LETTRE PREMIERE
Objet de ces lettres. Existence d'un peuple primitif prouvée par les monuments de son langage et de son écriture. Ecriture figurée ou pittoresque particulière à ce peuple. Elle fut appliquée à l'expression des idées, des connaissances, des sentimens, du discours et de tout ce qui fait l'objet des réflexions des hommes. Il exista donc pendant long-temps un langage figuré ; c'est l'âge de l'allégorie. Fausseté de l'histoire grecque et de sa chronologie. Importance des recherches qu'on devrait faire à ce sujet.
Monsieur, je viens à vous, comme les Grecs, encore enfants, allaient à ces sages de l'Egypte et de llnde dont vous avez dévoilé l'origine, inférieur, pour les dons de la nature , à ces Grecs si heureusement organisés , j'ai du moins par-dessus eux l'avantage inestimable d'interroger de plus grands maîtres. Le siècle qu'illustraient les gymnosophistes et les bracmanes , est aussi inférieur à celui dans lequel nous vivons , qu'il le fut au peuple antérieur, des connaissances duquel il avait hérité. L'académie d'Héliopolis n'était qu'un collège d'enfants, comparée à l'Académie des Sciences; et si Pythagore et Thaïes vivaient I. I
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fie nos jours , c'est auprès de vous qu'ils viendraient s'in- ^l struire.
Vous avez porté, monsieur, dans l'étude de l'antiquité, cet esprit philosophique qu'il était temps de voir succéder à de longues recherches faites au hasard : vous nous avez donné lieu de soupçonner qu'il existait assez de monuments des premiers temps pour en recomposer l'histoire ; et les agréments que vous avez répandus sur un sujet aride ont réconcilié les Français avec l'érudition qu'ils commençaient à dédaigner. Vous nous avez traité comme les Athéniens auxquels vous nous comparez : Socrate les invitait à sacrifier aux Grâces ; et Platon, écrivant pour les éclairer , employa les charmes d'une' éloquence tour-à-tour polie et suhlime.
Si j'ose considérer aujourd'hui sous un nouvel aspect les origines de ces peuples mêmes , c'est que le siècle dans lequel nous vivons me paraît propre à découvrir et à recevoir de grandes vérités. Dans cet âge de maturité où la raison perfectionnée n'est plus le jouet des fantômes de l'imagination qui amusaient sa jeunesse, l'on apporte dans l'examen des histoires anciennes une critiqup plus réfléchie et plus sévère. A ces immenses compilations, dont tout le mérite était de rassemhler, sans goût et sans choix , ce que les anciens nous ont transmis, ont succédé des écrits remplis de vues heureuses et fécondes. On a cesse de croire que les annales des peuples fussent véritahles , parce qu'elles étaient antiques. Nous avons par- dessus les Romains et les Grecs l'avantag'e d'examiner avec impartialité des histoires que leur religion les obligeait de respecter. L'esprit philosophique est enfin venu présider à tous les genres de travaux et de recherches ; et tandis qu'il semblerait qu'éloignés de ces temps reculés , nous ne pouvons plus y distinguer la vé • lité de la fable, c'est précisément parce que nous sommes
venus plus tard, que nous sommes mieux en état d'en examiner les monuments.
Je sais, monsieur, qu'il y a quelque danger d'annoncer des idées nouvelles , et que plus les opinions que l'on attaque sont anciennes , plus il faut de preuves pour les détruire. Mais il ne suit pas de là que la nouveauté d'une idée soit une marque de sa fausseté; il en résulte seulement que l'on ne doit rien avancer sans preuves. Le respect que je dois à mon siècle, le plus éclairé qui fut jamais , puisque sa science consiste moins à savoir beaucoup qu'à savoir bien , me garantira de la tentation de produire des paradoxes qui seraient bientôt détruits et oubliés. J'espère enfin, monsieur, que vous daignerez m'écouter jusqu'au bout; et que, même en n'adoptant point mes idées, vous rendrez justice au motif qui m'a porté à vous les communiquer.
Il ne manquerait aux objets que je vais mettre sous vos yeux qu'une main plus savante et plus ferme. Je souhaiterais que l'on recherchât si, dans les histoires que nous ont transmises les Grecs, nous avons leurs véritables origines ; ce qu'il faut admettre ou rejeter dans les récits des temps que nous appelons héroïques; si la fable y est mêlée avec l'histoire , ou si tout y est fabuleux ; ce qu il faut penser des dates que l'on aurait attachées à des événemens chimériques, et à des rois qui n'auraient point existé, ainsi que du grand édifice de notre chronologie, que nous aurions élevé sur une base incertaine.
Ces recherches, si elles étaient faites avec quelque sagacité, nous donneraient une idée plus vraie des temps primitifs , de cette époque intéressante oii l'homme passa de la vie sauvage à l'état de civilisation ; et à la place de la fabuleus<; histoire que nous avons adoptée, nous aurions une histoire faite pour des hommes : car, comme
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rien n'arrivé sans raison , et qu'il y en aurait eu pour que les Grecs et les autres peuples anciens eussent compilé l'histoire fabuleuse qu'on leur reproche, nous serions obligés de rechercher cette cause. Nous la chercherions nécessairement clans des temps antérieurs, car la cause a existé avant l'effet ; et nous nous verrions obligés de remonter au premier état des hommes, et peut-être à ce peuple antérieur dont les lumières se sont communiquées à tous les autres. Et si nous avions assez de monuments pour connaître le génie et le langage de ce premier peuple , ce serait dans ce langage et ce génie que nous troiiverions la cause des traditions qu'il a transmises. Nous le verrions, avec étonnement, laisser après lui des monuments et des écrits qui ne furent plus entenduis et qui furent mal interprétés ; son savoir devenir la cause de notre ignorance; et dans la succession d'une langue «t d'une écriture nouvelles^ se dégrader les monuments j ou s'effacer les traces d'une des plus intéressantes époques qui puissent être offertes à l'humanité.
En effet, monsieur, si, grâces à vos écrits lumineux et profonds , l'on ne peut plus douter de l'existence d'un peuple antérieur, on ne saurait nier que ce peuple n'ait dû avoir son écriture et son langage. Vous avez prouvé qu'il eut des connaissances étendues en astronomie ; mais on n'arrive pas à une grande perfection dans les idées, sans avoir des sjgnes représentatifs des idées ; et tout peuple qui a fait des progrès dans les sciences , a dû avoir une écriture pour les noter et les conserver.
Cependant les connaissances de ce peuple ont été transmises ; or, elles n'ont pu l'être que par les signes mêmes qui les représentaient : l'écriture donc passa avec les connaissances , et les peuples postérieurs reçurent à la fois ce doidile héritage. C'est ainsi , monsieur , que les peuples futurs ignoreraient les progrès que les sciences
ont faits dans notre siècle , s'ils n'avaient vos livres et ceux de nos autres savans ; et que ces livres et notre savoir passeront ensemble à la postérité.
Combien serait agrandi néanmoins l'empire de nos connaissances, et combien les bornes de nos recherches seraient -elles reculées , si nous pouvions nous élancer au-delà de ces temps où , jusqu'à présent , nous avons été forcés de nous arrêter ! Quand, étudiant les histoires anciennes, nous sommes remontés jusqu'à quatre mille ans, nous ne trouvons que des ténèbres. Quelques éclairs incertains nous font voir au-delà , des régions habitées , des monuments détruits et des vestiges d'hommes ; mais la difficulté de comparer ces monuments et d'étudier ces traces vénérables , nous arrête : c'est la terre promise , qu'il nous est donné seulement de voir et où nous ne pouvons entrer. Mais nous ne sommes plus , monsieur , dans ces temps d'enfance, et par conséquent de faiblesse, où la marche du savoir était traînante et incertaine. Les obstacles ne nous rebutent pas, ils nous animent. Tandis que nous voyons des preuves indubitables de l'existence de peuples perdus et d'histoires oubliées , la physique nous atteste l'antiquité du globe. Toutes les nations anciennes ont conservé le souvenir d'une catastrophe qui changea la face de la terre. Plusieurs nous parlent d'éruptions volcaniques dans des pays où dès long - temps ce fléau avait cessé. Nos savans étudient , avec sagacité , ces monuments de la vétusté du globe. L'antique et vénérable tradition de Moïse nous permet de reculer très-loin l'époque des temps antédiluviens ; et tout nous invite à vous imiter et à suivre à la trace ce peuple antérieur dont les monuments ont passé jusqu'à nous.
Un moyen assuré pour retrouver ce peuple ancien , pour le voir et l'écouter, serait de rechercher les menu-
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ments de son langage et de son écriture. Il faudrait pour cela remonter à l'antiquité que nous connaissons , comme en étant plus voisine ; et c'est aux héritiers que nous dejiianderions des nouvelles de leurs pères. Que si nous trouvions chez ces peuples anciens deux écritures , l'une pratiquée et l'autre ouhliée , l'une consacrée aux usages civils, et l'autre sanctifiée par les usages religieux 5 l'une figurée et l'auti'e alphahétique , nous en conclurions que l'écriture qui s'oublia était la plus ancienne ; qu'elle fut conservée dans la religion, précisément parce qu'elle était antique ; et que, puisque cette écriture est toute en peintures et en images , c'est ainsi qu'écrivait le peuple primitif. Que nous resterait-il à faire alors ? Un ouvrage immense, mais dans lequel nous serions animés par l'espoir de reculer les temps , de vieillir le monde , et de converser avec les aïeux des Babyloniens et des Chinois. Je crois , monsieur, qu'une fois les caractères de l'écriture du peuple primitif reconnus, il faudrait en rassembler les monuments, distinguer ce qui est écrit d'une manière figurée , et le rapporter à cette époque ; prendre dans chaque peuple les traditions religieuses consacrées par cette écriture et dont ce peuple ignorait l'origine ; étudier surtout les traditions communes, persuadés que des traditions semblables ne s'inventent pas , mais qu'elles se transmettent. Ce que tous les peuples auront reçu leur sera visiblement étranger, et nous le rapporterons à leurs prédécesseurs.
Mais si, marchant avec courage dans cette carrière, nous la voyons s'élargir devant nous; si les monuments de l'écriture figurée remplissent l'histoire des anciens peuples et des Grecs en particulier ; si cette écriture est toujours en contraste avec la leur , et qu'il paraisse visiblement qu'ils parlent une langue qui leur est étrangère ; si , quand je leur deaiande de m'expUquer un monument
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vénéré par eux , ils me débitent une fable , j'en conclurai que la fable est à eux, mais que le monument ne leur appartient pas ; que comme il est écrit dans la langue pittoresque qu'ils ont oubliée, ils ne me font ce conte que pour ne pas rester muets ; et qu'enfin , comme le nombre des fables est toujours proportionné à celui des monuments, et qu'il leur est constamment relatif, ces monuments, dont ils ignorent l'origine, sont autant de monuments qui leur sont étrangers.
Ici, monsieur, permettez -moi d'exposer devant vous cette multitude de statues, de sépulcres, de colonnes, de bas-reliefs et de tableaux qui remplissaient la Grèce , et dont Pausanias nous a donné un immense catalogue. Il n'en est point ( de ceux qui appartiennent aux temps primitifs ) sur lesquels les Grecs n'aient débité des fables. Cette circonstance me fait présumer que ce sont là de^ monuments reçus , et qui , passant d'im peuple antérieur à des peuples lécents , en ont été méconnus : et comme ils sont tous peints ou sculptés, c'est-à-dire, écrits à la manière primitive, je les rapporte au peuple primitif. Si je vais en Egypte, je vois des monuments pareils et une semblable ignoi-ance ; des statues sans nombre , des hier roglyplies , ou une écriture pittoresque familière aux prêtres et méconnue du peuple qui en emploie une plus vécente. Et puisque la première est oubliée et qu'elle est plus ancienne , j'en conclus qu'elle a été transmise , et que c'était l'écriture des hommes qui vivaient avant ceuxci. La Chine avait aussi une écriture pittoresque, qu'elle n'a fait qu'altérer sans y renoncer entièrement. Il n'y a -pas jusqu'aux Pagodes des Indes, où, même aujourd'hui , l'on ne voie, sur les murs , des peintures de géans et de dieux pareils à ceux de l'Egypte et de la Grèce, -0:^^ '
et dont il ne serait pas difficile de prouver qu'ils ont le ' "*
même sens et la même origine.
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Je ne sais, monsieur, si je me trompe, et je soumets ces idées à votre examen; mais il me semble impossible qu'il y ait entre ces peuples divers une telle conformité sans qu'ils aient une origine commune. Chacun d'eux a son écriture alphabétique et son langage ignoré des autres ; mais tous ont des monuments qu'ils n'entendent pas, une écriture qu'ils ont oubliée; et, ce qui est plus frappant encore, c'est que, chez tous, cette écriture est pittoresque et figurée; je veux dire, que les animaux, les plantes et les autres objets physiques en sont les éléments. Si je crois donc à un peuple primitif parce que vous l'avez démontré , j'y crois encore parce que je trouve partout de son écriture. Flatté d'associer mes preuves aux vôtres et de jeter quelques rayons de lumière sur le pays que vous avez découvert, j'en ramasse les monuments épars ; je prends , dans chaque peuple ancien , les monuments plus antiques encore qui sont l'objet de son respect ignorant; je les compare les uns aux autres; et leur trouvant un air frappant de conformité, je ne puis m'empêcher de dire : Voilà des pas d'hommes, voilà les traces du peuple primitif. Je lis ensuite la tradition ancienne de chacun d'eux, l'histoire que chacun a mise à la tête de son histoire; et l'air de ressemblance et de famille que je leur trouve me fait conclure que tous les pnt reçues, et que leurs traditions viennent d'un peuple plus ancien.
On a remarqué de tout temps , dans les histoires primitives, un certain langage métaphorique et animé qui leur est commun; mais ce que Ton avait trop négligé jusqu'à nos jours , c'était d'en rechercher la cause. Ce langage brille particulièrement dans les origines grecques. Tout y est personnifié, tout y a de la vie et de l'action. Le soleil qui éclaire le monde est un dieu plein de jeunesse et de vigueur : porté sur un char et traîné par des
chevaux qui soufflent la flamme, il répantl des flots de lumière dans l'univers. Ses rayons sont des flèches dont il pei-ce ses ennemis ; un arc est dans ses mains , et son caixjuois retentit sur ses épaules. Quand ce dieu paraît le matin pour éclairer la terre , il sort de son palais , les portes s'ouvrent, une jeune déesse le précède, dont les doigts de rose sèment des fleurs, et dont les beaux yeux versent des larmes ; douze jeunes filles , qu'on reconnaît aisément pour être des sœurs, accompagnent sa marche; ce sont les heures qui, courant avec lui, mesureront ses pas et diviseront la journée. Arrivé à la fin de sa course, le palais d'une autre déesse s'ouvre à lui , et Téthys le reçoit dans son sein. Alors deux autres déités prennent sa place dans le ciel; la nuit aux ailes noires , au char lugubre parsemé de saphirs; et Phébé, sœur aimable du blond Phébus , armée comme lui d'un arc et de flèches , et qui, poursuivie par les Astres, ses amans, leur échappe toujours dans sa course incertaine.
Ce langage métaphorique , dont les peuples anciens se servirent pour parler des grands phénomènes de la nature , ils l'employèrent aussi pour exprimer de moindres phénomènes. Chaque peuple employa même une métaphore différente pour exprimer les mêmes objets. Ici le soleil fut frère de la lune; là, il fut son époux qui la fécoudait de ses rayons. Sa course journalière était décrite d'une manière un peu différente chez les Perses : on le voyait, traîné sur un char, précédé d'un jeune homme portant un flambleau allumé, et suivi d'un autre portant un flambeau éteint ; on l'appelait Mitkras ^ comme Vénus était nommée Mithra.
On commence à soupçonner que ce langage métaphorique dut être celui d'une époque où on le parla; mais on en sera entièrement convaincu, quand on verra que ce style avait été appliqué ù tous les objets. Ou ne s'était
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point borné, en effet , à dépeindre ainsi la course jour-s nalière du soleil : tous ses pas , toutes ses apparences , tous ses changements, son arrivée au nord, ses pas rétrogrades vers le midi, tout fut noté sous des figures différentes. Les changements mêmes qu'il éprouvait d'heure en heure, offrant une apparence nouvelle, se dépeignaient sous d'autres traits i. On peignait, on racontait, on chantait les voyages du roi céleste d'orient en occident, ceux du nord au midi, sa descente chez Pluton et son retour sur la terre. Navigateur aérien , il s'embarquait en orient, et soumettant tous les peuples dans sa course, il arrivait en occident qui en était le terme; là, il plantait des colonnes, bornes qu'il était impossible de passer. Héros invincible '», il parcourait le zodiaque, route pénible, où douze travaux l'arrêtaient successivement, et qu'il achevait en conquérant victorieux. Tour-àtour enfant, jeune homme, homme fait et vieillard ^ ^ on voyait les peintures qui le désignaient porter la forme et les attributs de ces différents âges. A chaque saison il changeait de nom et d'attributs : « Annonce, disait un «oracle ancien, que le plus grand des dieux est lao , « que l'on nomme j4des en hiver, Jupiter au printemps, « Hclios en été , et dans l'automne lao. » Par où nous voyons, pour le dire en passant, que, dans des temps postérieurs, l'on fit quatre dieux d'un seul et même personnage; que Pluton, Jupiter, Hélios et Bacchus, sont les quatre soleils des quatre saisons.
Cette manière de parler et d'écrire appartient visiblexnent à une époque où les astres avaient été observés. Chacun sait que les planètes furent également dépeintes ,
' Jiiblonski , Pantheum Mythic.
' Gébelin , Allég. okieut.
^ Macrob. Saturnal , liv. i, chap. i8. M. Bailly , Histoire ue li'AsxMojrosiis , pag. 94.
OU écrites avec le pinceau, et qu'elles avaient chacune sa figure, son char et ses attributs. Le reste de Vannée des deux fut également personnifié ; et ce firmament, où nous ne voyons que des étoiles, fut rempli, dans l'antiquité, de personnages et d'animaux j d'où il faut nécessairement conclure que l'on mettait des animaux et des personnages partout, et que c'était la manière d'écrire de ces temps. Qu'on jette les yeux sur la sphère , on y verra tous les êtres dont je parle, le zodiaque partagé en douze maisons, dont chacune est habitée par un animal, deux ours au pôle, un bouvier qui paît le troupeau du ciel^ un chien qui le garde, un char ^u. nord, et son charretier qui le conduit, cet impie Salmonée qui tonne sous le pôle, et se croit l'égal de Jupiter. D'une autre part, on y voit des guerriers, des géans, des rois et des princesses, par lesquels on figura dos constellations différentes. Etj ce qui n'a pas été assez observé, les simples étoiles furent représentées par des figures. Les sept étoiles qui composent Ta pléiade étaient peintes sous la forme de sept sœurs, dont Pléïone était la mère, et dont J tins y qui porte le ciel, était le père. Les hyadesoM pluvieuses étaient représentées versant des larmes, pour désigner leur influence. Elles déploraient la perte du malheureux cocher Phaéton. Ce fils infortuné du soleil, qui aurait dû se contenter du char septentrional ^ dont il était leguide^ voulut conduire celui de Phébus; il s'égara dans sa route; la voie lactée qu'il traversa, et qui se termine dans la constellation de XEridan^ est encore brillante de son passage: mais Jupiter le foudroya, et il tomba dans ce fleuve; destinée pareille à celle de cet autre charretier y de ce Salmonée , qui fut aussi foudroyé par Jupiter.
I^es peuples qui dépeignii'cnt ainsi, sous des figures animées, les astres et les constellations ', employèrent la
' M. Goguet avait déjà soupçonué que les peuples ayant été uu
rr^ême écriture et le même langage pour désigner leui's aspects, leurs conjonctions, leurs oppositions, et tous les phénomènes journaliers qu'ils présentent. Ils ne pouvaient s'écarter de l'analogie ; et parlant des astres comme de personnages, ils durent parler de leurs rapports comme d'aventures. Le lever de ces astres , qui était attendu pour régler les travaux de la campagne, leur départ de dessus l'hémisphère , étaient annoncés comme une naissance et comme une mort. Celui qui, en se levant, en faisant disparaître un autre, le tuait. Ce personnage disparaissant descendait dans les enfers , tandis que ceux qui régnaient en son absence sur l'hémisphère , y éprouvaient autant d'aventures qu'il leur arrivait de changements; et ces changements étaient appelés des métainorphoses y mot qui, en grec, a précisément ce sens.
Par une suite du même langage , les rapports que les constellations avaient entre elles par leur position, les attributs significatifs qu'on leur donnait, étaient récités en forme d'histoires, que les Grecs prirent ensuite à la lettre. Versée avec son glaive et son égide, Cephéc avec son sceptre , la brune Cassiopée assise sur son trône , et la malheureuse Andromède attachée à un roc, près de la baleine qui va la dévorer, ce groupe de constellations voisines fournit aux Grecs la fameuse histoire connue de tout le monde. Le planisphère céleste est rempli de ces rapports, ou physiques, ou qui naissent simplement de la liaison des constellations à l'œil , et qui ont servi à charger la mythologie, et même l'histoire des Grecs. Je n'en suis pas encore, monsieur, à donner les preuves détemps considérable sans connaître l'écriture alphabétique, on fit usage des hiéroglyphes ])our constater les premières observations astronomiques. Goguet, PHEMIÈHK DISSERTATION SUR LES NOMS ET LES FIGURES DES CONSTELLATIONS.
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taillées de ce que j'avance. Si ces vues rapidement jetées vous paraissent mériter qu'on les poursuive, j'en viendrai peut-être à montrer l'époque qui vit naître toutes ces histoires, et à prouver que les peintures ne furent pas forgées sur des héros réels, mais que les héros furent imaginés d'après les peintures. Mon unique but, en ce moment, est de démontrer que les hommes primitifs peignirent et mirent en figures les objets qu'ils observaient; et que peindre c'était écrire.
Nous ne serons donc pas surpris de leur voir désigner des choses abstraites par des êtres physiques ; le pôle , par des gonds sur lesquels tourne le monde ; les points solsticiaux où s'arrête le soleil , par les colonnes que plantèrent Hercule, Bacchus, Sésostris; l'écliptique, par deux serpens, et ces nœuds parleur étranglement entre les mains du petit Hercule ; l'horizon qui voit les deux hémisphères, par Anubis qui garde les deux côtés du ciel; le ciel étoile qui a toujours les yeux ouverts sur la lune , par Argus aux cent yeux qui garde la vache lo ; l'équinoxe, par une balance; le zodiaque, qui ceint le ciel, par une ceinture ; les autres cercles du ciel, par des ceintures aussi, ou des zones ^ terme dont nous nous servons encore d'après les anciens.
A mesure que l'on voit croître les caractères qui servirent d'éléments à l'écriture primitive , on s'aperçoit qu'ils se prêtaient à tout, parce qu'ils étaient pris dans la nature, source riche et féconde. On peut voir déjà toute la physique du ciel mise en peintures. Il n'y eut pas jusques aux cycles qui ne devinssent des personnages dans cette écriture et ce langage animés. Le cycle hebdomadaire était figuré par Saturne, planète du sabat^ ou du jour du repos, et qui fut depuis une divinité dont la statue était liée de cordes de laine qu'on lui ôtait aux Saturnales. Le cycle annuel fut figuré , entr'autres ma-
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nières , par Janus au double visage , qui voyait devant et derrière lui , et dont la clef ouvrait l'année. Le cycle de i46i ans était désigné par le bel oiseau qui renaissait de ses cendres ^ comme l'a expliqué M. de Gébelin. En un mot, tout ce qui se passe dans le ciel fut écrit et peint en images.
Les Grecs, auxquels ces connaissances étaient étrangères , les avaient reçues du dehors sous ces éléments. Eusèbe nous apprend que c'était l'usage des Egyptiens, usage qui, conservé par leurs prêtres dans la langue sacrée ou primitive , se perpétua long-temps dans les temples. Cet auteur cite un passage de ce Jamblique^, qui, pour justifier la théologie du paganisme contre les reproches des chrétiens, l'expliquait par le langage figuré usité dans l'antiquité. « Chseremon, dit-il, et plusieurs « autres , ne reconnaissaient d'autres dieux chez les Egyp- « tiens que le monde visible, les planètes, les signes du «zodiaque, les étoiles et leurs aspects, les sections des « Décans et les horoscopes. Ils les nomment les chefs «et les vaillans : leurs noms et leurs fonctions, leur le- « ver et leur coucher sont contenus dans leurs alma- » nachs. Chœremon s'était bien aperçu que ceux qui di- « saient que le soleil est le grand architecte de l'univers, « avaient rapporté à cet astre, non-seulemnnt tout ce « qu'il contait d'Osiris et d'Isis, mais encore tout ce que « renfermaient leurs fables religieuses. Une partie avait «rapport aux étoiles, à leur aspect, à leur retraite, à « leurs courses; d'autres à la lune, tantôt jeune et tantôt «vieillie; d'autres au soleil et à son cours, aux hémi- « sphères diurne et nocturne, ou au fleuve du Nil. Toutes « étaient relatives aux phénomènes de la nature, et aucune «à des êtres réels et animés. >> Ce passage, déjà cité par
' Euseb. PKiEp. Ev., liv. 3. "
DE LA. GRèCÊ. 1§
Veidlerus , pourrait être le texte d'un viste et utile commentaire. Nous y voyons comment l'ancienne physique des Égyptiens était devenue, pour ceux du dernier âge, une théologie; comment les personnages de l'écriture pittoresque étaient devenus des dieux ; comment d'autres étaient devenus des chefs et des 'vaillants^ c'est-à-dire, des princes et des héros, et la marche des astres un lonof tissu d'aventures. Il en fut de même chez les Grecs.
Tant que les prêtres égyptiens conservèrent l'usage de l'écriture hiéroglyphique, ils en eurent aussi le secret, qu'ils cachaient avec soin au vulgaire et à ceux qu'ils 2i^- ^^•ÀxçxsX. prof ânes ^. Mais lorsque les docteurs chrétiens attaquèrent , avec tant d'avantage , les absurdités du paganisme, les prêtres, poussés dans leurs derniers retranchemens , se virent forcés de déclarer leur secret. La vérité sortit du fond de ces temples obscurs , où la cupidité l'avait recelée. Ils s'écrièrent de toutes parts que la théologie était allégorique ; que cette multitude de divinités et d'idoles n'étaient, dans leur origine, que des embîèmcfs de la nature ; que ce n'était pas elle qu'on adorait , mais je Créateur qui avait fait la nature et ses divers ouvrages. Les Celses, les Jambliques , les Porphyres s'empressèrent alors de dévoiler les explications physiques qui, dans des temps très - reculés , avaient été le langage des premiers humains. Inutiles efforts , qui foiu nirent de nouveaux triomphes à leurs antagonistes; car, puisque ces sculptures n'étaient que des emblèmes, pourquoi les prêtres avaient-ils souffert qu'on les adorât? Mais, sans entrer dans cette querelle, nous voyons ici une preuve de ce que j'ai avancé, que les peuples les plus anciens avaient mis la physique du ciel en images. Or , ces images , peintes
' De PRO hors, et panum temple, par opposition aux initiés ou à ceux du dedans, et qui étaient admis. .
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sur les murs des temples et des édifices pulilics , étaient les livres de la nation ; c'était là que l'on venait apprendre à régler les travaux de la campagne , et s'instruire des époques des fêtes; et comme ces travaux et ces fêtes étaient fixés au retour de certaines étoiles, vous nous apprenez, monsieur, qiien Egfpte Von annonçait le retour des étoiles au peuple par des signes hiéroglyphiques ^. Mais cet usage n'avait pas été inventé par les prêtres du dernier âge , ils l'avaient reçu par tradition : il y avait donc eu un temps antérieur où cette façon d'exprimer ses idées était l'écriture vulgaire : car, dans les derniers âges , le peuple îie savait plus lire les hiéroglyphes, et l'on soudoyait une multitude de prêtres pour les lui expliquer , c'est-à-dire, pour l'entretenir dans la superstition.
J'ai eu l'honneur de vous présenter, monsieur, un tableau de la multitude de choses que les anciens disaient par la peinture. Plusieurs savants ont démontré que le premier moyen dont les hommes se servirent pour écrire , fut de peindre les ohjets. On écrivait le mot homme en peignant un homme ; un chameau dessiné signifiait un chameau : personne , dans le monde littéraire , n'ignore qu'il y a des moniunents de cette écriture. Cette vérité incontestable nous explique comment on a commencé à prendre les objets de la nature pour éléments de l'écriture hiéroglyphique. Mais quand on eut besoin d'écrire les idées abstraites et les choses que l'œil ne voit point , on se servit des éléments que Ton avait, et la nature fournit encore les caractères. Un lion dessiné signifiait ardeur, courage; le monde était représenté par un serpent qui se
' HisT. DE x'AsTRON., liv. Il , § 8 ; ct nu liv. 3 , § 7. » Avant l'é- « criture alphnlx'tique , les hommes avaient des signes hyéroglyphi- « ques, de quelque espèce qu'ils fussent, pour désigner les faits dont « ils voulaient conserver la mémoire. Ils s'en servaient pour écrire « leurs observations. Leurs registres étaient des pierres sur lesquelles « ces observations étaient gravées. •
1)K LA GRKC]:. I 7
Miord la queue; nue femme veuve s'écrivait en peignant une colombe noire ; un homme que le malheur a rendu sa^e, était figuré par un taureau lié à un figuier sauvage, parce qu'on croyait que cet animal y perdait toute sa fureur ï. On ferait un assez gros dictionnaire de ce langage ancien. Mais puisqu'il avait été généralement usité , il avait été l'écriture courante et connue de tout le monde; et puisqu'elle fut remplacée par l'écriture alphabétique , c'est là l'écriture des temps antérieurs et celle qu'employa le peuple primitif. Et si nous observons que Moïse, Sanchoniathon, Homère , Hésiode, c'est-à- dii'e les plus anciens auteurs connus dansl'occident, ont écrit à la manière alphabétique, il faudra porter dans des temps plus reculés l'époque où régna l'écriture que j'appelle pittoresque. Mais cette époque se réunit et se confond avec celle d'un peuple primitif qui transmit ses connaissances aux peuples subséquents : il faut donc en conclure que l'écriture dont je parle, fut celle-là même dont se servit le peuple ancien que vous nous avez annoncé.
A présent, monsieur, permettez-moi de supposer un peuple auquel l'écriture alphabétique soit inconnue, et qui n'ait, pour exprimer ses idées, que l'écriture pittoresque; il appliquera nécessairement son industrie à chercher, à l'objet qu'il veut peindre , un signe pris dans la nature , et qui ait avec lui des ressemblances et des rapports. Mais la nature est immense et féconde ; l'homme , les animaux , les plantes , liés au système physique , ont avec ce système des rapports diversifiés à l'infini ; ces éléments fourniront donc abondamment' aux besoins de ce peuple. Voilà ce que durent faire les peuples primitifs, et voilà ce qu'ils firent. Les yeux, les oreilles, les bras, les mains, toutes les parties du corps servirent d'éléments
' Horus A|M)li(i
j8 lettrfs sur l'histoirf primitive à leur langage. Les animaux et les plantes payèrent aussi leur tribut, et servirent à eoinposer eet immense alphabet '. Le triangle^ le cercle, le carré, les lignes tracées en tous sens, eurent chacune leur signification. On employa le sceptre, le trône, une maison, ime tour, en un mot tout ce que l'œil voyait des ouvrages de la nature et de l'art , pour exprimer les idées. Cette écriture était , plus exactement que la nôtre , l'art de peindre la pensée et de parler aux jeux.
Il semblerait que ces peuples durent être arrêtés par la difficulté d'écrire tles phrases entières 5 cependant il nous en est resté assez de monuments pour nous convaincre que ce talent ne leur manqua pas. Nous voyons qu'ils employèrent, entre autres, un moyen ingénieux. Ce fut d'associer tous les signes qui représentaient les diverses idées qui entraient dans une phrase, et d'en charger la figure principale. Une figure d'homme n'avait pas le même sens quand elle tenait une règle, ou un fouet, ou une équerre, ou un sceptre; si ce sceptre était surmonté d'un œil , le sens de la phrase changeait. Lui mettait-on sur la tête un trône , ou un boisseau , ou un fruit : ce discours, entendu de tout le monde, avait un sens différent. Souvent, et sans s'embarrasser de ce qu'il y avait de bizarre dans cet assemblage, on réunissait dans une même figure des parties d'êtres de diverses natures ;
' Primi, per figuras animalium , ^Egyptii scnsus mentis effîngebiinl ; et antiquissitna moiiimenta mémorise humaiiœ, impressa saxis cernuntur. Tacit. Ann., liv. 2. .
Apulée, dans sa Métamorphose, liv. 1 1 , parle ainsi des cérémonies d'un prêtre égyptien : « Il tire, du fond du sanctuaire, certains « livres en caractères inconnus. Ces livras exprimaient , en abrégé , n les pensées , par les diverses figures d'animaux qu'ils offraient aux « yeux; et, de plus, ils se dérobaient à la curiosité- des profanes, « par des traits semblables .i des roues , ou à ces filaments par les- « rjuels les branches de vigne Vaccrochent et s'entrelacent. »
DK LA GRECïï. IC)
et voilà pourquoi nous trouvons chez tous les peuples anciens des figures de monstres , dont le corps était composé des parties réunies de l'homme et de divers animaux. L'on a compris , dans tous les temps , que ces figures durent avoir leur raison. En effet, tous les peuples n'ont pas pu s accorder sans sujet à un semblable usage ; et la majesté de la religion qui consacra ces peintures, doit nous faire présumer, non-seulement qu'elles avaient un sens fixé , mais encore que ce sens était digne de l'attention des humains. J'avoue que les peuples récents firent, à ce sujet, beaucoup de fables ; mais les fables étant modernes et les monuments anciens , ce n'est pas à elles qu'il faut en demander le sens ; car le sens de la phrase appartient aux temps où elle fut écrite.
Les peuples anciens avaient une autre manière d'écrire, avec des figures d animaux, des phrases tout entières. Elle consistait à placer , à la suite les uns des autres, les signes parîiculiers qui, réunis ainsi, devaient former un sens. Plutarque nous en a conservé un exemple ^. Au vestibule du temple de Minerve à Sais, dit-il, on Usait cette inscription : O arrivants et partants, jeunes et vieux , Dieu liait toute injustice violente! Or, cette phrase était écrite ainsi à la manière figurée : on avait dessiné un enfant, un vieillard , un épervier, un poisson et un hippopotame. L'épervier désignait Dieu ; le poisson éuiit, chez les Egyptiens, le symbole de la haine, et l'hippopoumie était celui de la malfaisance. Je ne puis m'empècher, monsieur, d'anticiper sur l'avenir, et de remarquer ici une preuve que les temps primitifs ne furent pas ceux du polythéisme. L'épervier ne figurait pas tel ou tel dieu , mais la Divinité suprême. I^a doctrine d un seul Dieu fut celle des temps
' Plutarque, d'Isis et Omhis.
aO LETTRES SUR l'hISTOIRE PRIMITIVE
les plus anciens ; et le polythéisme ne lui succéfla que parce que l'on fit des dieux de la plus grande partie d<; ces figures, dont le sens antique était oublié.
J'avoue que nous n'avons pas beaucoup d'interprétations des phrases écrites ainsi parles anciens, parce que nous avons plus de monuments que d'interprètes ; mais s'ils écrivirent une phrase, ils purent en écrire plusieurs , puisqu'ils avaient des choses à dire et des signes pour les exprimer. D'ailleurs ce ne sont pas les discouis qui nous manquent, mais leur explication. Les inscriptions en caractères pittoresques ou hiéroglyphiques qu'on a trouvées dans l'Orient, sont-elles autre chose que du discours ? Et si l'on prit la peine de les peindre ou de les sculpter, n'était-ce pas pour dire quelque chose ? Les bandelettes dont les momies sont enveloppées, et qui sont chargées de caractères hiéroglyphiques, sont également des inscriptions; de même que tout ce qu'on voit et qu'on ne sait pas lire sur les obélisques et les pyramides. Peutêtre ne serait-il pas difficile de prouver que la tradition , primitive fut écrite de cette manière ; que l'histoire de la création , divisée anciennement en six tableaux et écrite en peinture, fut emportée par chaque peuple en ses transmigrations 5 que les Indiens , les Egyptiens, les Persans, les Phéniciens et les Grecs l'ont conservée mot à mot, et s'il m'est permis de m'exprimer ainsi, figure à figure; que la théogonie id'Hésiode n'est autre chose que la cosmogonie de Moïse ; et que les traditions primitives, écrites à la manière alphabétique , furent copiées d'après la tradition /^^V^ore^ç^Mc plus ancienne : c'est proprement et précisément une traduction. -
Cependant, monsieur, il me paraît démontré que l'écriture des premiers âges fut plus étendue qu'il ne le semble au premier coup-d'œil. Si nous ne pouvons pas intei'préter tous les monuments qui nous en ont été
Iransmis, il en est néanmoins beaucoup dont les anciens nous ont donné la clef; et ce qui a survécu aux ravages du temps est une preuve de l'abondance et de l'universalité de cette écriture. Nous en connaissons d'ailleurs les éléments, ce sont les êtres de la nature : nous en connaissons le génie, qui consistait à personnifier tout. Il suit évidemment de là que tout ce dont on eut à parler tut représenté par des peintures. Je sens, monsieur, qu'il peut être ennuyeux d'en parcourir les exemples accuumlés. Mais, après les inutiles efforts qu'ont faits divers savants pour démontrer l'usage universel de l'écriture biéroglyphique dans des époques très - reculées , il semble permis de revenir sur ces objets. Cette vérité, renfermée dans les académies , ne s'est point répandue parmi le grand nombre de littératevu's estimables dont notre siècle abonde. L'érudition dont elle s'était environnée, et peut-être hérissée, la rendait, en quelque manière, inabordable; et les conséquences intéressantes qui en découlent avaient échappé à ceux-là mêmes qui l'avaient découverte et annoncée. Il était réservé à notre siècle de faire revivre les temps anciens , de ressusciter les hommes primitifs, de nous mettre sous les yeux les preuves de leiusavoir, et de nous faire converser avec ces peuplades antiques dont la mémoire était perdue. La tâché que j'entreprends, monsieur, et la seule qui me convienne, c'est de présenter ces vérités dépouillées de l'érudition , d'arracher les épines de cette route difficile, et de montrer de la main le sentier que les savants nous ont ouvert.
Si les gens de lettres, pour lesquels j'ose écrire, couvert, monsieur, de votre uoni connue d'une égide favorable, daignent jeter les yeux sur les principes que j'ai posés, ils se rappelleront aisément tout ce qu'ils ont lu dans la mythologie grecque. Ils se ressouviendront que Les Grecs animaient et vivifiaient loiil dans leurs dis-
cours; et dans ce langage poétique çles anciens Bardes de la Thessalie, de la Thracc et de l'Ionie, ils verront la confirmation de ce que j'ai avancé. Les vents étaient des personnages ailés qui, sortant de la caverne où leur roi les tenait enfermés , se répandaient sur la terre et les mers. L'arc-eti-ciel , signe du calme qui doit succéder à la tempête, était la messagère ailée de Junon; sa robe était peinte de mille couleurs. Les vents pestilentiels étaient des harpies sales et infectes. L'aurore et le crépuscule, le matin et le soir, le levant et le couchant, étaient figurés par des personnages; et leurs rapports physiques donnèrent lieu à ces récits d'aventures amoureuses dont la mythologie est pleine, et que nous représentons encore sur nos théâtres. Les fleuves étaient des personnages aussi, dont le front était couronné de roseaux , et qui, appuyés d'une main sur leur urne penchante ^ ^ répandaient leurs ondes dans les campagnes. Les fontaines étaient des nymphes, dont l'union mystérieuse avec les fleuves donna lieu de parler de leurs amours allégoriques, et dont les rais postérieurs se firent une gloire de descendre.
C'est par vme suite de ce langage nécessaii'e et universel que les villes, les provinces, les royaumes, les îles, les montagnes, les volcans, les gouffres, les rochers, les écueils, devinrent, ou des personnages bienfaisants, ou des monstres, ou des géants, selon leurs qualités physiques. La mer, peinte comme une femme avec ses attributs , devint, avec le temps, la déesse Thétis, ou la belle Amphitrile; mais, figurée comme un homme, ce fut le vieil Acéan père des fleuves ; ou Nérée le dieu sin cère et qui laisse pénétrer tout ce qu'il a dans le sein; ou Neptune qui heurte la terre et l'ébranlé; ou le vénérabl<
' Eoileau.
DE LA GRKCK. ï^
Pontus. La terre, figurée comme une mère féconde, fut li/iéa; et quand, le front orné de tours, elle représentait cette terre couverte de villes, ce fut la vénérable Çybele. Les villes, les provinces, les royaumes, les îles étaient peints sous la figure dune femme ou d'un homme, selon que leur nom était masculin ou féminin, usage prouvé par les médailles anciennes et conservé dans les nôtres. Les fleuves étaient figurés par un homme, ou par un serpent, à cause de leur tortuosité, ou par un taureau , à cause de leurs cornes qui furent les premiers vases à boire et qui précédèrent les urnes. Les promontoires ou caps, par d^s tétcs de géants ou par des monstres: les montagnes par des géants; les volcans par des monstres gigantesques qui vomissaient des lianmies; par des cfclopcs qui n'avaient qu'iui œil au milieu du fronl pour désigner le cratère , et qui forgeaient la foudre , emblème très -significatif de la foudre qu'ils lançaient eux-mêmes ; par des géants énormes qui jetaient des montagnes contre le ciel, dans le ilessein impie de f escalader et de détrôner les dieux.
C'en est assez, je pense, pour prouver que f écriture dont je parle fut l'écriture universelle des peuples primitifs, et que tout ce qu'ils écrivirent fut représenté sous des images. Mais, il en résultera cette conséquence, c'est que les éléments du discours étant des figures, la <-ontexture du discours dut être en figures aussi. Ainsi le peuple qui, dans son langage, représenta le soleil comme un jeune héros armé d'un arc et de flèches, et l'/^iVer comme un monstre, gigantesque dont la tête était hérissée de serpents, ou les marais pestilentiels comme un serpent venimeux, ce peuple dut dire que le héros avait percé les monstres de ses dards. Kt quand il voulut écrire ces mêmes ( hoses, il lii un de ces tableaux qui nous ont été transmis d'âge en âge, et dont nous avons
l[\ LETTRES SUR l'hiSTOIRE PRIMITIVE
encore un fragment dans le superbe Apollon du Vatican. De cet usage naquirent les histoires sans nombre de combats, de sièges, de chasses, de voyages, de courses dont est remplie l'histoire primitive des Grecs et des au-
^ très peuples. De même si le peuple primitif figura \agri-
culture par une femme chargée d'épis, et les semailles par une fille qu'enlève le soleil d'hiver, qui reste une partie de l'année avec lui, et ne paraît au jour qu'au retour du printemps, il fallut absolument que toute cette histoire fût écrite du même style. Et c'est encore ici la clef de tant de maiiages , d'amours , d'adultères , d'incestes et de meurtres, dont le bizarre récit est inadmissible dans l'histoire.
Non - seulement donc les idées des hommes furent écrites en figures, mais encore, et par une conséquence naturelle, leurs discours furent peints en tableaux. Telle
, fut l'écriture universelle de cet Age : les piei'res ou les
briques servaient de livres, les êtres de la nature de caractères, et le pinceau ou le ciseau de plume. Tous les édifices publics furent chargés de sculptures et de peintures. On trouve, encore aujourdhui, dans les cantons reculés de l'Egypte , de ces tableaux primitifs qui ont consei'vé toute leur fraîcheur. Les temples sans nombre, dont la Grèce était remplie , étaient peints depuis le pavé jusqu'au dôme; et les explications que l'on donnait de ces peintures étaient presque toutes relatives à l'agriculture, à l'astronomie et à la physique; elles étaient les monuments visibles du savoir des âges antérieurs. Il est évident, en effet, que les monxmients hiéroglyphiques et pittoresques doivent être rapportés à l'époque où l'écriture pittoresque était (;ii usage. Si on les trouve dans les siècles sul)séqucnts, ils n'y ont pas été inventés, mais ils leur ont été transmis.
Cet âge brillant et étendu qui remplit loul l'Orient de
sa lumière, depuis le Gange jusqu'au Danube, fut donc I âge de \ allégorie. Vainement a-t-on dédaigné les témoignages des auteurs les pli|||« éclairés de la Grèce et de Rome, il n'en es^as moins vrai que le génie allégorique brille dans tout ce qui nous reste de l'antiquité. Des savants modernes ont enfin ressuscité ce langage ï, et donné par des explications ingénieuses la clef du monde primitif. Il est vrai que notre esprit, accoutumé à l'exactitude de ijfcriture alpliabétique et du discours qui lui est analogue, a de la peine à concevoir un temps où les humains ne parlaient et n'écrivaient que par figures. Il nous semble hors de la nature de s'exprimer ainsi , et la difficulté que nous trouvons à saisir le rapport de ces allégories lointaines, nous semble une raison suffisante pour les rejeter. Nous en employons cependant nous-mêmes ; notre langage en est rempli , et la poésie et la peinture ne sauraient s'en passer : mais comme nous les estimons des beautés de caprice plus que des beautés naturelles , nous croyons volontiers que les anciens s'en servirent dans le même esprit que nous, par fantaisie et non par besoin.' Aussi, monsieur, ce n'est qu'avec la plus grande timidité que nous admettons les explications allégoriques de la mythologie. 11 faut qu'une allégorie soit très-frappante pour que nous consentions à la reconnaître. Vénus accompagnée de l'A-
' M. Pluchc, qui a reconnu le langage allégorique des anciens» mais qui s'est trompe dans son explication. ISî. Bergier, qui, dans son CoMMEJvr.viRE SUR Hésiode, a donné des vues heureuses et fécondes. M. Court de Gébelin, qui, dans le Monde primitif, a considéré les temps anciens sous ce point de vue, et qui a donné les vrais principes desquels on ne pourra plus s'écarter, dans l'explication des énigmes de l'antiquité. M. Dupuis qui a expliqué d'une manière si vraie les travaux d'Hercule et divers phénomènes de la sphère. Ce savant , avec lequel j'ai le bonheur de me rencontrer , prépare un ouvrage rempli de découvertes aussi ingénieuses que vraies , et qui doit faire une révolution dans cette vaste partie de la littérature.
aG LETTRES SUR l'iIISTOIRE PRIMITEVE
inour, (les Grâces et des Ris; Jupiter enfantant Minci ve par le cerveau; le vieux Saturne dévorant ses entants, nous paraissent des allégoBi^ incontestables; et nous voulons bien consentir à ne pas regar^r toutes ces figures comme des êtres réels. Mais pour peu que l'existence des êtres allégoriques ait quelque vraisemblance, et qu'il soit possible à toute rigueur que ces rois et ces héros aient existé, l'allégorie nous répugne. Imitateurs serviles des Grecs, nous couronnons cette multitude inconcevable de rois. Nous croyons à leurs combats, à leurs alliances, à leurs familles. Les savants n'ont pas manqué de fixer la date précise de leur règne; et l'on a vu l'abbé Bannier indiquer sérieusement celles du roi Saturne et de ses fils, des rois Jupiter, Neptune et Pluton, du roi Ciel et de la reine Terre sa femme, du beau prince l'Astre du soir, qui régnait au pays d'occident, et de leur fameuse postérité.
C'est ainsi, monsieur, que s'est établie, depuis près de trois mille ans, une chronologie absolument fausse, que nous avons reçue , et que nous adoptons comme histoire, ce qui n'est pas de l'histoire, et que l'on a transformé en aventures réelles les discours des peuples primitifs. Leurfj tableaux animés ont eu pour nous de la vie; ce qu'ils disaient des personnages de leurs temples ou de leur sphère, nous l'avons attribué, d'après les Grecs, à de véritables héros, ou à des animaux réels : nous avons fait de la lune et du soleil des rois et des reines de tout âge; et, poiu- tout dire en un mot, la physique des premiers temps est devenue pour nous de U histoire.
Il faut pourtant en convenir; le souvenir du siècle allégorique ne s'est point perdu malgré le laps du temps; et l'évidence de cette vérité a frappé les meilleurs esprits. On a déjà cité, avant moi, un Irès-grand nombre d'auteurs anciens, qui ont reconnu que les premiers hommes
DE LA CxRECE. ^^n
uvaient j)ailé datis un langage figure, et qu'ils écrivaient nar einljlènio. L'ilhisUe M. de Voltaire, cet é(;rivain dont le plus grand éloge, peut-être, est de nous avoir appris à douter en histoire, a reconnu l'existence de l'allégorie. Bacon était persuadé que les fables anciennes avaient été écrites dans ce style, et qu'elles cachaient de sublimes vérités. Vous-même, monsieur, vous avez adopté plusieurs des explications ingénieuses que nous a données M. Court de Gébelin dans ses Allégories orientales. Mais on n'a pas le courage d'aller jusques au bout. On ne peut disconvenir que les aventures d Hercule ne soient allégoriques, et l'on s'obstine à garder le héros Hercule tlans les annales : on fixe même hardiment l'époque des glorieux exploits qu'il n'a point laits. On reconnaît qu'il est impossible que, cent ans après le déluge, Ninus, Bacchus, Osiris, Sésostris, aient conquis l'univers avec des armées de cinq ou six cent mille combattans, et cependant on indique avec certitude la date de ces événe nients. La fable de la ponnne de discorde jetée dans l'Olympe , disputée par trois déesses , et accordée par Pâiis à la plus belle, est évidemment une allégorie. Hélène, ou Sélène ', sœur de Castor et de Pollux, et sortie de lœuf de Léda ou de la nuit, est, selon M. de Gébelin , une allégorie de la lune : elle quitte son vieil époux pour en épouser un plus jeune et plus beau, le soleil du printemps, cet aimable Paris, que nous avons déjà vu donner la pomme à la plus belle saison. Cependant l'on ne peut se séparer de l'histoire que trois nulle ans paraissent avoir constatée. Quoiqu'il n'y ait nulle apparence que Léda grosse d'un Cjgne soit accouchée d'un œuf, et que deux filles en soient t^closes , Ion ne paraît avoir nul doute sur l'existence de cette tamille, et tous les
' Sélène est , coniinc on sait , le nom do la lune en gi oc.
u8 LETTRES SUR l'hISTOIRE PRIMITIVE
éléments d'histoire nous disent précisément en quel temps ces divers personnages ont vécu.
Nous avons donc, monsieur, ou trop de hardiesse ou trop peu 5 car si l'histoire de ces héros est une allégorie, il est évident qu'il ne faut lui fixer aucune date ; et si , au contraire , on fixe ime date à ces événements , c'est-à-dire qu'on ne doute point qu'ils n'aient eu lieu , c'est donc à la fois admettre l'allégorie et la rejeter en im même fait.
Le respect que nous avons pour une histoire écrite et copiée depuis tant de siècles et par tant de plumes, a donc établi, parmi nous, un système timide, d'après lequel nous rejetons les fables, mais nous gardons les héros. Nous ne pouvons admettre les aventures , mais nous consei-vons les aventuriers. Nous ne croyons point à leurs hauts faits et à leurs ridicules actions , et nous leur fixons des dates. Chacune d'elles à part nous paraît un conte; mais réunies, elles ont pour nous les caractères de la vérité : et rassemblant tous ces noms , tous ces meurtres, ces mariages, ces viols, ces adultères, et ces combats conti'e des monstres, et ces coui'ses rapides dans tout l'univers, et ces voyages jusques aux cieux, et mille autres récits également inadmissibles, nous appelons cela de la chronologie et de l'histoire.
Vous me permettrez donc, monsieur, de le dire avec hardiesse ; il est temps d'examiner cette histoire antique , d'enlever le masque à tous ces héros , de détrôner tant de rois imaginaires , et tle donner une histoire selon la raison et la nature.
L'errcm^ était venue de ce qu'on n'avait pas fait le philosophique effort de se transporter aux premiers âges du monde. On ne croyait point qu'il y eviteudes peuples civilisés avant ceux dont les histoires nous sont restées ; et vous l'avez prouvé d'une manière invincible. On ne pouvait pas se représenter à soi-même, comment des
DE LA. GRF.CE. Sa(.)
nations ont pu écrire, et acquérir même de vastes connaissances , sans avoir un alphabet comme le nôtre ; et l'on ne peut douter que la chose n'ait été ainsi. On ne concevait pas comment tout un peuple peut parler et écrire par figures ; et l'on a des milliers de monuments qui attestent la certitude de ce fait. On croyait, en conséquence de cette erreur, que les anciens n'avaient fait des allégories que par plaisir , et nous voyons qu'ils les dreut par besoin^ qu'ils écrivaient avec des figures^ par la même raison pour laquelle nous écrivons avec des lettres; c'est que cet usage leur était familier, et que c'était leur manière d'écrire. On attribuait enfin l'allégorie aux Grecs modernes, on la regardait comme le long et puéril badinage d'un peuple oisif; et alors, sans contredit, elle était ridicule, mais nous voyons qu'elle fut le langage nécessaire d'un peuple antérieur, et alors elle devient digne de notre examen.
Je dis, monsieur, que le langage et l'écriture allégoriques furent nécessaires , et que c'est par besoin que les premiers hommes s'en servirent. Il ne faut, pour s'en convaincre, que se transporter par l'imagination aux temps de la naissance, ou, si l'on veut, du renouvellement de l'univers. Il faut se représenter des hommes neufs placés au milieu d'une nature grande, riche et féconde. Je ne prétends point réaliser ce que nous ont débité les rabbins et les docteurs arabes de la taille gigantesque d'Adam, de sa science infuse et universelle, de la grandeur et de la fécondité du jardin d'Eden, et des arbres énormes qui le peuplaient. Je ne sors ni de la nature humaine, telle que nous la connaissons, ni de celle de l'univers, telle que nous pourrions l'observer dans les lieux où la main de l'art ne l'a pns encore défigurée et dégradée.
Je riie représente donc les hommes primitifs comme
des sauvages iortemcut organisés, et sortant du néant pour ouvrir les yeux à la nature. Ils n'ont rien appris de leurs aïeux, puisqu'ils sont primitifs, et ils sont livrés à leurs propres observations. Ils sentent fortement , et sont vivement frappés des objets , comme nous pouvons l'observer dans les enfiints et les muets que nos instructions n'ont pu dévelopjjer, et qui sentent et éprouvent autrement que nous. Ils voient et jugent par leurs organes ; car cette faculté précieuse par laquelle nous rectifions les rapports des sens, n'est pas encore née chez eux : elle est le fruit de Texpérience , et l'on ne songe à corriger ses erreurs qu'après qu'on les a reconnues. Leurs idées ne sont donc pas des jugements, elles ne sont que des images. Eties passifs , ils reçoivent des impressions, mais ils ne les comparent pas. Ce ne sont, comme on l'a dit ingénieusement, que des enfants robustes: ils en ont la mobilité, la docilité, la crédidité, l'imagination; et cette époque de la nature humaine peut être comparée, à tous égards, à l'âge de l'enfance. Environnés de la nature, de ses effets et de ses phénomènes qu'ils voient, qu'ils sentent et qu'ils n'observent pas, ils reçoivent toutes les impressions quelle leur communique avec l'étonnement de l'ignorance.
De tels hommes doivent nécessairement parler par images; car ils n'ont que des images dans l'esprit, et la parole n'est jamais que l'expression de nos sensations et de nos idées. Il est même dans la nature de l'homme de se faire des images de tout; et nous-mêmes , entourés de l'art comme d'un précepteur qui nous forme , nous pétrit et nous moule sur les idées et les conventions reçues, nous ne sommes jamais plus forts et plus éloquents que lorsque nous avons réduit en images nos idées les plus abstraites. Ce sont les figures qui touchent, qui émeuvent, qui attendrissent, qui entraînent ; et la dialectique la plus exacte
I)i; LA GHÈCK. )1
ne piodiiiia jamais (x>s grands effets et ces révolutions étonnantes qui modifient les hommes et qui changent les nations. Ce langage naturel nous est si familier , que nous l'employons tous les jours : c'est celui de l'amant enivré, de l'amante passionnée, de la mère désolée qui a perdu son fds unique, et qui, par des figures animées et des images vives, fait passer ses sentiments dans l'ame de CQAxyi qui l'écoutent. Le poète, qui veut exprimer les (hverses passions, sort du discours artificiel cl compassé que nous avons mis à la place de celui que parle la nature ; il emprunte la langue des dieux , expression que nous avons retenue des anciens peuples , chez lesquels le langage primitif avait conservé cette sublime dénomination. Enfin , la ])lus légère attention suffit pour nous convaincre que, dans nos discours ordinaires, nous parlons presque toujours par métaphore, tant ce langage nous est naturel. Et si l'allégorie n'est autre chose que l'art de peindre ses pensées sous des images correspondantes, nous serions obligés de convenir que nous mettons de l'allégorie partout.
Tout lemionde connaît le langage pittoresque et animé des sauvages de l'Amérique, lesquels néanmoins sont éloignés des premiers temps et de l'influence primitive de la nature. Moins un peuple est civilisé, et plus il parle par images : et chez les nations civilisées même, c'est dans la classe des citoyens la moins éloignée de la nature, que l'on retrouve le plus souvent ce langage. Le solitaire le parle , parce que la société ne lui a point appris à souuuntre ses sentiments à la discussion. Qu'un homnuî accoutumé au ton des sociétés -reS plus polies soit réduit par les circonstances à habiter un pays sauvage, où , seul avec la nature , il en voie les grands et superbes effets, il prendra une autre manière de sentir, et par conséquent de s'exprimer. Si les peuples de lOricnt ,
quoique civilisés, ont encore l'habitude des expressions figui-ées, c'est que, placés sous un soleil plus vif, et doués par conséquent d'organes plus délicats, ils sont plus vivement affectés que nous; que les images des objets font chei eux des impressions plus profondes, et que, lorsqu'ils ont à parler, ils mettent dans leurs discours ce qu'ils ont dans l'esprit, et ils peignent ce qu'ils sentent. 11 n'est point rare de trouver dans nos provinces méridionales , de ces hommes à imagination vive auxquels le langage vulgaii-e ne suffit pas, qui ne l'expriment que par des images brillantes , et qui , mécontents encore de leurs expressions , s'efforcent de parler et par les mains et par les yeux.
Mais si, après avoir observé les hommes neufs qui peuplèrent les premiers notre globe, nous considérons la nature neuve au milieu de laquelle ils furent placés, nous verrons qu'elle dut leur inspirer un langage puissant, énergique et animé.
Essayons donc de nous transporter dans ces ternes où tout était nature, où elle n'était point ce que nous la voyons aujourd'hui, altérée par l'art, et soumise à notre compas et à notre cordeau. Les montagnes s'offrent avec toute leur aspérité, les forêts avec toute leur horreur. Les fleuves mugissants inondent, submergent, ravagent avec un fracas proportioimé aux obstacles accumulés qu'ils rencontrent. Les vents ailés qui parcourent des forêts immenses , soufflent avec une impétuosité bruyante , et semblent prêts à tout détruire; et quand les orages, les ouragans et les tempêtes se montrent au milieu de cette scèTje sauvage , l'homme presque nu est épouvanté de ces horreurs; il fuit, il se cache dans des cavernes; il se réfugie dans le sein de sa mère pour échapper aux fureurs de ses ennemis. Sur ce théâtre tout est grand, sublime ; et cette grandeur , qui nous paraît gigantesque
dans le style primitif, n'est que l'expression, même imparfaite, des sensations que l'homme éprouve.
Nous ne voyons la nature qu'en miniature , si je puis m' exprimer ainsi. Nos torrents sont encaissés 5 nos fleuves sont des canaux paisibles ; nos campagnes sont des jardins; nos montagnes mêmes sont accessibles, et l'industrieuse main de l'homme les cultive jusqu'au sommet : des millions de citoyens , emprisonnés dans nos villes , ne connaissent la nature que par leurs tapisseries, par les arbres des promenades et les fleurs de leurs jardins. Mais il n'en est pas ainsi dans l'époque où je me transporte : la nature y peint ses tableaux à grands traits ; elle n'y frappe que de grands coups. Errant dans ces déserts immenses, l'homme est obligé de gravir les rocs escarpés, de franchir les torrents qu'embarrassent les arbres , les plantes aquatiques et d'énormes quartiers de roches. Il est arrêté par de profonds marécages qu'habite une multitude de serpents et d'animaux venimeux. Les forêts , les arbres énormes , ces enfants gigantesques de la terre ^ les broussailles dont le sol est hérissé, les bêtes féroces contre lesquelles il est obligé de combattre sans cesse, la difficulté de se procurer une nourriture grossière, tout lui présente de grands efforts à faire, de grands obstacles à surmonter. Or, je demande si de tels hommes ne doivent pas avoir un langage à eux, et créé d'après les fortes impressions qu'ils éprouvent.
Mais quand ces hommes voudront éci'ire, n'ayant, comme je l'ai prouvé, que ties images dans l'esprit, ils traceront des images; et 1 énergie de la peinture sera toute pareille à celle du discours qu'elle représente. Comme toutes les images qu'ils se sont formées sont grandes, les signes leur seront proportionnés. Ils peindront les volcans , les monts escarpés comme des géants terribles , le soleil comme un libérateur glorieux, l'hiver I. 3
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comme un monstre acharné à poursuivre l'homme , les marais comme des dragons venimeux qui empestent tout de leur souffle; et, en un mot, ils traceront toutes ces peintures dont j'ai donné une esquisse, et qui ne sont que le tableau frappant de l'imagination des premiers hommes.
Le langage figuré fut donc un langage naturel dans cette époque primitive; et si la terre était détruite, et que le cours du monde recommençât , c'est encore ainsi que commenceraient à parler ses nouveaux habitants.
Mais l'écriture n'est et ne peut être que la copie du langage , puisqu'elle sert à le représenter ; l'écriture figurée fut donc celle qui dut s'offrir aux premiers humains : le besoin la fit naître, comme son insuffisance la fit ensuite abandonner. Les allégories ne furent donc point le puéril amusement d'Homère , d'Hésiode et de leurs prédécesseurs , mais un langage antique et consacré, dont ils nous ont heureusement conservé la mémoire.
Il fut un temps, monsieur, où ces recherches me paraissaient aussi frivoles que si nous nous occupions à démêler la vérité de la fable dans les romans d'Amadis et des chevaliers de la Table-Ronde ; et je pensais comme Rousseau: «Qui pourrait voir sans rire, dit-il, toutes « les peines que se donnent aujourd'hui nos savants pour « éclaircir les rêveries de la mythologie?» Mais il regardait toutes ces histoires comme des rêveries, et nous Voyons qu'elles sont les traces vénérables de ce que le célèbre Bacon appelait la sagesse des anciens, les monuments d'un peuple détruit, et les seules données que nous ayons pour reculer les temps et alonger l'histoire. Rousseau ne voyait dans la mythologie que le bavardage d'un peuple frivole, qui s'en servit à amuser ses loisirs; mais il est aisé de se convaincre que ce n'est point ainsi
que la mythologie est née. Je cfois en xoit ti'acée l'histoire simple et facile à retenir. Un peuple établi dans rOrient découvre les arts , étudie les Sciences , et perfectionne les uns et les autreâ : il a une manière d'écrire figurée; mais ce peuple passe, son écriture est remplacée par une autre : la première n'est plus éftténdue, et les figures dont elle est pleine deviennent, pour les successeurs du peuple primitif, des personnages, des héros, des animaux réels , et par conséquent une histoire ; elles deviennent des dieux , et par conséquent une théologie.
Sous ce point de vue, l'étude philosophique des mythologies anciennes me paraît extrêmement intéressante. D'abord , il n'est point inutile dé débarrasser l'hiâtoire de tant de personnages et d'événements fabuleux; car je suppose que, dans un siècle tel que le nôtre ^ la vérité histo^ rique est précieuse à tous les bons esprits. On souffre à ne trouver dans l'histoire que des notions ténébreuses, qui ne peuvent satisfaire des hommes. Il est triste de la lire sans savoir si elle est réelle, et de garder la crainte continuelle de n'avoir appris par cœur que àe& romans. Si cette science est l'école de l'humanité, quelles instructions tirerons-nous d'actions purement chimériques ? et que faudra-t-il penser des conséquences infinies que l'on a fastueusement déduites d'événements qui n'ont jamais eu lieu ?
Mais si nous avons une histoire fausse, il est évident que notre chronologie est absurde; Car que sont des dates d'événements et de rois qui n'ont point existé? Vingt auteurs se sont efforcés d'établir,, entre les rois primitifs des diverses nations, des synchronismes et dès rapports; mais autant d'auteurs, autant de systèmes; et pour avoir beaucoup de chronologies, il s'ensuit que nous n'en avons aucune. Cependant la chronologie est, pour ainsi dire, le thermomètre de Fhistoire. Peu ête
36 LETTRES SUB l'iIISTOIRI: PRIMITIVE
gens de lettres en font, il est vrai, l'objet de leurs études 5 mais outre que c'est son incertitude même qui les dégoûte, et qu'ils montrent par-là leur amour pour la vérité, ils sont forcés d'admettre un des systèmes proposés, et d'y adapter de leur mieux les objets dont ils s'instruisent. Peut-on nier cependant qu'une telle incertitude ne soit pénible? et l'ignorance même ne lui serait -elle pas préférable?
Il y a plus , monsieur , et c'est d'une manière digne de peuples aussi éclairés que le sont aujourd'hui les Européens, que ces recherches nouvelles doivent être considérées : je ne souhaiterais pas qu'elles se bornassent à détruire, il faudrait encore édifier. Il faudrait que l'on s'attachât à rétablir, à restituer les peuples antiques; que l'on fit revivre , en quelque manière , les temps priniitifs, et que, s'il est impossible de nous en tracer une histoire complète, on nous transportât au moins au milieu de ces anciennes époques, et qu'en examinant ce que ces peuples dirent et firent, l'on nous apprît jusqu'à un certain point ce que ces peuples ont été.
J'espère donc que l'on ne me dira point : A quoi peu* vent aboutir ces recherches ? J'ai répondu d'avance à cette difficulté, et j'y répondrai encore par une supposition.
Je suppose qu'il vienne un temps plus perfectionné encore que le nôtre ( et les progrès rapides que font aujourd'hui les sciences nous autorisent à le prédire); je suppose que les sciences soient beaucoup plus approfondies, les rapports qui en unissent les parties mieux connus, les grandes notions, qui en embrassent une multitude de petites, généralisées d'une manière trèsexacte, et par conséquent les définitions infiniment justes et précises ; que la métaphysique des sciences , ou l'art de les réduire en abstractions , soit porté à un haut point
de lumière : que les hommes sachent ramener à un petit nombre de principes un îrès-grand nombre de conséquences, de manière qu'un mot, une définition renferme une multitude de choses : en admettant, dis -je, cette supposition qui n'a rien de chimérique, il arrivera nécessairement que la langue et surtout l'écriture actuelles seront insuffisantes, pauvres, obscures, pleines d'amphibologies; que les mots auront sans cesse besoin d'être expliqués; que la lenteur avec laquelle se traîne aujourd'hui notre discours, sera pénible à des hommes très - exercés , qui franchiront toutes les idées intermédiaires. On cherchera donc une écriture plus philosophique, qui dise beaucoup de choses avec peu de signes. Les signes primitifs peindront les idées principes, et leurs combinaisons les idées résultats. Un mot sera une de nos phrases, une page sera un traité. C'est une époque future dans l'histoire de l'homme , que le génie de Leibnitz ^ avait pressentie, mais pour laquelle son siècle n'était pas mur.
En continuant cette supposition , monsieur , il arrivera encore que l'écriture plus parfaite sera préférée à l'ancienne; que celle-ci tombera insensiblement en décadence , au moins dans l'étude des sciences ; e t que nos livres auront besoin d'être traduits, ou plutôt réduits à une mesure plus philosophique. Sous le règne de cette écriture nouvelle , les hommes feront beaucoup plus de progrès dans les sciences, parce que les instruments seront beaucoup plus fins, plus exacts et plus sûrs; et que les signes, étant eux-mêmes des définitions , porteront avec eux un sens juste et complet. On aura moins d'idées fausses, parce que qui dira signe dira 'vérité, et que l'alphabet sera, en quelque manière, une collection
' EsPKiT DE Leibkitz, tomc H, art. des Li^ncuss. Escyclopbwe^ au mot Caractères.
38 LETTRES SUR l'pISTOIRE PRIMITIVE
d'axionje^. De la combinaison de ees caractères premiers naîtrpnt de^ vérités certaines ; car il y aura nécessairement dans le Çout ce qu'il y aura dans les parties, comme tpus les -iignes qui entrent dans un calcul algébrique donnent up résultat sûr. Et quoique cette plus grande perfection ne puisse que se ressentir des bornes de l'intelligence humaine, on ne peut nier au moins qu'il y i§mra dans cette ipéthode une supériorité frappante sur la notre. Mais cela ji'empêcherait point que nos livres ne méritassent d'être lus , nos méthodes étudiées , et que , lorsque le temps aura fait disparaître et évanouir le souyçpir de notre existence, les monuments qui auraient échappé à ses rav?iges ne méritassent l'attention des siècles à venir.
OXy monsieur, ce pas que fera l'esprit humain dans les âges futiî^s, c'est celui qu'il fit dans les siècles passés, lorsque l'écriture alphabétique fut inventée. On avait çonimencé par peindre le petit nombre d'idées qu'on avait sous des figures sensibles ; et c'en était assez pour des peuples naissants qui ne prévoyaient pas tous les besoins futurs, dont les sens étaient neufs , dont la réfleî^on était peu exercée, et qui pensaient, si je puis ^'exprimer ainsi , par leurs organes. Mais on s'aperçut 5ivec le temps qv»e cette écriture était insuffisante, incommode , et surtout inexacte. Les idées et leurs rapports,, eri se nudtipliant, demandaient, pour les peindre, une infinité de caractères; la nature, qui les donnait, s'épuisa pour y fournir, et l'on fut obligé de se servir des mêmes signes pour peindre des idées différentes. Alors on sentit le besoin d'écrire d'une manière plus exacte. Quelques écrivains opt conjecturé que les peuples marchands firent cette jç-évolutioa, à c^use de l'exactitude que demandent les opérations du commerce; et cette conjecture s'accorderait avec la tradition qui at-
DE LA. GRÈCE. Sq
tribue aux Phéniciens le don des lettres fait aux Grecs. Quoi qu'il en soit, cette grande révolution eut lieu. On peignait ci-devant les idées, et les caractères étaient infinis comme elles : on imagina de peindre les sons , et de là naquit l'alphabet, dont les éléments renferment précisément les sons de la voix, et dont le nombre devait être borné comme eux. L'on était sûr alors que , puisque les mots sont composés de sons , il n'y avait point de mots que les signes représentatifs des sons ne pussent exprimer. A cette époque, l'esprit humain fit des progrès rapides; la voix fut notée; les mots qui peignent les pensées à l'oreille furent peints eux-mêmes aux yeux; et l'on renferma beaucoup plus de choses dans un plus petit espace. Les transitions fines du discours, les nuances df s pensées , les signes des passions , leurs cris ou éclatants ou concentrés, les grâces de l'éloquence, toutes ces ressources ingénieuses ou subtiles de la parole qui existent chez les peuples perfectionnés, tout cela fut écrit, et le papier insensible excita la haine, la colère, \ la vengeance, l'admiration et l'amour.
Ij'influence de cette écriture nouvelle dut être prodigieuse ; car en changeant la manière de représenter les objets, elle changea celle de les voir. Une carrière différente s'ouvrit aux écrivains et aux observateurs. Si la première écriture avait été plus animée, la seconde fut plus simple, mais plus précise. Une étoile ne fut qu'une étoile , une ville ne fut qu'un amas de maisons , un empire qu'un amas de villes. Le soleil, en se levant, ne fut qu'un globe lumineux qui éclairait un autre globe , et la lune un astre qui le remplaçait. Ainsi disparut l'enchantement, ainsi finit le règne des prodiges; mais la mémoire en resta long-temps gravée chez les hommes. Lié avec la religion et avec ses fêtes , qui étaient à la fois religieuses et civiles, le style primitif fut conservé par lea
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Hiérophantes , par les Vatès , par les Brachmanes , par les Bardes ou poètes. Il y eut deux langages à la fois : le langage figuré , que ses images et sa beauté rendaient cher à des hommes encore neufs et d'une imagination ardente; et le langage simple, que son exactitude rendait nécessaire dans les affaires communes de la vie. Et tel est le charme attaché à la langue et à l'écriture figurées, qu'elles font encore nos délices. Les tableaux allégoriques de nos peintres exercent et'satisfont agréablement l'imagination. Les inscriptions en caractères vulgaires nous plaisent infiniment moins que les figures allégoriques gravées sur les médailles et les édifices publics. On aime à voir, sur une fontaine, la nayade paisible qui incline son urne et en épanche les eaux. Et jamais , peutêtre, nos poètes ne sont plus brillants, que lorsqu'ils empruntent ce langage animé , qui fut celui des premiers humains. Que la philosophie leur permette de personnifier tous les êtres de la nature ^ , de représenter les
' Je ne puis résister à la tentation de citer un exemple tiré d'un de nos plus aimables poètes , l'anteur des Quatre Saisons et des Quatre parties du Jour, On croit entendre Stésîchore ou Alcman accompagnant leur voix du son d'une lyre mélodieuse. Qu'on lise , ces vers , et l'on aura une idée du langage primitif: qu'on les mette en tableaux , et l'on aura une idée de l'écriture primitive :
Dans les antres de la Scythie , Vertumne , vainqueur des hivers , Vient de remettre dans les fers Les fougueux enfants d'Orytbie.
En vain leurs affreux sifflements Nous déclarent encore la guerre ; Ils ébranlent les fondements De la prison qui les resserre : Le printemps a sauvé la terre De leurs cruels emportements.
Le lils d'Eole et de l'Aurore , Zépliire est enfin de retour; '
Ses transports ont réveillé Flore , Et les fleurs , qui n'osaient éclorc , S'ouvrent aux fcnx de leur amour.
combats de l'hiver contre le printemps, les fureurs des enfants ailes de Borëe, les mystérieuses amours de Zéphire et de Flore , et la joie de la terre fécondée par le Soleil, et celle de Cérès qui retrouve enfin sa fille perdue.
Quand cette écriture ingénieuse fut remplacée chez les Grecs par l'écriture alphabétique plus mesurée et plus sage , le langage qu'elle peignait fut , pendant longtemps , celui de la poésie ; et voilà pourquoi les anciens nous disent que la prose i\e vint qu'après elle. Enfin celle-ci l'emporta. Hérodote, le premier, osa parler ce langage récent à tous les Grecs assemblés. Il leur lut son histoire, et les applaudissements qu'il reçut de ce peuple aimable et sensible annoncèrent que la révolution était faite. Ce fut sur les bords mêmes de l'Alphée, immortalisés par la langue allégorique, que celle-ci reçut son dernier échec et fut supplantée par sa rivale.
Ce prodigieux effort de l'esprit humain, tant vanté par l'antiquité, l'invention des lettres, attribuée à des héros et à des dieux, est cependant un témoignage au-
La nuit cède au jour son empire :
L'hiver s'enfuit au fond du nord ;
Et la nature qui respire
Sort des ténèbres de la mort.
Immobile au centre du monde ,
Le soleil , que nous revoyons ,
Orne sa tête des rayons
Qni rendent la terre féconde.
Déjà des lacs les plus profonds
Ses feux ont fondu la surface :
On voit tomber du haut des monts
Des monceaux de neige et de glace
Qui fertilisent les vallons.
Les rochers découvrent leur cime ; "■ ' ', ■ Dodone lève un front sublime
j^iL^*2F^ Que respectent les Aquilons ;
'"^■jH^P- Et de l'hiver tendre victime,
'^■^ Cérès , du sein de nos sillons ,
Sourit au dieu qui la ranime.
42 LETTRES SUR l'hISTOIRE PRIMITIVE
thentique d'un âge précédent auquel l'écriture alphabétique n'existait pas. Ce siècle antérieur et oublié me paraît digne d'être observé par un siècle philosophe. Des hommes neufs, placés au milieu d'une nature neuve, et qui peut-être a dégénéré; leurs sensations et leur manière de les peindre, les premiers efforts d'un génie libre et indépendant de l'art, le passage de l'état de nature à la civilisation , les premières découvertes des arts et des sciences sont des objets assez intéressants pour qu'on s'empresse de les étudier et de les développer. Ils sont plongés dans le chaos de la mythologie; c'est en séparant dans les histoires anciennes ce qui appartient aux peuples primitifs, en distinguant ce qui a été écrit dans les deux manières , que l'on pourra parvenir à tracer la ligne de démarcation. Tout ce qui est du style figuré appartiendra au premier âge; tout ce qui est de l'écriture alphabétique appartiendra au second.
Tel est l'ouvrage que je souhaiterais, monsieur, que l'on donnât à notre siècle : il détruirait beaucoup d'erreurs historiques , et donnerait à penser aux philosophes. La tradition de Moïse , ce monument le plus vénérable , et même le plus antique des temps reculés dont je parle , se montrerait, au milieu de ces recherches, comme le modèle de comparaison. L'histoire des Babyloniens, celle des Indiens et des Chinois , viendraient se dépouiller de leurs mensonges; et la vérité historique, tant attendue, sortirait enfin des ténèbres où elle est plongée.
Vous avez prouvé , monsieur, l'existence d'un peuple antérieur; et en irritant la curiosité des Français , que les charmes de votre style ont entraînés , vous avez préparé la route à ceux qui, avec moins de talents, pourraient avoir autant de courage. Déjà plusieurs savants s'occupent à étudier les vestiges de ces temps inconnus , dont la mémoire s'est conservée. Les découvertes mo-
dernes commencent à nous éclairer sur certaines traditions obscures du savoir des premiers hommes. Les tables Eugubines ont donné lieu de soupçonner que les anciens prêtres étrusques connaissaient l'art d'attirer la foudre. On ne doute plus que les temps anté-diluviens n'aient été une époque de lumière , et que l'astronomie en particulier n'ait été cultivée et perfectionnée par les philosophes de cet âge. L'astrologie , fille folle d'une mère sage, selon l'heureuse expression de Kepler, cette fausse science établie de tout temps dans l'Orient , n'est visiblement que l'astronomie dégradée. Cette foule de préceptes météorologiques tant vantés par les ancieins n'est que le résultat vrai ou faux d'observations qui avaient existé, quelques conséquences qu'en aient tirées depxiis des peuples ignorants. Les influences lunaires reconnues du temps d'Hésiode, adoptées depuis sans examen par lés autres nations, et que la philosophie moderne n'a pu nous forcer à méconnaître et à nier, ne paraissent plus une absurdité depuis les observations de M. l'abbé Toaldo. Forcés enfin de reculer les temps historiques, et de chercher à l'antiquité qui fuit devant nous une date plus profonde dans la nuit des âges, plusieurs savants distingués ont trouvé dans certaines versions de nos livres saints, qui en alongent la chronologie, des preuves de cette antiquité, qui ne peut plus être contestée.
C'est sans doute, monsieur, un travail immense que de relever cet ancien édifice dont il ne reste plus que des ruines. Je n'ai pas cette ambition ; je me borne à examiner quelques, monuments , et à ramasser des matériaux. L*es origines grecques sont une partie intéressante dea histoires anciennes; c'est celle qui nous est la plus familière; elle est confondue avec la mythologie qu on nous f?àt étudier dans l'ejEkfance, et dont le souvenir est entre-
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tenu chez nous par la lecture des poètes. C'est la partie de l'histoire ancienne sur laquelle nous avons le plus de monuments; et c'est d'elle, monsieur, que je prendrai la liberté de vous entretenir. dans une seconde lettre. Je vous exposerai les doutes légitimes qu'on doit se former sur la vérité de l'histoire primitive des Grecs, et les causes de l'erreur qui a duré pendant tant de siècles. Je désire ardemment que mes faibles essais puissent obtenir votre suffrage. Je n'ai d'autre droit auprès de vous , monsieur, que celui qu'un homme avide de s'instruire a sur les lumières de ceux qui sont en état de l'éclairer ; tout ce que je souhaite en ce moment, c'est de n'en avoir pas abusé.
Je suis avec respect, monsieur,
Votre, etc.