XIV LETTRE DE R A BAUT-SAINT-ETIENNE
des peines qui y sont inévitables, et c'est à vous encore que je devrai cette espèce particulière de bonheur qui consiste à se distraire de ses maux et de ses chagrins. Je n'ose point espérer qu'un ouvrage de science ait un très - grand nombre de lecteurs ; peut - être les vérités que j'y annonce, avec plus de courage qu'on n'a coutume de le faire, procureront-elles à mon livre des ennemis, ce qui serait une gloire pour le livre, et un très-petit chagrin pour l'auteur. J'ai quelque lieu d'espérer cependant que l'ouvrage sera reçu avec indulgence; je l'ai communiqué en manuscrit à des savants et à des gens de lettres qui m'ont encouragé ; et déjà je reçois des lettres flatteuses , qui m'honoreraient trop, si je ne savais que l'honnêteté a son langage dont il faut retrancher beaucoup. J'en ai envoyé divers exemplaires à divers savants , dont je ne puis savoir encore le jugement: j'en ai donné un au secrétaire de l'académie des belles-lettres, et j'en ai joint un autre pour l'académie même : c'est un hommage qui lui est dû , et mes amis me l'ont conseillé. Je l'ai adressé aussi à M. le baron de Breteuil, avec une lettre respectueuse: il est le protecteur déclaré des sciences, et tous ceux qui les cultivent doivent lui payer ce tribut. M. Berlin en a reçu aussi un exemplaire de ma part, et à mon premier moment de liberté, je lui ferai demander la permission de lui faire ma cour : il aime les sciences et les arts, il a une très-belle bibliothèque, il était l'ami
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et le bienfaiteur de M. de Gébelin, et il a fait acheter les meilleurs livres de la vente de celui-ci.
Il y en a pour quelque temps avant que les journaux rendent compte de mon livre, parce qu'il y a presse aux nouveautés , et que chacun doit avoir son tour. Le Journal de Paris n'en parlera qu'à la mijanvier, parce qu'il est occupé des almanachs et des frivolités de la nouvelle année. Quant aux autres, je les attends patiemment. Il restera toujours que , quand mon système ne serait pas généralement reçu , la manière n'en déplaira pas. Mon opinion à moi , c'est que le livre doit ou réussir complètement ou tomber; mes amis me disent qu'on le regardera pour le moins comme un roman agréable. Cependant je vois déjà M. Dupuis et M. de Lalande, M. l'abbé Leblond , M. de Pastoret , ceux-ci académiciens , adopter avec plaisir mon système. C'est un début , et les débuts sont toujours trèsdifficiles , surtout quand on est étranger et qu'on n'a pas de prôneurs.
Cependant, j'aperçois que le goût et quelques succès dans les lettres sont un titre de reconniiandation dans ce pays, et j'en recueillerais quelque avantage, si des occupations essentielles ne prenaient un temps que je leur dois et que je leur consacre avec plaisir. N'écoutez; point, je vous prie, ceux qui vous disent que ce qu'ils appellent mes projets peut m'en distraire. L'inipres^sion de mon ouvrage s'est faite avec tant de lenteur,