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LIVRE SECOIND

En demandant îa convocation des états -généraux, le parlement de Paris avait cédé à l'opinion publique. Personne ne pouvait la connaître aussi bien que lui, puisqu'il l'étudiait sans cesse pour s'en appuyer. Plusieurs membres de ce corps, les jeunes magistrats en particulier , aimaient véritablement la liberté : ils étaient sincères dans la demande qu'ils faisaient de la convocation des étatsgénéraux. Mais les anciens n'y voyaient qu'un moyen d'accroître leur pouvoir : c'était même le seul qu'ils pussent trouver; car la nation ne pensait plus ni que les parlements .eussent le droit de tenir les rois en tutelle , ni qu'ils fussent les étatsgénéraux réduits au petit pied. Ces magistrats crurent prévoir que ceux qui avaient demandé les états-généraux y joueraient le premier rôle, et qu'ils y entreraient investis de la confiance du peuple.

Dès que le mot eut été prononcé, et que les étatsgénéraux eurent été demandés par le parlement et promis par le roi , les événements se pressèrent et s'entassèrent. Tandis que la nation s'occupait de la douce idée d'une régénération qui désormais la mettrait à l'abri de la tyrannie, ceux qui étaient en

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possession de la maîtriser s'occupaient des moyens de conserver leur empire. Mais le colosse imposant de la majesté publique croissait chaque jour, et à ses pieds vinrent se briser successivement toutes les autorités fantastiques qui l'avaient si long-temps dominée.

Personne ne fit alors ce qu'il devait, parce que personne ne voulait véritablement Je bien public, ïi fallait sauver l'état, et chacun ne s'occupait que de soi. La cour voulait se débarrasser des parle-^ ments, et ceux-ci voulaient contrarier la cour. M. de Lamoisnon songeait à les humilier; M. de Brienne voulait être premier ministre; et, tandis que sur ce théâtre orageux se passaient tant de scènes indécentes, le peuple voyait avec indignation qu'il était toujours sacrifié aux intérêts et aux disputes des grands.

La cour exila le parlement à Troyes. Celui-ci racheta son exil en enregistrant la prorogation du deuxième vingtième, et donna ainsi la juste mesure de son patrimoine. Cependant, au milieu de ces différends entre ceux qui se disputaient l'autorité, le besoin d'argent se faisait toujours ressentir. Les parties contendantes reconnaissaient également la nécessité d'y pourvoir; et, comme c'était de là que naissait l'inquiétude, et par conséquent le courage du peuple , ceux qui voulaient l'asservir avaient besoin de faire entre eux quelque trêve. Un emprunt successif fut convenu entre le ministère et plusieurs membres du parlement, et il devait être accordé dans une séance royale, aussi convenue.

Mais chaque autorité y vint avec ses prétentions; le parlement avec celle d'opiner à la pluralité des suffrages ; le garde des sceaux , avec celle de faire enregistrer sans compter les voix, quoiqu'il dût avoir la majorité. Les magistrats s'indignèrent : quelquesuns soutinrent avec force leur prétention , l'appuyant de l'intérêt des peuples. M. d'Orléans demanda au roi s'il tenait un lit de justice , et protesta contre ces formes arbitraires. Le roi, touché toura-tour des discours éloquents de quelques magistrats et de l'insulte qu'il croyait faite à son autorité, éprouvai des mouvements contraires. L'emprunt n'eut pas lieu ; mais M. d'Orléans fut exilé , ainsi que M. Fréteau et M. Sabbatier, qui avaient parlé avec beaucoup de courage.

Quoique le parlement çût encore moins le droit de consentir les impôts pour la nation que le gouvernement de les ordonner, il fut l'objet de la reconnaissance publique. Ces actes arbitraires faisaient des magistrats autant de martyrs; et le peuple s'attache à ceux qui souffrent pour lui. D'ailleurs le parlement était alors la seule barrière au despotisme : on ne se fiait pas sur lui , mais on l'appuyait.

Le gouvernement ne faisait que des fautes. Il était alors réuni dans la personne de deux ministres , M. de Brieniie , devenu archevêque de Sens , et le garde des sceaux. Le premier était premier ministre , et entraînait la confiance du roi ; le second fut obligé de s'appuyer sur lui pour écraser les parlements, lis réunirent leurs projets comme I. 18

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ils avaient réuni leurs forces. M. de Lamoignori préparait à la magistrature deux coups qu'il jugeait terribles ; c'était la création de plusieurs grands bailliages, laquelle diminuait le ressort, le crédit et les épices des parlements; le second était la réforme des lois criminelles. Le peuple, surtout dans les provinces , devait voir ces changements avec plaisir. M. de I.amoignon y travaillait et y faisait travailler avec une constance qui tenait à son caractère. Je ne sais quel homme à vue courte proposa en même temps à M. de Brienne le projet do la cour plénière, où les édits devaient être enregistrés. C'était une réunion sans principe de princes, de pairs , de magistrats , de militaires , que l'on croyait devoir remplacer avec avantage les parlements dont s'entouraient nos premiers rois. C'était encore un coup que l'on préparait à la magistrature. Le garde des sceaux, qui en avait combattu le projet , fut obligé de céder à l'ascendant de M. de Brienne, dont il avait besoin.

Le parlement avait perdu de l'estime publique en s'opposant à l'établissement des assemblées provinciales et à l'édit en faveur des protestants, qu'il avait demandé lui-même dix ans auparavant, et qu'il ne voulait plus, parce qu'il était porté par M. de Lamoignon. La cour lui redonna du crédit. Les projets brusques de M. de Lamoignon et l'idée extravagante de la cour plénière en furent la cause. De grands mouvements se faisaient à l'approche dn mois de mai 1788 : les édits devaient être présentés à tous les parlements du royaume

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le même jour , pour éviter leur coalition : un appareil de force se préparait, et chacun attendait quelque grand événement. On le prévoyait en partie. Les projets et la haine de M. de Lamoignon étaient connus. Le parlement avait fait des remontrances inutiles; il s'agissait moins de deviner le projet que de le savoir en effet. M. d'Esprémesnil y parvint : il paya chèrement une épreuve des édits qu'on imprimait, divulgua le secret, échauffa le parlement, et fit lier les pairs et les parlements du royaume par le serment de ne pas recevoir ces édits. C'est alors qu'il fut condamné avec un de ses collègues à un exil jugé si glorieux. Le temple de la justice fut violé par la force armée , et deux mille hommes furent employés pour enlever des magistrats à la vue du peuple indigné.

Ces dispositions n'étaient pas propres à faire accueillir la cour plénière et les bailliages. Ces deux projets périrent l'un par l'autre : le premier fut couvert du mépris public, le second trouva une ligue puissante dans toute la robe : en sorte que tout se réunit contre les deux ministres. Les esprits s'élevèrent en proportion de l'humiliation qu'on leur avait préparée. Ces grands outrages faits à la justice et au bon sens parurent à la nation un outrage fait à elle-même. On avait peine à comprendre comment le gouvernement pouvait ainsi se jouer sans pudeur de l'opinion publique , et se mettre au-dessus des jugements de tout un peuple.

Mais ce n'était nullement du peuple qu'on s'oc-

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ciipait. Nous avons vu que tous ceux qui ont joué des scènes aussi violentes et aussi indécentes no^ cherchaient qu'à maintenir ou accroître leur pouvoir. On ne parlait plus des états -généraux que pour en différer la convocation , et cependant on en éprouvait tous les jours davantage la nécessité. Le gouvernement, sans argent, n'avait plus même le courage de penser à en demander. Les ministres, en prostituant l'autorité royale à leurs querelles , l'avaient en quelque manière anéantie , puisqu'ils l'avaient avilie; et le roi, qui voulait le bien et qui croyait le faire, était condamné à ne servir que les passions de sa cour.

Ce fut alors que le premier ministre, sans argent, sans moyens, sans crédit, ne faisant rien et ne pensant rien, abandonna l'autorité qui l'avait abandonné. Il se retira ; et le second de ses bienfaits, après celui de sa retraite, fut de conseiller au roi de rappeler M. Necker.

M. de Lamoignon offrit aussi sa démission. La cour aurait voulu le retenir, mais elle n'aurait jamais eu de paix avec le parlement. Il renvoya donc les sceaux , et il montra la plus grande fermeté dans sa retraite, à laquelle il s'était toujours attendu, chéri d'une famille qu'il chérissait, et de ses amis, qu'il conserva malgré sa disgrâce.

Au milieu de ce désordre du pouvoir et de l'ignorance d'une administration inhabile, la France, épouvantée de l'abîme ouvert sous ses pas , ne savait plus où déposer ses espérances. La cour s'était conduite comme font les gens en colère quand ils

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<nit tort; elle avait frappé tout ce qui s'opposait à ses volontés. La magistrature entière avait été outragée , les députés de Bretagne mis aux fers ; et le peuple de Paris, qui avait exprimé la joie publique en brûlant les effigies des deux ministres, avait été livré aux soldats et foulé aux pieds des chevaux. Un gouvernement déprédateur, devenu tyrannique et enfin atroce , teignait de sang les rues de la capitale, et faisait trembler les provinces.

Ces excès de l'ignorance irritée apprenaient au peuple que l'on se venge par du sang, et lui donnaient de terribles leçons. La France était dans une émotion générale, et tout présageait une insurrection prochaine. On demandait ces états -généraux tant promis , dernière ressource d'une nation opprimée. A l'extrémité du royaume , une province, devenue célèbre, revendiquait hautement ses droits et ceux de la nation. Elle montrait, par un appareil réfléchi de résistance, qu'il arrive enfin un moment où le peuple , outragé et méprisé , se lasse de souffrir. Déjà les troupes et les citoyens en présence annonçaient à Grenoble une scène sanglante, lorsqu'on apprit le départ des ministres et le rappel de M. Necker. A l'instant les armes tombent des mains des citoyens, ils se jettent entre les bras des soldats, et, dans des embrassements réciproques, ils se livrent aux transports de la joie et aux douceurs de l'espérance.

Tous les vœux de la nation se tournaient alors vers M. Necker, comme on attend les rayons du soleil après un long et désastreux orage. lAii seul

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pouvait éclairer enfin les ténèbres de l'administration , ranimer la confiance intériem*e , pourvoir à ses dépenses instantes pour lesquelles il n'y avait point de fonds, et rétablir notre crédit chez les étrangers qui l'estimaient. La cour elle-même en était si convaincue, que l'archevêque de Sens, la reine et M. le comte d'Artois , conseillèrent au roi de rappeler M. Necker. Il ne trouva que cinq cent mille livres au trésor royal; il pourvut sur-le-champ à plusieurs millions de dépenses urgentes , et chercha des ressources qui ne fussent pas une usurpa^ tion sur les droits des états - généraux , dont la convocation lui paraissait indispensable. Par ses conseils les magistrats exilés furent rappelés, les parlements rendus à leurs fonctions, les prisons ouvertes, et tout ce qui restait des opérations des deux derniers ministres entièrement effacé : surtout le vœu général de la nation fut exaucé , et la convocation des états-généraux fut promise. Ainsi ce ministre préparait à l'empire la liberté, en même temps qu'il le garantissait , par ses soins , des horreurs de la disette dont il était menacé.

Alors parurent au grand jour les prétentions qui, depuis, ont été la cause de si vives querelles. Le peuple , la nation , ceux qui ont reconquis le titre de citoyens, demandaient des états-généraux qui ne fussent pas vains et illusoires, comme tous ceux dont l'histoire leur était retracée. Et, par la même raison, ceux qui redoutaient cette puissance majestueuse et incommensurable d'une grande nation assemblée, ceux qui l'avaient retardée, ceux

qui avaient feint de la désirer , et tontes ces têtes serviles accoutumées au joug de toutes sortes d'usages , demandaient des états-généraux assimilés à ceux de i6i4. Le parlement surtout, qui commençait à prévoir sa petitesse future devant une aussi grande puissance . arrêta qu'on ne pouvait convoquer les états-généraux que dans cette forme : il se ressouvenait que le parlement y avait joué un rôle. Cette prétention de régler la marche de l'autorité nationale le perdit entièrement dans l'opinion publique.

Mais le tiers-état, cette portion immense d'une nation éclairée et célèbre , cette masse d'hommes qui composaient véritablement la nation , s'indignait d'être assimilé aux communes, récemment affranchies sous le règne de Philippe -le -Bel, et qu'en 1788 on voulait l'astreindre aux usages établis pour les paysans à demi esclaves de i3o2. Il était digne en effet de sentir que l'espèce humaine

était agrandie.

M. Necker, rie pensant pas que le conseil dût, au milieu de ces prétentions opposées, décider la foule des questions relatives à la convocation des états-généraux, assembla de nouveau les notables pour les consulter. Ils avaient bien mérité de la patrie ; et il présumait de leur fermeté précédente en faveur de leur impartialité future.

Durant ce temps les provinces agitées se livraient à tous les mouvements qu'excitaient dans leur sein le sentinient des maux de la France, l'indignation des outrages qu'elle avait reçus de la foule de ses

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maîtres , et l'espoir d'un meilleur ordre de choses. Le Dauphiné leur donnait un grand exemple. Après avoir repoussé avec courage les menaces sanguinaires du despotisme, il traçait avec hardiesse vin plan d'organisation du royaume. Il avait perdu ses états, ce fantôme de liberté dans un empire despotique, et il le redemandait. Les trois ordres réunis, après avoir rallié leurs forces, obtinrent du gouvernement la permission d'une assemblée légale. Alors la sagesse, cette raison des forts, présida à toutes leurs délibérations; et ils tracèrent, pour leurs états particuliers, un plan qui fut jugé pouvoir servir de modèle à toutes les autres provinces et d'élément aux assemblées nationales. Le Dauphiné excitait l'admiration et l'émulation de tout le royaume. Malgré les défenses des agents de la cour , les trois ordres se réunirent en divers lieux, et y formèrent des assemblées. Ce fut surtout dans les pays d'état que se donna la première impulsion. Là restaient un souvenir et des traces de droits antiques, de chartes, de privilèges, de réunion des ordres en une seule autorité. Versailles vit avec surprise arriver des députés de Bretagne, de Languedoc, du Vivarais, du Vélay ; surtout on y entendit pour- la première fois ce langage mâle de la liberté qui fait baisser la voix à la tyrannie. La manière dont ces députés furent reçus et le compte qu'ils en rendaient à leurs provinces accrurent le ressentiment et l'énergie des peuples.

Au même temps , et par une suite du progrès des hnnières de ce tiers-état qu'on s'efforçait d a-

vilir et qu'on feignait de mépriser , un grand nombre d'écrivains lui rappelaient ses droits. Les uns, remontant jusqu'à l'origine de la monarchie, traçaient en caractères de feu les progrès insensibles du despotisme, le pouvoir absolu de vingt tyrans, et la dégradation successive de la nation. D'autres trouvaient dans l'histoire des états -généraux des preuves suivies de l'autorité nationale, et prouvaient que la nation est le souverain. Plusieurs, s'élevant plus haut encore, et remontant jusqu'aux droits primitifs et imprescriptibles des peuples , démontraient à tous les esprits qu'il est absurde d'invoquer les abus appelés usages, devant un peuple qui est en état de revendiquer ses droits. Tous s'accordaient à dire qu'il n'y a qu'une occasion pour reprendre sa liberté; que, si on la laisse échapper , on n'en esl pas digne ; et que le déficit était le salut de la France. On répandit surtout les écrits du sage Mably, qui, dans les temps où la vérité se réfugiait dans le cabinet des gens de lettres, avait prévu, prédit, et, pour ainsi dire, ordonné les états-généraux. Son livre devint le catéchisme des Français. Un grand nombre de militaires, qui avaient assisté à la révolution des États-Unis, avaient emporté des souvenirs ineffaçables des charmes de l'égalité et de la liberté chez un peuple de frères. Ces hommes, qui étaient tous nobles, avaient appris à juger la vanité de ce titre en comparaison de celui de citoyens. Paris surtout était un foyer de lumières. Cette ville abondait en hommes instruits, dont le gouvernement, aveugle encore, ne con-

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naissait pas l'influence , ou était incapable de l'arrêter. Les cercles, les sociétés d'hommes, qui, depuis quelques années , s'étaient formées à l'instar de celles des Anglais, y parlaient de la liberté comme si déjà elle était conquise. Il était surtout une société rassemblée chez un jeune magistrat, qui, depuis, a beaucoup influé dans la révolution. Elle entretenait une correspondance active dans le royaume, et contribuait, en répandant la simultanéité des idées, à préparer la simultanéité des volontés et des forces. Le peuple enfin, qui s'aigrit des maux publics, parce qu'il en supporte tout le poids, endurait avec indignation l'épithète dédaigneuse de tiers-état^ qui lui assurait la confirmation d'une servitude constitutionnelle.

L'autorité n'avait pas assez de bras pour accabler tant d'adversaires. La liberté de la presse existait de fait : on tâchait vainement de la gêner par des ordres sourds ; les livres sortaient de partout , et plusieurs étaient écrits dans un langage populaire qui les mettait à la portée des dernières classes de la société. Le gouvernement fut enfin obligé de laisser tout écrire et tout dire. Quelques princes du sang opposèrent à tant d'écrits un mémoire, alors fameux, où étaient exposées toutes les prétentions de ce que, depuis, on a nommé V aristocratie ^ c'est-à-dire les privilèges d'un petit nombre d'hommes vivant aux dépens de tous, ou les humiliant par son autorité. Ce mémoire ne servit, comme toutes les autres imprudences des grands, qu'à accroître la résistance et la force du peuple.

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Les formes de i6i4, qui d'abord avaient paru révoltantes , étaient devenues ridicules. Le parlement s'en aperçut trop tard, et, revenant sur ses pas, il arrêta, le 5 décembre 1788, qu'en déterminant ces formes, il n'avait pas été dans son intention de déterminer le nombre respectif des députés des trois ordres. C'était une des principales questions agitées par l'assemblée des notables. Vainement M. Necker avait espéré que cette assemblée prendrait la couleur de l'opinion générale: elle était presque entièrement composée de privilégiés. L'esprit de corps y présidait; l'esprit de corps l'emporta. Le bureau de Monsieur fut le seul où il fut décidé, à la majorité des voix, que le tiers-état aurait un nombre de représentants égal à celui des deux autres réunis. C'était le vœu exprimé par toutes les communautés du royaume , qui , s'affranchissant tour-à-tour des autorités locales par les^ quelles chacune d'elles était dominée, avaient pris des délibérations et les avaient envoyées à la cour. Lt la plupart représentaient qu'en se bornant à l'égalité de représentants, elles n'observaient pas la proportion de la population , et qu'elles restaient au-dessous de leurs droits.

Mille six cent quatorze , que d'autres prononçaient seize cent quatorze, était alors le mot qui divisait les esprit> : il était dans toutes les bouches, parce que véritablement il renfermait toutes les questions qui occupaient la France et qui embarrassaient la cour. IjCS parlementaires, comme magistrats et comme nobles, avaient un double inlé-

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rét à ce que les formes de i6i4 fussent conservées. Le clergé et la noblesse y tenaient également; et le tiers-état, qui n'y voyait que son humiliation et la conservation des privilèges, avait couvert ce mot de ridicule, et l'avait voué à la proscription. Mais les notables, qui étaient pour la plupart, ou princes, ou nobles, ou grands, n'eurent pas la force de s'élever au-dessus de leurs intérêts et de leurs préjugés. Prosternés devant les formes antiques , qu'ils auraient peut-être rejetées si elles leur avaient été contraires , ils décidèrent que les divers bailliages , qui tous étaient inégaux en population, enverraient cependant un nombre égal de députés, et s'efforcèrent de maintenir la délibération par ordres et non par têtes.

C'était de cette discussion , qui agitait tous les esprits, que dépendait la destinée tout entière des états-généraux et la constitution de la France. Les deux partis, car ils étaient déjà formés, y voyaient l'un et l'autre une révolution. Les ordres privilégiés ne pouvaient se cacher que, si on délibérait par têtes, l'égalité des voix des communes, soutenue de ceux des nobles et des ecclésiastiques qui tenaient pour le tiers-état, donnerait à celui-ci la prépondérance. Ils se refusaient donc à cette mesure, et s'appuyaient principalement sur l'usage ancien et sur la forme de convocation de i6i4 • pî»' la même raison ils ne voulaient pas que les bailliages très-considérables envoyassent plus de députés que ceux dont les limites et la population étaient peu étendues.

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On peut juger de l'embarras du conseil, entre le peuple, dont les voix réunies étaient si puissantes, et les ordres privilégiés, dont l'ascendant était si fort. M. Necker, qui portait partout son caractère et sa vertu, mais que les grands et la cour fatiguaient par cette tyrannie de volonté que donne l'iiabitude de prescrire sa volonté pour règle, fit néanmoins adopter par le conseil que les députés aux états -généraux seraient au moins au nombre de mille; qu'il serait en raison composé de la population et des contributions de chaque bailliage; que le nombre des députés du tiers-état serait égal à celui des deux autres ordres réunis. Ces décisions furent la base des convocations. Quant à la question de la délibération par ordres ou par tètes , et par conséquent de la division ou de la réunion des chambres , le conseil n'osa la décider. Il ne le devait pas, car la scission se serait faite entre les ordres avant les états-généraux, et peut-être n'auraient-ils pas eu lieu. Cette décision fut renvoyée aux étatsgénéraux eux-mêmes, c'est-à-dire aux deux partis quand ils seraient en présence. C'était donner réellement la victoire au plus fort , ainsi que l'expérience l'a prouvé. Aussi la fureur et les cabales se réveillèrent à la cour contre M. Necker; comme si, dans une convocation demandée par la volonté générale, il n'avait pas dû la consulter; comme s'il n'avait pas été prouvé par l'expérience qu'il était plus prudent d'écouter l'opinion publique que de la choquer , pour reculer ensuite devant elle ! On lui faisait encore un crime d'avoir admis un nombre

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aussi considérable de curés, que chacun jugeait devoir être favorable au tiers-état , dans lequel ils avaient pris naissance; mais on oubliait tout ce que Tesprit de corps devait mettre de contre-poids dans la balance. La scission qui se fit entre le tiersétat et les deux autres ordres dans la plupart des assemblées de bailliages annonça que le schisme politique était prononcé, et qu'il s'élèverait de grands combats entre l'intérêt public et les privilèges.

Ces assemblées, qui mirent en mouvement six millions d'hommes, furent un nouveau foyer de lumières pour le tiers-état. La noblesse et le clergé, dans des chambres séparées, y rédigeaient des cahiers, dont l'objet était de demander leur avantage d'abord, et le bien public ensuite. Tous renoncèrent cependant à leurs privilèges pécuniaires : ils consentaient à payer les impots comme les autres sujets. Les cahiers du tiers, rédigés à la hâte et dans l'espace de quelques jours , demandaient la suppression de plus d'abus que l'assemblée nationale, en deux ans de temps, n'a pu en détruire, et une réforme plus grande qu'elle n'a pu l'espérer; car, quoiqu'on n'osât alors porter ses espérances jusqu'aux événements qui ont eu lieu depuis, quoique l'assemblée nationale ait fait de ces réformes radicales qui ont fait crouler à la fois tous les abus dont l'abus principal était surchargé, le recueil des cahiers du tiers -état renferme encore une foule de demandes importantes qui sont renvoyées à la postérité. Mais tous s'accordaient à

demander une constitution , la liberté , que la nation reprît ses droits, et que le trésor public ne fût plus livré aux déprédations de la cour. Chaque corps entendait cependant que les fruits de cette liberté fussent pour lui , et demandait la conservation de ses privilèges. Ces discordances annonçaient évidemment que les états-généraux ne feraient rien, ou qu'ils feraient tout si le tiers -état l'emportait. Dans chaque ordre on choisit des députés qui fussent en état de défendre ses droits ou ses prétentions. Ceux du tiers-état partirent accompagnés des bénédictions du peuple, qui leur offrait pour leur retour ou des couronnes ou l'ignominie.

Tandis que tous les esprits étaient ainsi agités par les plus grandes passions, la cour prévoyait assez que l'orage tomberait sur elle. Mais la publication des cahiers du tiers, ses prétentions, les écrits sans nombre qui étaient répandus , tout lui fit sentir la nécessité de rallier contre cet ordre toutes les autorités et tous les corps. M. Necker aurait désiré que les états-généraux fussent convoqués à Paris : mais le roi préféra Versailles, où la commiuiication entre la cour et les députés devait être plus prompte et plus facile : peut-être la cour pensa-t-elle y trouver plus de moyens de les gouverner. Les députés du tiers -état s'y présentaient cependant avec désavantage; car, envoyés de tous les coins de la France , et la plupart connaissant peu le monde, ils se trouvaient transportés tout-à-coup dans une ville où tout portait

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