PRÉCIS DE L HISTOIRE
l'empreinte du despotisme, et où l'intrigue avait partout tendu ses filets. Les agents de la cour avaient déjà établi des conférences chez madame de Polignac. On y méditait les moyens de réunir les deux premiers ordres , et de tenir les communes dans un état de dépendance et de nullité. Celles-ci sentirent la nécessité de se rallier; et, par un instinct naturel qui porte les hommes à réunir leurs forces, les députés de chaque province se rassemblèrent entre eux, jusqu'à ce que le club breton absorbât tous les autres. Ceux des membres de la noblesse qui, depuis, se joignirent les premiers aux communes, se réunirent aussi dans une société où assistaient plusieurs députés du peuple. Dès les premiers jours , et même avant l'ouverture des états-généraux , les députés des communes s'aperçurent de l'humiliation qu'on leur préparait. Fidèle aux visages de i6i4, dont on avait compulsé les antiques archives, on donna aux deux premiers ordres un costume pompeux , et aux communes celui des hommes de loi, parce qu'en effet, dans les anciens états-généraux, les députés de cet ordre étaient presque tous jurisconsultes. Mais il était ridicule de faire porter cet habit à des citoyens de toutes les professions , lesquels semblaient jouer ainsi une scène comique. Ces puérilités, qui ne sont rien aux yeux des hommes sages, indisposaient à cause de l'intention qui les avait inspirées. On affecta les mêmes distinctions dans la présentation des députés au roi. On ouvrit les deux battants au clergé et à la noblesse , et le roi les reçut dans son
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cabinet : on n'en ouvrit qu'un aux députés des communes, et le roi les reçut dans sa chambre, où ils défilèrent avec rapidité, après avoir attendu long-temps, entassés dans le vaste salon d'Hercule. Cette distinction parut encore à la procession des états -généraux, où le haut clergé, tout brillant d'or, et les grands du royaume, pressés autour du dais, étalaient la plus grande pompe, tandis que le tiers-état semblait porter le deuil. Mais cette longue cohorte rejirésentait la nation; et le peuple le sentit si bien, qu'il la couvrit de ses applaudissements. Il criait, vwe le tiers-état! comme depuis il a crié, vive la nation! Cette distinction im politique fit cet effet contraire aux intentions de la cour, que le tiers-état reconnaissait ses défenseurs et ses pères dans les hommes à grande cravate et à manteau noir, et ses ennemis dans les autres. Enfin la manière dont les députés du tiers-état étaietit regardés et reçus, et les propos méprisants des gens de la cour , achevèrent de les aigrir. D'ailleurs ces hommes, qui n'étaient jamais sortis de leurs provinces , et qui venaient de quitter le spectacle de la misère des villes et des campagnes, avaient sous les yeux les témoignages des fastueuses dépenses de Louis XIV et de Louis XV, et des recherches voluptueuses d'une nouvelle cour. Ce château , leur disait-on, a coûté deux cents millions; le palais enchanté de Saint - Cloud en a coûté douze : on ne connaît pas les dépenses qu'a occasionées le petit ïrianon. Et ils répondaient : Cette magnifi-^ cence est le produit de la sueur du peuple.
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Paris était dès-lors le centre de l'opinion publique, et elle y était prononcée avec force. La cour sentit que le voisinage de cette ville immense donnerait un grand appui aux députés du peuple, et elle trouva l'occasion d'y appeler assez de forces pour l'intimider. Il y avait dans les faubourgs de Paris un honnête citoyen, nommé Réveillon, qui occupait à sa manufacture un grand nombre d'ouvriers dont il était le bienfaiteur et le père. Il leur faisait gagner tous les ans plus de deux cent mille livres, et les payait depuis trente jusqu'à cinquante sous par jour. Tout-à-coup on répand le bruit que cet homme a taxé ses ouvriers à quinze sous , qu'il a dit que le pain était trop bon pour eux , et qu'il a été chassé de son district pour ses discours inhumains. On attroupe les habitants de deux faubourgs de Paris, trompés par cette calomnie. On attire surtout dans la ville une foule d'étrangers que personne n'avait jamais vus , et qui , après avoir brûlé un fantôme qu'ils appelaient Réveillon , le condamnèrent à la mort. Ces hommes forcenés , après avoir répandu l'effroi dans la ville , se livrèrent durant la nuit à de grossières orgies , sans que la police prît des mesures pour les réprimer , ni cette nuit, ni le lendemain. Un bataillon de gardes - françaises qui était à Paris aurait remédié à tout, et on les avait employés souvent pour de bien moindres sujets. On envoya cependant quelques soldats garder la maison de Réveillon : mais ils ne purent résister à la foule qui croissait toujours. L'argent, répandu avec profusion, en
multipliant les hommes, accroissait leur audace. Enfin cette multitude, étant entrée , pilla les effets , brisa les meubles, et fit dans la maison, dans les caves et dans le jardin, tout le dégât dont elle était capable. Alors parut un appareil formidable de forces militaires. Les gardes-françaises et les gardes suisses essuyèrent long-temps les insultes et les coups de cette foule ivre et forcenée , et reçurent enfin l'ordre de se défendre, ou, pour mieux dire, de tuer. Il arriva à leur suite de la cavalerie , de l'infanterie, et du canon qui fut pointé sur le faubourg Saint-Antoine. La foule fut dissipée par la baïonnette ou par le feu, et plusieurs subirent le dernier supplice. Mais Paris vit avec indignation cet amas de forces réunies en apparence pour sa défense, et qui menaçaient en effet sa liberté. Cet excès de précaution en fit soupçonner le motif. Les soldats eux - mêmes eurent horreur du service qu'on exigeait d'eux, et de ce jour ils' devinrent citoyens. Si les agents du despotisme imaginèrent ce stratagème infernal , comme on le crut dans le temps , c'est une faute que l'on peut ajouter à toutes celles dont il se rendit coupable.
Paris n'était pas encore remis de son indignation et de son effroi , lorsque les états- généraux commencèrent. Tout était préparé pour que la distinction des ordres fût marquée; car on était disposé à la maintenir. Outre la différence du costume dont nous avons parlé et celle des places , on avait affecté une porte particulière pour les députés des communes; ils devaient passer par une