprit de partie la conscience n'était pas une , le culte était le mérae^ etles ministres étaient divisés : on supposait le schisme j les cœurs les plus faits pour s'aimer se haïssaient : mais l'ange de paix a paru , il n'a pas même eu besoin de faire parler toute sa sagesse, de faire tonner toute la force de son éloquence^ un sourire lui avait gagné
tous les cœurs , un mot de sa bouche mllia tous,!^ esprits, et sa douceur seule a fait le miracltJwjBkl qui pourrait résister à la douceur ? elle paraît, soti aspect charme et subjugue 5 elle parle, et la persuasion vient habiter sur ses lèvres ; elle conseille , et l'on croit entendre la voix d'une mère 5 elle se plaint, et Ton reconnaît l'accent d'un père qui veut jouer un instant, et qui joue mal le rôle de la sévérité. Ah i que d'autres emploient la rigueur, les menaces et les foudres ! On cède à l'autorité , mais c'est à la douceur seule qu'on est fidèle. Que ne devait- on pas attendre d'un prélat qui s'annonçait sous d'aussi heureux auspices? Mais, hélas! l'arbitre suprême des humaines destinées ne voulait que le montrer à sa nouvelle famille. A peine un mois s'était - il écoulé, qu'il ressentit les premières atteintes d'un mal sans remède. Cet homme , que la maladie avait toujours respecté, qui avait pour ainsi dire acheté par soixante ans d'une vie sobre et chaste le privilège de ne point vieillir, éprouva un affaiblissement progressif : une obstruction soudaine avait fermé tout passage aux alimens , et le grand ressort de la vie n'avait plus
• II fut toujours très - tolérant , sans être pour cela tolérantiste.
33a DISCOURS.
d'action... Je touche au moment fatal qui va consterner tous les amis de la vertu , et je n'ai point la force de parcourir le douloureux intervalle qui nous en sépare encore. Quels détails la douleur me fait dérober à l'admiration de ceux qui ne veulent rien perdre d'une si belle vie ! Il n'est point en effet de spectacle plus digne de tout notre intérêt que celui du sage chrétien étendu sur un lit de douleur, et qui attend, avec une pieuse résignation , une mort lei\te et inévitable.
-' Le sage que nous pleurons avait peint en traits sublimes le soldat chrétien mourant au lit d'honneur ^ mais combien il se montre plus grand lui-même à ses derniers momens ! Tout déguise aux yeux du guerrier l'image affreuse du trépas 5 l'espérance l'écarté; la gloire l'embellit : il est frappé , mais c'est subitement , mais c'est presque sans le sentir -, il ne voit que la victoire; et la mort l'atteint sans lui laisser le temps de songer qu'il était mortel. Mais voir à découvert cette mort s'avançant lentement sur sa victime, compter pour ainsi dire ses pas, prendre de sa main hideuse la coupe d'amertume, avaler le trépas goutte à goutte , et contempler dans un lointain fixe les portes de l'éternité qui s'entr' ouvrent ,
DISC 01) lus. 533
voilà ce qui demande un courage au - dessus du courage guerrier , un héroïsme , une vertu presque surnaturelle 5 et voilà le spectacle qu a offert Tévêque de Troyes , dans la longue et pénible lutte qu'il a soutenue sans murmurer. 11 trouvait sa consolation dans les témoignages constans du plus tendre intérêt. Quels vœux sincères toute la ville formait pour son rétablissement ! Avec quel empressement on demandait , avec quelle impatience on attendait de ses nouvelles ! C'étaient l'agitation inquiète et les vives alarmes d'une famille tremblante pour les jours d'un père adoré. Il est plus mal ! il est mieux î Oii espérait , on n'espérait plus. Je me trompe , on espérait toujours 5 il fallait un miracle pour le sauver : mais qui mieux que lui , disait- on , a mérité ce miracle ? Hélas ! ses jours étaient comptés 5 lui-même sentait que le terme fatal approchait. Déjà il s'était démis volontairement de l'administration diocésaine active et dispositive, pour n'y voter que comme conseil. C'est au moment où il avait intérieurement renoncé aux dignités de ce monde qu'il reçut la nouvelle de sa promotion au c'ardinalat. Le souverain pontife crut acquitter la dette de l'Eglise en honorant de la pourpre romaine un prélat recommandable par tant de
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vertus et par tant de lumières : mais, hélas ! il n'honora que son ombre. Rien ne put retarder l'heure qui devait sonner son trépas , et donner aux départemens de l'Aube et de l'Yonne le signal d'un deuil universel. Je ne parlerai point des honneurs rendus à sa dépouille mortelle : que l'on se rappelle ceux qui , trois mois auparavant , avaient été prodigués à sa personne 5 que l'on en change seulement l'appareil ^ que l'on mette le deuil à la place de l'allégresse , et l'on aura une idée de la pompe et de la magnificence de ^s obsèques ' . "'^' '• ' -S't ■
"^"i'Son âme céleste est donc enfin remontée à sa source -, il est entré dans la patrie des justes , ce pon- ^ie adoré qui , à l'exemple de son divin modèle , a
» Je ne puis taire deux circonstances glorieuses à sa mémoire
et qui prouvent à quel point il fut regretté. Le jour de ses fune- "raiiles coïncidant avec le jour de là fête de îa fondation de la république, le préfet de l'Aube, libéral interprète du vœu de tous, arrêta, pour épargner à la ville de Troyes le contraste d'un deuil public et d'une allégresse générale , que la fêle serait remise à la huitaine. A Auxerre , une cérémonie religieuse , à laquelle ont assisté toutes les autorités civiles et nsilitaires , a eu lieu sur l'invitation du préfet de l'Yonne. On se rappelle encore la sensation que produisit sur l'assemblée le discours touchant "prononcé k cette occasion par M. Viart, curé de Saint-Etienne.
passé sur lit tèWeéti y semant des bienfaits i, ce cligne 'rival de Chrysostôme , auquel il n'a manqué, pour at- I teindre à la rëputatioii de nos plus grands orateurs , tjue des occasions plus fréquentes d'exercer son talent. "0 Vous qui jouissez maintenant du prix de vos vertus et de vos longues souffrances, si de là sphère di*- Siiie où vous brillez d'uu éclat incorruptible, il vous était permis d'abaisser vos regards sur ce théâtre périssable où vous n'avez fait que préluder à votre immortalité , peut-être éprouveriez-vous encore une émotion douce en voyant les regrets honorables que vous y avez laissés ^ en voyant deux troupeaux que vous avez également chéris , publier , avec un orgueil égal , les vertus de leur pasteur, et des rives de l'Aube et de l'Yonne aux bords du Gave, les gémissemens se répondre et les éloges se répéter j en voyant le chef suprême des Français honorer publiquement votre mémoire , chercher avec un généreux empressement tous ceux qui portent votre nom , pour consoler en quelque sorte votre ombre , et se dédommager lui-mênie du bien qu'il ne peut plus vous faire, par celui qu'il fait à ceux que vous avez aimés : vous n'apprendriez pas avec indifférence que le troupeau dont vous vous êtes séparé avec tant de
peine, et dont vos derniers vœux ont demandé le bonheur , est maintenant confié à la vigilance d'un prélat ' jadis votre supérieur dans Tordre hiéirarchique , et votre ami par le rapport des sentimens et des opinions, et aujourd'hui le digne émule de vos vertus et l'héritier de vos pensées bienfaisantes 5 enfin , en entendant votre panégyriste, vous reconnaîtriez, avec ([uelque plaisir peut-être, une voix qui ne fut jamais vendue à la faveur ni au mensonge 5 que vous aimiez parce qu'elle ne vous flattait point 5 et devant le Dieu de vérité , votre modestie me pardonnerait un éloge qui n'est que votre histoire.
' M. de La Tour- du-Pin-Monlauban, ex - arclievcque (l'Aiich.