PRONONCÉ AU PRYTANÉE FRANÇAIS
TOYENS,
Si je sens combien il est honorable pour moi de parler devant une assemblée aussi brillante et aussi (éclairée , je ne sens pas moins combien il est difficile de répondre à son attente. Cette assemblée , déjà si imposante par elle-même , je la vois présidée par un ministre accoutumé à des succès oratoires qui lui donnent le droit d'être sévère : la seule pensée qui me rassjire , c'est qu'il ne peut apporter que faveur et qu'indulgence dans une maison qui s'élève à l'ombre de sa bienveillance paternelle , à une cérémonie qui n'est pour lui qu'une fête de famille.
Je redoute aussi votre impatience , jeunes élèves : à la vue de ces couronnes suspendues sur vos têtes , que déjà votre espoir dévore , je crains que vous ne me reprochiez de retarder l'heureux moment où les
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vainqueurs vonl entendre leurs noms solennellement proclamés dans cette enceinte, qui vous offre réunis, et vos parens, et vo$ amis, et les sages tuteurs qui dirigent votre éducation , et le chef zélé qui la surveille , et les maîtres de tout genre qui la perfectionnent , en un mot , tout ce que vous devez honorer ou chérir.
Mais , désirant exciter ou redoubler votre zèle pour l'étude des langues anciennes , étude qui doit être une des bases de l'éducation libérale , et pai* conséquent" de la vôtre, j'ai pensé que , pour donner du poids à mes réflexions sur cet intéressant objet, je ne pouvais choisir un moment plus favorable que celui où plusieurs d'entre vous vont recevoir le prix des efforts que leur a coûté cette étude trop négligée par le grand nombre 5 que celui où vos parens , spectateurs de votre triomphe , en jouiront doublement ai je puis les bien convaincre de l'importance des travaux qui l'ont préparé ; que celui où , dans un cercle nombreux d'auditeurs instruits , dont la plupart doivent à l'étude approfondie dés langues anciennes et leurs talens et leur renommée , je puis compter d'illustres garans qui couvriront de leur autorité Tinsuilisance de mes moyens. Étayées d'un pareil témoignage , consacrées
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en quelque sorte par la présence des députés de cet aréopage universel, où siègent les arbitres du goût , mes paroles inviteront au moins riusouciance à réfléchir, et si je puis être utile, je me consolerai de n'être pas éloquent.
Depuis quelque temps on cherche à discréditer l'étude des langues anciennes. Comme il est plus aisé de les décrier que de les apprendre , il ne faut pas s'étonner que bien des gens aient trouvé c© moyen d'abïéger leur éducation : on a reproché avec quelque raison à l'Université de donner trop de temps à l'étude du grec et du latin -, et comme s'il était dans la nature humaine de n'éviter un excès que pour tomber dans un autre , l'étude du grec et du latin a été presque généralement négligée depuis la suppression de l'Université. Je ne prétends point faire ici l'apologie de cette fidèle dépositaire des lumières antiques -, j'en aurais le droit peut-être , et les esprits les plus prévenus ne pourraient s'offenser du souvenir reconnaissant d'un fils qui jetterait en passant une fleur sur la tombe de sa mère. Quoi qu'il en soit , à peine l'Université avait- elle disparu, que, suivant l'habitude des génies étroits qui , dans les ëtablissemèns même les plus utiles , n'aperçoivent
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que le côté faible , ou celle des cœurs ingrats qui croient , en exagérant un léger tort , justifier l'oubli des plus grands bienfaits , ses détracteurs , la plupart ses enfans , ^'empressèrent de publier ses abus , sans dire un mot des avantages qui les compensaient. A les entendre, on n'apprenait dans les anciens collèges que quelques mots de latin, et , après avoir fini ses classes , on était obligé de recommencer ses études. Un ami de la vérité aurait dit que si l'ancien enseignement public offrait beaucoup de choses à réformer , il en offrait aussi à conserver , à imiter , à perfectionner ; que de ses débris , recueillis avec choix , employés avec sagesse , pouvait sortir un édifice plus régulier et plus utile , mais qu'arrivé au terme de la carrière scolastique , un élève studieux savait plus que du latin 5 qu'au surplus il savait trèsbien qu'il n'avait point fait le tour du docte mont sans avoir salué les neuf immortelles qui l'habitent j que si le défaut de méthode l'obligeait quelquefois à revenir sur ses études , riche d'une foule de matériaux précieux , et de cette heureuse habitude du travail qui rend propre à tout , il n'avait besoin , pour compléter son instruction , que de classer ses souvenirs , et qu'enfin , si la tête n'était qu'un chaos ,
ce chaos du moins renfermait tous les ëlémens de la lumière , qu'un instant suffisait pour faire éclore. Aujourd'hui le temps est plus économisé , les objets d'instruction sont mieux distribués , leurs divers rapports sont mieux ordonnés 5 mais , ayons le courage de le* dire , si nous avons gagné du côté de la méthode , nous ne pouvons pas encore nous prévaloir du résultat. Et pourquoi ? c'est que l'étude des langues anciennes, autrefois la base de l'instruction, n'en est aujourd'hui qu'un faible accessoire. On s'imagine que quelques notions vagues , quelques principes généraux , suffisent pour former le goût , et enseigner l'art , si difficile , de parler et d'écrire avec élégance et correction. Les sciences exactes et celles de pur agrément ont obtenu à un degré presque égal la préférence même sur la littérature française ; Uranie et Terpsichore , voilà les deux muses presque exclusivement fêtées ; on s'attache aux deux extrémités de la chaîne des arts , et l'on dédaigne les anneaux intermédiaires. Loin de moi la pensée de combattre l'heureuse alliance de l'agréable et de l'utile , alliance qui , dans l'instruction comme dans tout , est le but de nos eflforts et le vrai type de la perfection ; mais je voudrais que chaque science fût appréciée à
sa juste valeur, et que'le temps qu'on lui consacre fût mesuré sur son importance 5 je voudrais surtout que l'on calculât l'influence prodigieuse du talent de la parole et de l'art d'écrire , sous un gouvernement républicain -, et alors il n'est point de père de famille éclairé qui ne recommandât à son fils l'étude d'une langue dont le premier avantage est de lui faire connaître à fond la sienne. C'est une vérité qui n'est plus même contestée 5 l'enfant , apprenant sur le sein de sa nourrice les termes de sa langue maternelle , les balbutie sans les comprendre, parvient à l'adolescence , la tête chargée de mots dont il n'a jamais pesé la valeur •, et sa paresse naturelle s'autorisant de cette facilité routinière et purement mécanique de trouver , sans l'avoir cherchée , l'expression qui rend sa pensée, il rejette comme un travail superflu l'examen raisonné d'une langue qu'il croit posséder , parce qu'il la parle à la manière de M. Jourdain. Au contraire , en l'étudiant comparativement avec une langue dont tous les mots lui sont étrangers , mais sont , pour la plupart , racine de ceux qu'il emploie sans les connaître , avec une langue qui a fourni à la siennatous les termes d'une grammaire inintelligible à qui voudrait l'apprendre isolément, avec une langue
enfin dont la sienne a emprunté sa syntaxe , laquelle n'offre plus que des exceptions à celui qui connaît la syntaxe primitive , il sera forcé de se rendre raison de ce qu'il sait , ou plutôt de ce qu'il croit savoir ; il apprendra la valeur des signes en apprenant leur origine î en comparant une méthode plus simple avec une méthode plus compliquée , il expliquera l'une par l'autre j ce qu'il n'eût fait que deviner , il le définira^ il substituera l'analyse à la routine : le jugement fécondera la mémoire , et il finira par savoir à fond deux langues en aussi peu de temps et avec aussi peu de peine qu'il lui en eût fallu pour en apprendre une seule.
Mais il y a loin encore de savoir sa langue à savoir récrire : vous avez les fils , il faut composer le tissu. 11 ne s'agit plus seulement de connaître la valeur des mots , leur étymologie , leur vrai sens ; il s'agit de les placer avec art , de les modifier , de combiner jusqu'à leurs sons , pour en faire éclore tour à tour la force , la grâce et l'harmonie : or , on ne peut nier que notre langue ne doive aux langues grecque et latine presque toutes les richesses dont nos bons écrivains ont su couvrir son indigence , tout l'art avec lequel ils ont su polir sa rudesse , toutes les fleurs qu'ils ont répan-
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dnes sur un sol aride , et que leur génie a pu féconder et embellir au point de faire souvent illusion aux oreilles les plus accoutumées à l'harmonie antique , et de laisser la postérité indécise entre les modèles et les imitateurs. Ceux-ci ont dérobé à ceux-là presque tous leurs secrets. C'est en les lisant , en les relisant , en se pénétrant de leur substance , qu'ils ont appris à varier leur style , à en enrichir , à en multiplier les ^ formes , à employer et ces constructions savantes , et ces inversions heureuses , et ces chutes adroitement ménagées , et ces distributions élégantes , et ces périodes artistement balancées , et ces tours vifs , piquans , rapides , d'où jaillit la précision , et ces rapports de sons , tantôt doux , tantôt rudes , qui donnent ou de la grâce ou de l'énergie à la pensée. Que ne puis-je évoquer ici les ombres de tous ceux de nos écrivains qui , joignant le goût au génie et l'étude au talent , ont enfanté les chefs-d'œuvre divers de la littérature moderne ! Copistes sublimes , devenus modèles à leur tour , vous les entendriez , reconnaissans et modestes , avouer pour leurs guides , pour leurs maîtres , pour leurs vainqueurs , ces Grecs et ces Latins aujourd'hui si dédaignés ! Que l'imagination nous transporte un moment dans cet Elysée , heureux
séjour des morts célèbres ; là nous verrons tous nos grands hommes assis chacun à côté du grand homme qu'il se fit gloire d'imiter : Corneille sourit à Homère , à Sophocle et même à Lucaînj Racine embrasse Euripide et Virgile; Bossuet tend la main à Démosthène j Fléchier caresse Isocrate 5 Boileau remercie Horace et Juvénal ^ Massillon écoute Cicéron 5 le bon La Fontaine s'étonne de voir Ésope et Phèdre à ses pieds 5 Molière cherche Aristophane , Plante et Térence, qui pâlissent à son aspect 5 Buffon converse avec Pline, qui le force de s'ass-eoir au-dessus de lui 5 Jean-Jacques et Montesquieu discutent avec Platon -, Voltaire enfin, se promenant seul au milieu de tous ces grands hommes, salue chacun d'eux en passant, et va se perdre dans une forêt de lauriers.
J'entends la paresse m'objecter que si nos bons écrivains , formés à l'école des anciens , leur ont dérobé tous les secrets du style 5 s'ils ont su faire passer dans notre langue toutes les richesses de la leur 5 en un mot , s'ils ont égalé , quelques-uns même surpassé leurs maîtres , leur travail a rendu le nôtre superflu ; et que , trouvant dans leurs écrits l'antiquité tout entière , il serait peu sage de remonter péniblement une route dont leurs veilles et leurs succès iious ont
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abrégé la longueur et épargné les fatigues. Il me semble d'abord qu'il serait sage de conclure tout le contraire ; qu'assurés , par l'heureuse expérience de ceux qui l'ont parcourue avant nous , que cette route conduit à la perfection , nous ne devons point hésiter à nous y élancer , et que celui-là seul serait insensé, qui , pour s'épargner quelques frais de voyage, refuserait d'aller exploiter une mine , d'où il aurait vu revenir son voisin chargé d'un riche trésor. Nos immortels devanciers n'ont point tout dérobé ^ cherchez , fouillez , une beauté nouvelle est près d'éclore : point de découvertes en littérature, comme en tout, sans un travail opiniâtre. En lisant nos chefs-d'œuvre français , comme on n'est arrêté par aucune difficulté, on les admire plus qu'on ne les étudie : séduit par le charme facile de la diction , on est trop avide de jouir pour se donner le temps d'examiner • on ne compare point, on ne pput point juger ; toutes les beautés du style vous flattent sans vous fixer ; ce sont des germes précieux qui , tombant sur un sol qui n'est point préparé , n'y produisent aucune végétation j ce sont des fleurs brillantes dont on respire le parfum sans les cueillir. En parcourant , au contraire , les fertiles , mais pénibles sentiers de la littérature ancienne , forcé
DISCOURS. à63
de s'arrêter , on imite le voyageur qui visite des pays inconnus : il y porte cet esprit de curiosité qui se rend compte de tout , qui approfondit jusqu'aux moindres détails j il ne fait point un pas en avant sans connaître tout ce qu'il laisse derrière lui ^ et de retour dans sa patrie , comparant ce qu'il voit avec ce qu'il a vu , s'il n'ajoute point à ses jouissances , il a du moins appris à mieux sentir la valeur de ce qu'il possède. C'est alors que l'on connaît l'art d'étendre , de serrer , de varier , de cadencer , de suspendre à propos sa phrase , et pour parler le langage d'un dç nos meilleurs poètes ( J. - B. Rousseau ) , c'est alors qu'on apprend
A polir ses écrits , A rejeter les beautés hors de place , Mettre d'accord la force arec la grâce , Trouver aux mots leur véritable tour ^ D'un double sens démêler le faux jour , Fuir les longueurs , éviter les redites , Bannir enfin tous ces mots parasites Qui , malgré vous , dans le style glissés , ,
Rentrent toujours, quoique toujours chassés.
Sans cette connaissance préliminaire, fruit d'un long travail , on pourra bien avoir du génie , parce
que le génie ne s'apprend point; mais le génie égaré dans son vol ne s'élèvera , comme Icare , que pour tomber comme lui : on pourra penser avec force , parce que les grandes pensées sont filles de l'inspiration ; mais on confondra souvent le sublime avec le gigantesque, l'embonpoint avec la bouffissure, l'enthousiasme avec le délire ; on pourra même être éloquent (par accès) , surtout lorsqu'on traitera des sujets pathétiques, parce que l'éloquence a sa source dans le cœur , pectus est quodfacit disertos ; mais on ne sera point orateur , surtout dans les sujets qui demandent de l'adresse, des ménagemens, de l'art, en un mot; on ne saura point préparer, ramener, vaincre des esprits insoucians , prévenus ou rebelles; on iie saura point aller à son but par un détour heureux ; on ofTesenra l'oreille superbe qu'il aurait fallu chatouiller ; et voulant subjuguer le cœur qu'il eût fallu gagner , voulant entraîner , avec la rapidité du torrent, le rocher qu'il eût fallu percer goutte à gowtte , on sera tout étonné d'avoir raison et de ne convaincre personne, d'être fécond et de ne rien produire , d'avoir beaucoup de talent et d'être un fort mauvais écrivain. L'expérience ne confirme que trop ce que je viens
DISCOURS. a65
d'annoncer : que remarque-t-on dans la plupart des écrits qui pullulent de nos jours? dans la poésie, une marche uniforme, une coupe monotone, point d'inversions, point de ces suspensions heureuses , de ces chutes pittoresques, de celte harmonie iraitative, qui distinguent essentiellement le langage des dieux : dans la prose , nulle méthode , aucun art, point de proportion dans les phrases , point de variété dans les tours, point de goût 5 un style décharné quand il n'est pas emphatique , des pointes, des jeux de mots, de l'esprit tout au plus ; j'oserais même assurer que de nos jours la prose est plus maltraitée que la poésie. Pour celle-ci du moins les amateurs ne manquent pas : tout le monde fait ou croit faire des vers 5 mais soit dédain , soit impuissance , presque personne n'écrit en prose : je me trompe, les femmes , à qui l'on semblait permettre à peine de soupirer sur la flûte ou le hautbois, manient aujourd'hui la plume avec succès : l'éloge de Montaigne , par madame de Bourdic , le dernier ouvrage de madame de Staël , l'un pour l'élégance et l'autre pour la profondeur , ne craignent point la comparaison avec ce qui a été écrit de mieux depuis quelques années , et cela s'explique tout naturellement : en abandonnant les grands
modèles, nous avons rendu tout ëgal. Les études des femmes valent aujourd'hui les nôtres; avec autant d'esprit que nous , elles auront toujours de plus que nous la grâce : encore un pas en avant de leur part, encore un pas rétrograde de la nôtre , et elles réuniront tous les empires à la fois. Il en est upi bien doux qui leur appartient légitimement-, niais, pour notre gloire , et peut-être pour leur bonheur , conservons le sceptre littéraire que l'antiquité nous a transmis. Craignez qu'il ne vous échappe , ô vous jeunes auteurs qui , par modestie sans doute , avez circonscrit votre talent et votre renommée dans le cercle des poésies légères 5 et encore, ne vous y trompez pas, ce genre même , que vous croyez très-facile , est soumis aux règles sévères du goût : il faut plus que de l'esprit pour mériter une place à côté des Anacréon , des TibuUe , des Chaulieu , des Panard , des Parny , des Boufflers. Ce dernier , que je remarque avec orgueil parmi ceux qui m'écoutent , vous donne une grande leçon dans son excellent discours sur la littérature, où il a prouvé que tous les genres lui étaient familiers.
« Est -il question, dit -il, de ces poésies légères , « dont la faciUté semble faire tous les frais ? L'expé-
« tience avertira le talent qu'il n'y a point de genre , « pour peu qu'il promette de gloire , qui n'oflfre des « difïicultës : plus les objets diminuent, plus on les « regarde de près ; plus ils sont à la portée de tous , « plus ils trouvent de juges, et plus il y a de juges « en pareil cas , plus sévères sont les jugemens , parce « que ce nombreux tribunal est en grande partie « composé de rivaux qui gardent leur indulgence « pour eux. Les grands ouvrages demandent plus de « force , et les autres plus de soins : l'antiquité , « parmi ses nombreux chefs-d'œuvre, nous a laissé « tel camée qui a peut-être autant coûté de temps à « finir qu'une statue colossale. De grandes incorrec- « tiens peuvent être excusées dans de grands trace vaux -, mais , dans le petit genre , il n'est point de « petites fautes : en vain compteriez-vous sur votre <c facilité 5 la facilité aide à faire , mais elle ne fait « point; elle va plus vite, mais jamais aussi loin que « le travail : quels que soient vos ouvrages, la faci- « lité peut tout au plus y ébaucher les contours de « l'élégance , mais c'est le travail seul qui peut y im- « primer le sceau de la perfection, m
Mais, dira- 1 -on, un très-petit nombre d'êtres privilégiés est appelé au pénible et glorieux métier
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d'auteur ; ce sont des citoyens qu'il s'agit de former. Sans doute j et comme, dans l'éducation physique, le premier soin est d'apprendre à l'enfant à marcher, dans l'éducation morale , le premier devoir est de lui enseigner ce qu'il doit à sa patrie : cette leçon est commune à tous , au fils du simple artisan et au fils du magistrat suprême 5 mais on sait aujourd'hui que si tous les citoyens doivent avoir des vertus, tous n'ont pas des talens ^ que s'il est une éducation primaire indispensable, pour tous , il est une éducation libérale qui ne peut appartenir qu'au petit nombre de ceux à qui leur fortune, la faveur du gouvernement et leurs dispositions naturelles , permettent d'en profiter. C'est dans cette classe de citoyens d'élite que sont pris ceux qui doivent faire les lois ou les défendre, gouverner l'état, administrer la justice , éclairer le peuple , commander les armées , chanter, peindre ou buriner nos victoires. Or, de tous ces états divers , quel est celui à qui l'étude des anciens ne soit pas utile ? Quel est le législateur , le magistrat , le poëte , le guerrier , qui n'ait pas profité à la lecture de Platon , de Démosthène , d'Homère, de César enfin, que j'oserai nommer, parce que le droit d'admirer tout ce qui est grand nous a
été rendu par un héros qu'aucun genre de grandeur ne peut étonner , et à qui l'antiquité ne laisse plus rien à envier. Parcourons - la , cette antiquité , mère des grands talens et des grandes vertus , nous y verrons les lettres s'allier avec toutes les professions : Tyrtée et Sophocle étaient poètes et guerriers ; Xénophon fut à la fois historien et général ; Périclès fut orateur et homme d'état ^ Cicéron a commandé des armées , et dans les siècles modernes je «'ois partout des grands hommes, formés à la même école, ajouter à leur gloire par l'instruction , et multiplier leurs jouissances en multipliant leurs lumières. Fût- on réduit enfin à admirer les anciens sans pouvoir les imiter-, dût- on ne recueillir de ses études que l'avantage de former son cœur , d'orner son esprit et d'acquérir cette politesse et cette urbanité qui distinguent l'homme instruit du vulgaire ignorant ; dûton n'obtenir d'autre prix de son travail que ces jouissances intérieures , toujours pures et toujours nouvelles , que procure la lecture des grands écrivains que je défends ; ces avantages , ces jouissances, ne suffiraient - ils pas pour compenser tous les sacrifices |que cette étude exige ? C'est vous que j'en atteste , jeunes élèves , déjà initiés dans les secrets du
dieu du goût : regrettiez - vous votre temps ou vos peines , lorsque vos cœurs palpitaient d'admiration , soit en entendant tonner l'orateur romain, soit en suivant le vol sublime du premier des poètes lyriques , soit en recueillant les derniers vœux de Bidon mourante? Plus près de la nature, avec quel enthousiasme vous saisissiez les beautés vierges des premiers peintres de la nature ! Comme vous sentiez par degrés votre goût se former aux sources du vrai beau ! Imbus maintenant des principes sacrés de* grands maîtres , vous pouvez lire avec impunité , et même encore avec fruit, des écrivains moins parfaits qu'une imagination trop brillante égare quelquefois , mais qui étincellent de génie : c'est ainsi que l'inimitable perfection de Virgile ne vous empêche pas d'admirer ce Lucain à qui Corneille doit quelques défauts; mais à qui peut-être il doit cette sublimité d'idées , à laquelle des poètes plus corrects que lui d'ailleurs ont désespéré d'atteindre.
Il en est beaucoup d'autres qui , sans être en tout des modèles , offrent à votre admiration des beautés supérieures. Pourquoi les dédaigneriez - vous ? Les dieux du second ordre avaient aussi leurs autels. Prémunis d'avance contre les écarts brillans de leur
génie, attachés fortement au char de vos premiers maîtres, vous pouvez, comme Ulysse, entendre impunément le chant des sirènes : vous pouvez, comme lui , vous promener dans les jardins de Circé , sans craindre l'effet de ses enchantemens. Que de jouissances perdues pour celui que la prévention ou sa paresse condamne à ne rien admirer que sur parole ! Et qu'on ne dise pas qu'au moyen des traductions on peut s'approprier toutes les richesses antiques! Des traductions ! Eh 1 traduit-on le génie ? traduit-on cette harmonie délicieuse, charme des cœurs sensibles? A-t-on jamais traduit Cicéron, qui dans tous ses discours n'a pas une phrase , pas un mot , pas une syllabe dont il n'ait pesé la valeur et calculé l'effet ? Traduirait-on notre Racine, et surtout notre La Fontaine? On a comparé ingénieusement la traduction la plus fidèle à un revers de tapisserie , qui tout au plus représente les linéamens grossiers du chef-d'œuvre que le beau côté nous étale. Pour vous faire mieux sentir tout ce que perd celui qui ne connaît les anciens que par les traductions , souffrez que j'emprunte quelques exemples de l'auteur qui vous est le plus familier , de Virgile , et de peur qu'on ne m'accuse d'affaiblir la traduction pour relever l'original, je
citerai la plus estimée : voici comme elle peint Didon
mourante.
« Les yeux de la reine s'appesantissent , elle s^ef- « force de les ouvrir, et les referme aussitôt : sa plaie, « qui est profonde , laisse sortir de sa poitrine le sang « à gros bouillons. Trois fois elle se lève et s'appuie « sur le coude -, trois fois elle retombe sur le lit-, elle . « cherche la lumière des cieux et gémit en la ren- <( contrant. »
Écoutons Virgile :
Illa graves oculos conata attollere , rursus Déficit : infîxum stridet sub pectore vulnus; Ter sese attollens , cubitoque innixa , leva vit , Ter revoluta toro est, oculisque errantibus, alto Quaesivit cœlo lucem , ingemuitque repertâ. M
Je m'abstiens de toute observation : pour ceux qui n'ont point le bonheur d'entendre Virgile , elles seraient inutiles ; pour ceux qui l'entendent , elles seraient superflues.
Voulez -vous un tableau qui contraste avec celuilà ? Dans la traduction que je viens de citer , je lis , en parlant de Camille :
« Elle aurait pu voler sur un champ couvert d'une « moisson abondante , sans faire plier les épis sous
DISCOURS. ayS
« ses pas -, ou suspendue au haut de la vague , courir « au milieu de la mer , sans mouiller seulement la « plante de ses pieds. »
Illa vel intactae segetis per summa volaret Culmina , nec tcneras cursu laesîsset aristas ^ Vel mare per médium , fluctu suspensa tumenti Ferret iter, celeres ncque tingeret aequore plantas.
Ici il ne faut que des oreilles , pour voir tout ce que peint Virgile. Dans la traduction , j'apprends que :
« Les cyclopes lèvent avec elTort lelirs bras char- « gés de pesans marteaux , et les laissent tomber en « cadence sur le fer embrasé que leurs tenailles « tournent en tout sens. »
Dans Virgile, je les vois, et la coupe des vers marque la cadence du marteau tombant sur l'enclume.
a Illi înter sese multâ vi brachia tollunt
a In numerum, versantque tenaci forcipe ferrum. »
Enfin, pour donner à la traduction tout l'avantage dont elle est susceptible, opposons un traducteur poète , au poète original.
« Telle sur un rameau, durant la nuit obscure , « Philomèle plaintive attendrit la nature,
LUGE. II. ig
« Accuse en gémissant Poiseleur inhumain « Qui, glissant dans son nid une furtivc main , « Ravit ses tendres fruits que l'amour fit éclore, « Et qu'un léger duvet ne couvrait pas encore. »
Trop heureux sans doute ceux qui n'entendent pas le latin , si tous les traducteurs étaient des Delillc ^ mais plus heureux cent fois ceux qui peuvent sentir ces vers :
« Qualis populeâ mœrens philomela sub umbrâ ,
« Amissos queritur fœtus, quos durus arator
't Observans'nido, implumes detraxit : atilla
« Flet noctem , ramoque sedens , miserabile carmen
« Intégrât , et mœstis latè loca questibus implet. »
Mais ce n'est point assez de charmer l'esprit et de flatter l'oreille. L'étude des anciens forme le cœur en enrichissant la mémoire 5 ceux qui ont le mieux écrit ont presque toujours le mieux pensé. La morale , l'histoire, la géographie , la mythologie, une foule d'autres connaissances accompagnent la connaissance des langues anciennes. C'est vous quej'en atteste encore , jeunes élèves 5 si vous avez mis à profit et les objets sur lesquels on a exercé votre mémoire , et ceux qui vous ont formés à la composition , et toutes les remarques qui vous ont été faites, et tous les principes qui vous ont été développés, en un mot, tout ce que vous
avez vu dans vos auteurs et tout ce qui est sorti de la bouche de vos maîtres, n'est-il pas vrai que vous vous trouvez déjà un fonds riche, et, ce qui vaut mieux encore, l'habitude du travail et une boussole sûre pour vous conduire dans la carrière que vous aurez choisie ? En sortant de nos mains , si vous avez utilement employé votre temps, vous pouvez voler de vos propres ailes. Parcourez la liste de nos grands écrivains ; il n'en est pas un qui n'ait commencé comme vous-, et ceux qui, sans prétendre à la gloire d'auteur, passent dans la société pour des hommes instruits et véritablement aimables , ils ont aussi commencé comme vous. Mettons aux prises un élève formé à l'école des anciens avec un de ces petits prodiges qu'une éducation superficielle fait éclore.
Celui-ci qui ne doute de rien, parce que l'horizon est pour lui le monde , se présente d'un air assuré ; il raconte joliment quelques anecdotes doni: sa mémoire s'est précautionnée le matin ^ il lui échappe des réminiscences qu'il appelle des impromptus -, il voltige légèrement d'un objet à l'autre, débite avec grâce la nouvelle du jour , critique ou loue à tort et à «travers l'ouvrage qui vient de paraître, cite l'histoire , et confond les époques , tranche sur la poli-
tique , parle de guerre aussi lestement que Bonapartela fait , et trouve pour la paix des facilites qui échappent à son génie. Tant qu il n'a pour auditeurs que des ignorans ou des sots comme lui , il étonne , il brille, il triomphe, il est charmant.
Mais un adversaire se présente : son maintien est modeste; il écoute long- temps avant de parler, et se contente de sourire de pitié aux sottises qu'il entend. Forcé de s'expliquer sur un objet intéressant, il s'exprime d'abord avec quelque embarras ; mais cet embarras , ce n'est point la disette d'idées , c'est leur abondance au contraire qui le cause. Plusieurs façons de les rendre se présentent à la fois , il hésite un instant sur le choix -, peu à peu il s'anime 5 ses idées se classent , et l'expression lui obéit. Elle est tantôt simple , tantôt noble , tantôt ingénieuse , tantôt véhémente , mais toujours juste. 11 ne s'écarte point de son sujet 5 il discute d'une manière lumineuse, appuie toutes ses assertions de preuves , et toutes ses preuves d'exemples : il éclaire et échauffe tout à la fois. Son rival veut balbutier quelque objection-, un mot ajouté suffit pour l'étourdir et le confondre. C'est l'aigle choquant de l'aile l'escarbot ; c'est Hetcule faisant pirouetter un pygmée.
Auquel des deux voudriez-vous ressembler ? Je ne vous ferais ttoint cette question, si je pouvais douter delà réponse. Eh bien ! il ne tient qu'à vous de paraître un jour avec le même avantaj^e ^ puiseî à la même source 5 étudiez, mais étudiez à fond ces écrivains immortels, qui vous assureront à la fois des succès et des jouissances -.Noctumâ versate manu^ versate diurnâ. Eh ! dans quel temps cherche -t- on à décrier la langue de deux peuples si justement célèbres ? c'est lorsque nous nous rapprochons d'eux par nos lois , par notre gouvernement , par nos goûts ; c'est lorsque nous imitons jusqu'à leurs vêtemens , en attendant que nous puissions imiter leurs vertus-, c'est enfin quand Rome et la Grèce renaissent en quelque sorte transplantées en France , que les Français dédaigneraient l'idiome des Grecs et celui des Romains ! Ce sont des langues mortes , dit-on : ah ! ne prononçons plus ce blasphème contre nos pères et nos maîtres en littérature comme en politique \ eux seula nous apprendront à aimer la véritable liberté , et à parler dignement son langage j morts pour les autres peuples , ils sont vivans pour les Français. Ils le sont pour vous surtout, jeunes élèves du Prytanée, qui leur devez jusqu'au nom qui honore votre berceau :
c'est à vous d'entretenir le feu sacré prêt à s'ëteindre j songez que , grâce au zèle actif du sage ministre qui veut attacher la gloire de son nom à celle de ce précieux -élablissement , vous allez servir de modèles à tous les prytanées que la bienfaisance nationale lui permettra de créer. C'est un arbre fructueux dont les rejetons transplantés doivent croître et fleurir sous l'heureuse influence du même astre : que vos succès en tout genre attestent l'utilité des langues anciennes qui en auront été la source. A ceux qui vous demanderont à quoi servent le grec et le latin , répondez hardiment : Le grec et le latin servent à tout. Si l'on vous dit que vous perdez votre temps , consolez-vous -, c'est en le perdant ainsi que les Corneille , les Boileau, les Molière , les Bossuet, les Pascal , les Montesquieu , les BufTon , les Voltaire sont - arrivés au temple de l'immortalité 5 et il n'est pas prouvé qu'en l'employant mieux ils eussent été plus loin. Rougissons de méconnaître plus long -temps les vrais dieux du Pinde. Si nous voulons que le goût du beau ne se perde pas entièrement parmi nous, rattachons - nous aux écrivains qui en ont consacré les principes , et répétons souvent ces vers d'un jeune poète formé à leur école :
Sans doute le respect des antiques modèles Peut au vrai ramener les muses infidèles j ' Eux seuls , de la nature imitateurs constans ,
Toujours lus avec fruit, sont beaux dans tous les temps. • Heureux qui jeune encor , a senti leur me'rite ! Même en les surpassant, il faut qu'on les imite. Nota. Ceux qui voudront se convaincre de l'importance de l'e'tude des anciens n'ont qu'à lire , dans le dernier nume'ro des Veillées des Muses, l'article intitulé : Génie, imitation , par le citoyen Deguerle , jeune litte'rateur rempli de talens, et que le vœu public appelle à une des premières places de l'instruction.
( Note de l'auteur. )
a8o DISCOURS.