‹ Œuvres, précédées d'une notice sur sa vieChapitre 29 sur 34 · I. lO · texte numérisé non relu

I. lO

3oG PRÉCIS DE l'hISTOIRK

« roi. "TiC président lui répond que les représentaii(.»» du peuple ne reçoivent des ordres de personne; que du reste il va prendre ceux de l'assemblée. Mais le bouillant Mirabeau, prévenant la délibération , lui adressa ces fameuses paroles , que tout le monde sait par cœur : « Allez dire à ceux qui vous envoient « que nous sommes ici par la volonté du peuple, « et que nous ne quitterons nos places que par « la puissance des baïonnettes. » Quand le grandmaître des cérémonies se fut retiré, la délibération commença. M. Camus, le premier, éclatant contre le despotisme de ce lit de justice appelé séance royale, attentat à la liberté des états-généraux, fit la motion à l'assemblée de persister dans ses arrêtés, qu'aucune autorité ne pouvait annuler. Plusieurs membres l'appuyèrent avec la même force : et l'abbé Sieyes, se résumant froidement au milieu de l'indignation générale , « Messieurs, dit-il , vous « êtes aujourd'hui ce que vous étiez hier, » L'assemblée décréta qu'elle persistait dans ses arrêtés. Et cependant, comme cet acte despotique, inspiré au roi, annonçait assez que la cour ne s'en tiendrait pas là, que la liberté personnelle des députés pouvait être violée, et que déjà des bruits en avaient couru, l'assemblée nationale déclara la personnes de cViaque député inviolable; que tous ceux qui oseraient attenter à leur liberté étaient infâmes, traîtres à la patrie, et coupables de crime capital, et se réserva de poursuivre tous ceux qui seraient auteurs ou exécuteurs de pareils ordres.

M. Necker fut le seul des ministres du roi qui

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n'assista point à cette séance, soit qu'il en prévît les funestes effets, soit qu'il fût instruit des moyens préparés pour la soutenir. On crut qu'il quitterait le ministère dont, la veille, il avait offert sa démission. Un grand nombre de députés des communes se rendit chez lui pour l'engager à rester, lorsque la reine le fit appeler, et qu'il promit au roi de ne pas quitter sa place. Les citoyens qui avaient suivi le roi après la séance, ceux qu'amenait une curiosité inquiète, inondaient les cours du château, la galerie, les appartements ; la crainte et le désespoir les agitaient; tout retentissait de leurs murmures. L'allégresse fut générale quand on apprit, de la bouche même de M. Necker, qu'il restait dans le ministère.

Tel fut donc l'effet de la séance royale, si contraire à celui que les ennemis du bien public en avaient attendu , que M. Necker n'en devint que plus cher au peuple , et que les députés eux-mêmes se rapprochèrent de lui. Elle fit si peu d'effet sur !a majorité du clergé, que celle-ci se rendit le lendemain à l'assemblée nationale, dont la séance fut aussi tranquille que s'il n'y avait jamais eu de séance royale. Le 25, la minorité de la noblesse se réunit, et les noms de ces quarante-sept membres généreux , parmi lesquels était M. le duc d'Orléans, devinrent chers à la nation. Que Je les plains ! disait de bonne foi un homme de la cour ; voilà quaranteseptj'amilles déshonorées , el auxquelles personnes ne voudra s'allier.

La minorité du clergé se tenait encore dans la

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chambre où elle prenait quelques délibérations inutiles; la majorité de la noblesse délibérait aussi dans la sienne : mais ces fractions de pouvoir disparaissaient devant la majesté de l'assemblée nationale : ce grand flambeau éclipsait tous les autres; il servait de ralliement à la nation. Tout pressait donc une réunion , devenue indispensable depuis que l'autorité du despotisme avait reculé devant l'immobilité d'une poignée d'hommes libres. Le roi écrivit aux présidents de la noblesse et du clergé pour les inviter à se réunir à l'assemblée des étatsgénéraux, afin de s'y occuper librement de sa déclaration du 23, Le clereré obéit sans examen ; mais la noblesse s'indignait d'une proposition qui lui faisait perdre tout le fruit de sa résistance, lorsque son président lui lut des fragments d'une lettre du comte d'Artois. Il faisait entendre qu'il fallait se réunir, parce que la vie du roi était en danger. On le croit ou on feint de le croire; tout cède à ce motif ; et les deux ordres se réunissent à la salle commune du 27 juin , quatre jours après la séance royale, qui avait défendu cette même réunion.

Au bruit de cette nouvelle, les habitants de Versailles , si cruellement agités depuis plusieurs jours, accourent au château de toutes les parties de la ville. Les gardes étonnés se disposaient à fermer les grilles, lorsque les cris de vive le /w leur annoncent que c'est la joie qui rassemble tout ce peuple. Les flots de citoyens se succèdent, et la ville entière est entraînée par l'enthousiasme dans les vastes cours du château. On demande le roi et

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la reine. Us se présentent au balcon , reçoivent des bénédictions de cette foule immense, qui de là se transporte chez M. Necker, chez M. de Montmorin, chez M. d'Orléans, chez M. Bailly. Le soir la ville fut illuminée, et la nuit se passa dans des réjouissances.

Cependant la réunion des ordres ne fit qu'aigrir davantage ceux qui avaient résolu de tout renverser, plutôt que de voir continuer les états -généraux. Us sentaient que leur règne allait finir pour faire place à celui de la loi , et que la source des déprédations et des abus allait être tarie. I^a fureur et l'extravagance réunies leur firent concevoir le plus barbare projet , celui de dissoudre rassemblée nationale au prix de tout le sang qu'il en pourrait coûter. Paris les embarrassait; Paris, cette capitale immense qui n'est pas une ville, mais une nation. Depuis huit jours il était dans une agitation extrême. Le Palais-Royal était le rendezvous de ceux des citoyens qu'occupait vivement la chose publique, il ne désemplissait ni le jour ni la luiit. A chaque heure, à chaqu<? moment on y portait des nouvelles de Versailles, et dos périls qu'avaient courus leurs députés, et de leurs succès et de leurs craintes sur l'avenir. La famine même s'y faisait craindre; le pain y était, ainsi qu'à Versailles, d'une mauvaise qualité. Au milieu de cette angoisse générale, on y apprend que des troupes arrivent de partout, qu'elles environnent Paris et Versailles, €t que, disposées autour dexes deux villes, elles les tenaient en quelque manière bloquées. Ce sont

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en particulier des troupes étrangères qui sont appelées ; on fait avancer à grands frais du canon des frontières; on dispose tous les préparatifs d'un camp ; et c'est le général le plus renommé de France, le maréchal de Broglie, qui doit commander l'armée destinée à combattre, ou plutôt à massacrer les Français, s'ils osent faire résistance.

Paris, dépourvu de subsistances, se voyait à la veille d'être épuisé par la famine et subjugué par l'épée ; les mouvements inévitables pour l'exécution d'un si grand dessein accroissaient encore les alarmes. A Versailles, des troupes allemandes, des hussards, des canonniers, paraissent rassemblés pour dissiper les états-généraux ou pour repousser tous ceux qui oseraient en protéger l'enceinte. Eniin les conspirateurs, se croyant sûrs de leurs succès, s'en vantaient hautement; et, ne doutant pas qu'une populace qu'ils méprisaient ne fût aisément écrasée par des officiers-généraux et par une armée de cinquante mille hommes, ils laissaient transpirer que l'assemblée nationale allait être dissoute , et plusieurs députés- rebelles livrés à la rigueur des lois.

A ces mouvements et à ces bruits la capitale entière n'eut qu'un sentiment, et ce n'était pas une populace ignorante et tumultueuse , c'était tout ce que cette ville célèbre renferme d'hommes éclairés ou braves de tous les états et de toutes les conditions. Le danger commun avait tout réuni.

Les femmes qui, dans les mouvements populaires, montrent toujouis le plus d'audace, encou-

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1 ageaient les citoyens à la défense de leur pairie. Ceux-ci, par un instinct que leur donnaient le danger public et l'exaltation du patriotisme, demandent aux soldats qu'ils rencontrent s'ils auront le courage de massacrer leurs frères, leurs concitoyens, leurs parents, leurs amis. Les gardes-françaises les premières, ces citoyens généreux, rebelles à leurs maîtres, selon le langage du despotisme, mais fiilèles à la nation , jurent dé ne jamais tourner leurs armes contre elle. Des militaires d'autres corps les imitent : on les comble de caresses et de présents. On voit ces soldats qui avaient été amenés pour l'oppression de la capitale, et par conséquent du royaume, se promener dans les rues en embrassant les citoyens. Ils arrivent en foule au Palais-Royal , où tout le monde s'empresse de leur offrir des rafraîchissements; et chacun emploie tous les moyens qu'il juge propres à détacher les soldats de l'obéissance arbitraire, pour les réunir à la cause commune. On apprend cependant que quelques-uns d'eux vont être punis d'avoir lefusé de tirer sur leurs concitoyens, que onze gardes-françaises sont détenus aux prisons de l'Abbaye, et vont être transférés à Bicétre, prison des plus vils scélérats. Leur cause devient la cause publique. On court les délivrer ; la foule grossit en marchant; on force les prisons, ou entre, on les délivre, et ils sont amenés en triomphe au Palais- Royal , qui devient leur asile. Les hussards et les dragons, qui avaient reçu ordre de charger les citoyens, posent les armes et se joignent à eux; et

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l'on entend partout les cris de vwe la nation! car, depuis la constitution des communes en assemblée nationale, c'était le cri de la joie publique, et l'on ne disait plus vwe le tiers-ètatl Enfin l'on envoie une députation à l'assemblée nationale pour demander son intercession auprès du roi; et l'assemblée, en invitant les citoyens de Paris à rentrer dans l'ordre , recommande les soldats à la clémence ^ du monarque. Ceux-ci se remirent en prison; le roi leur fit grâce, et tout parut calmé.

Il s'en fallait de beaucoup cependant que les esprits fussent tranquilles; les préparatifs de destruction s'accroissaient chaque jour. L'assemblée nationale était instruite des alarmes des citoyens de Versailles et de Paris, et chaque membre recevait des avis particuliers qui inspiraient de justes terreurs. A tout moment, les gardes -du -corps étaient à cheval; la garde suisse entourait le château ; des troupes allemandes étaient postées à cette partie du château de Versailles appelée l'Orangerie, et l'on savait que les canonniers avaient eu ordre de se tenir prêts : on ignorait encore qu'ils avaient déclaré qu'ils ne tireraient ni sur l'assemblée nisur les citoyens. On comptaitaux en virons deParis les régiments étrangers de Royal-Cravate, Royal-Pologne, Helmstatt, les régiments suisses de Diesbach, Sallissamade et Châteauvieux , les hussards de Berchiny, Esterhazy, Royal - Dragons ; les régiments de Provence et de Vintimille, ceux de Besançon et de la Ferté. D'autres troupes étaient à portée de les renforcer. L'assemblée nationale ne pouvait

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garder le silence , au moment encore où, malgré ses réclamations , l'entrée de ses tribunes était défendue aux citoyens, dans cette salle où les soldats n'auraient dû recevoir des ordres que de l'assemblée. Elle demanda donc au roi de retirer ses troupes, qui alarmaient les citoyens et qui gênaient la liberté des représentants de la nation. L'on inspira au monarque une réponse qui renfermait un refus assaisonné d'une espèce de raillerie cruelle. Il répondit que le rassemblement de ces troupes avait pour objet de maintenir la sûreté de Paris, et de protéger la liberté de l'assemblée : mais que si elle en prenait de l'ombrage, le roi pourrait, si elle voulait, la transférer à Noyon ou à Soissons , et qu'il se transporterait lui-même à Compiègne. C'était proposer à l'assemblée de s'exposer un peu davantage, et de se placer entre l'armée de Paris et les troupes de Flandie et d'Alsace : c'était lui dire qu'elle pouvait s'écarter si elle voulait , mais que les troupes ne bougeraient pas. En vain'Mirabeau représenta à l'assemblée que la réponse du roi était un refus qui exigeait de nouvelles instances; qu'elle n'avait pas demandé de s'en aller, mais que les troupes se retirassent, et que, se fier aux ministres et aux conseils du roi, c'était se livrer à ses ennemis : la confiance tpie l'on avait en la vertu du roi l'emporta, et l'assemblée n'insista point.

C'était le 1 1 juilh't que le roi avait fait cette réponse, et le 11 on porta le premier coup par le renvoi de M. Necker, ([ui reeul ordre de gardei- le secret, et de sortir du royaume dans vingt-quatre

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heures. 11 partit le soir même; et, quoiqu'il se retirât à Copet, il prit la route de Bruxelles, afin de mieux déguiser son départ. Ainsi fuyait en exil celui auquel le roi avait refusé sa démission vingt jours auparavant, et que la reiiie et lui avaient engagé à rester dans le ministère. Il fuyait emportant avec lui la confiance de la nation.

Le lendemain on apprend cette nouvelle à Versailles, et que MM. de Breteuil, Foulon, La Galésière, La Porte et le maréchal de Broglie devaient composer le conseil du roi. A ces nouvelles tous les yeux se dessillèrent, et l'on s'attendit à voir frapper le coup dont la sourde menace courait depuis quelques jours. L'assemblée ne devait pas se réunir ce jour-là, et, le péril commun ayant rassemblé néanmoins un certain nombre de députés, ils ne crurent pas pouvoir délibérer. Mais il est impossible de dépeindre le mouvement immense qui tout -à -coup souleva la ville entière de Paris. On y prévit tout ce à quoi il fallait s'attendre; l'assemblée nationale dissoute par la force, et la capitale envahie par l'armée. Les citoyens accourent au Palais-Royal, leur rendez-vous accoutumé; la consternation les y avait conduits; la fureur commune s'y alluma, mais telle qu'elle dut se communiquer en un moment dans cette vaste et populeuse enceinte. La première victime du despotisme devint l'idole et la divinité du jour. Les citoyens piennent un buste de M. Necker , ils y joignent celui de M. d'Orléans, dont on disait aussi qu'il allait être exilé, et les promènent dans Paris sui-

vis d'un immense cortège. Les soldats de Royal- Allemand reçoivent ordre de charger, et frappent de leurs sabres ces bustes insensibles : plusieurs personnes sont blessées. Le prince de Ijambesc était sur la place de Louis XV avec des soldats de Royal-Allemand ; le peuple lui jette des pierres; alors il se précipite le sabre à la main et blesse un vieillard qui s'y promenait. Tandis que les femmes et les enfants effrayés poussent mille cris, le canon tire, et tout Paris est sur pied, et crie aux armes; le tocsin sonne, les citoyens enfoncent les boutiques des armuriers.

Us battent une compagnie de Royal- Allemand, et l'émotion continue durant toute la journée, jusqu'à ce que, la nuit étant survenue, des brigands, apostés hors de Paris, brûlent les barrières, entrent tlans la ville, et courent les rues, que remplissaient heureusement des patrouilles de citoyens, de gardes-françaises et de soldats du guet. Tout-à-coup une heureuse pensée était venue à quelque bon citoyen ; elle devint un foyer de lumières et sauva la ville de Paris. Paris avait deux cent mille bras pour le défendre, mais il n'y avait point de têtes pour commander. A la voix d'un citoyen généreux les électeurs sont convoqués; au péril de leur vie ils s'emparent avec courage de l'autorité , et les citoyens leur obéissent avec confiance.

Durant cette journée de deuil et de consternalion les conspiT'ateurs se livraient aux mouvements d'une joie criminelle. A Versailles, dans celte Orangerie où étaient logés, ou, pour mieux dire, em-

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l)usqués les soldats allemands de Nassau , au son de leurs instruments s'égayaient des princes, des princesses , des favoris , des favorites. Ils comblaient les soldats de caresses et de présen,ts : et ceux - ci , dans leurs brutales orgies, se promettaient la dispersion de l'assemblée nationale et l'asservissement du royaume. Nuit désastreuse, où des courtisans mêlaient leur danse au son de cette musique étrangère, et se réjouissaient à la pensée du massacre!

Le lendemain le jour n'eut pas plus tôt paru , que les citoyens de Paris suivirent avec activité leur projet de la veille. Des brigands avaient pillé la maison de Saint-Lazare : on les chasse; les tocsins sonnent ; chacun se rend dans son district pour se faire inscrire ; on dépose la commune pour en former une nouvelle ; on prend tous les fusils des armuriers ; on forge des épées, des sabres, des haches, des piques, des instruments de toute espèce : le garde-meuble est forcé, et chacun emporte ce qu'il peut des armures antiques qui y étaient déposées : on prend trente mille fusils cachés dans l'Hôtel des Invalides et six pièces de canon ; et le lendemain soixante mille hommes étaient armés , enrôlés, distribués par compagnies, tandis que les électeurs, infatigables , prenaient des soins pour que le cours des subsistances ne fût pas interrompu.

Dans le même temps, l'assemblée nationale envoyait au rpi pour l'avertir du danger que courait la chose publique si les troupes n'étaient éloignées de la capitale ; et les députés offraient d'aller à Paris se jeter entre elles et les citoyens. Mais le roi

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lui répondait que lui seul pouvait juger de la nécessité de ces troupes; qu'il n'apporterait aucun changement à ses dispositions , et qu'il était inutile que les députés allassent à Paris, où leur présence ne ferait aucun bien. Alors elle décréta que M. Necker et les autres ministres qui venaient d'être éloignés emportaient son estime et ses regrets ; qu'elle insisterait toujours sur l'éloignement des troupes et sur l'établissement des milices bourgeoises, et déclara que nul pouvoir intermédiaire entre elle et le roi ne pourrait exister. Enfin elle rendit les ministres actuels responsables de tous les événements, et menaça de la' loi quiconque oserait prononcer le mot infâme de banqueroute. Elle résolut enfin de continuer sa séance durant la nuit.

Tant de courage et de moyens réunis de la part du peuple et de ses représentants ne suffisaient pas cependant pour décider la cour à renoncer à ses projets. Le refus du roi, qui avait affligé l'assemblée nationale, porta le désespoir dans Paris. Les habitants crurent que leurs ennemis avaient décidé de les perdre, et ils se résolurent à vaincre ou à périr. Alors sortirent de la foule animée (juelques-ims de ces hommes de courage, qui ne manquent presque jamais dans les grandes occasions, et qui prennent naturellement la place qui leur est due. Des voix se font entendre; elles crient qu'il n'y aura ni paix ni liberté tant que la Bastille subsistera. Mille voix le répètent; et l'on n'entend plus que ce cri, qu'il faut aller prendre la Bastille. Launay, qui commandait ce boulevard de terreur, on

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avait de longue main augmenté la défense , et venait de recevoir des ordres de Besenval , de tenir l)on jusqu'à ce qu'il reçût du secours. Mais pouvait-il résister à l'impétuosité française et au cou-

, rageux acharnement de la moitié de Paris, qui accourut devant la forteresse ? On le somme de la rendre : il feint de l'accorder; des citoyens sont introduits dans la cour, et on leur tire dessus. Alors la fureur de ceux qui étaient dehors monte à son comble, et bientôt, par des prodiges de valeur, les citoyens qui s'étaient le plus avancés rompent les chaînes du pont-levis , et prennent , en quelques heures, cette place qu'une armée et le grand Condé avaient inutilement assiégée pendant vingt-trois jours. Les fastes de la nation ont consacré leurs noms immortels sous la dénomination «générale de vainqueurs de la Bastille. Launay, pri- .sonnier, est conduit à l'Hôtel-de-Ville à travers des flots d'un peuple que la colère transportait, ses conducteurs mettant à le défendre autant de courage qu'ils en avaient mis à s'emparer de ses tours; mais après une heure de marche et de résistance , Launay fut massacré au pied de l'escalier de l'Hôtel-de-Ville , au moment où il allait être sauvé. Dans le même temps on découvre que de Flesselles , prévôt de Paris , était d'intelligence avec Launay ; on

'^ lui en avait fait des reproches à l'Hôtel-de- Ville : il s'évade , mais au bout de la place il reçoit un coup de pistolet, on lui coupe la tête, et cette tête sanglante et celle de Launay sont promenées dans Paris à la pointe d'une pique.

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La nuit survint sur ces entrefaites, et, le bniit ayant couru que les troupes allaient entrer par la barrière d'Enfer , le tocsin sonne : chacun prend ses armes et court à son quartier : on traîne les canons; on court à la barrière, où l'on fait plusieurs décharges d'artillerie ; toutes les maisons sont éclairées"; on dépave les rues pour en porter les pierres dans les appartements , et les femmes se préparent à en écraser les soldats. Tant de courage et d'activité sauvèrent encore une fois les citoyens.

A Versailles la cour ne voulait pas croire la prise de la Bastille; car, de tout temps, elle avait été jugée imprenable. Mais l'assemblée nationale attachait un grand caractère à ce^s circonstances, en créant un comité chargé de présenter uh plan de constitution pour le peuple, dans le temps même où la cour s'occupait à le remettre sous le jous;^. Cependant l'assemblée envoya deux fois au roi , et deux fois le roi répondit d'une manière vague , sans accorder le renvoi des troupes. Alors elle se décide à passer une seconde nuit, et à tenir séance jusqu'à ce qu'elle eût obtenu sa demande. Cette nuit, si déchirante pour ceux qui portaient sur leurs têtes toute la confiance et tout l'espoir de la patrie, ils la passèrent dans une inquiétude aussi grande que la précédente, moins affectés de leur danger personnel que des maux auxquels la France allait être livrée, s'il leur arrivait le moindre mal; tandis que la plupart des députés cherchaient sur des bancs, sur des tables, sui" des t.ipis, le som-

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meil que demandait la nature , et qui fuyait de leurs yeux, M. de Liancourt, l'un d'eux, sauvait l'état : il était grand-maître de la garde- robe, estimé du roi et de tous les honnêtes gens, et portait la patrie dans son cœur. Il se rendit chez le roi durant la nuit, tandis qu'il n'était pas investi de ses conseils perfides ; il l'éclaira sur la situation de la France, et sur les dangers que couraient le roi luimême et la famille royale, s'il ne changeait les mesures désastreuses qu'on lui avait inspirées. Il ne faut à Louis XVI que des conseillers dignes de son cœur, ami du bien. Monsieur, frère du roi, appuya les discours de M. Liancourt ; et le roi se rendit le lendemain à l'assemblée nationale, sans pompe et sans cortège , au moment où elle allait lui envoyer une nouvelle députation. Le peuple, qui était sur ses pas , gardait ce silence morne dans lequel nos rois ont toujours trouvé des leçons. L'assemblée observa la même contenance ; mais quand le roi eut annoncé qu'il voulait être un avec la nation , qu'il se fiait à ses représentants , qu'il avait donné ordre aux troupes de s'éloigner de Versailles et de Paris , et qu'il ouvrait une communication libre entre l'assemblée et lui , tous les cœurs furent soulagés de leur longue oppression. Le roi sortit accompagné de tous les députés, qui le suivirent jusqu'au château, au milieu des acclamations et de la joie universelle.

L'assemblée nationale nomma une députation pour porter à Paris ces heureuses nouvelles , tandis qu'elle insistait toujours auprès du roi pour

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léloignement de ses nouveaux ministres, et que Paris, voulant consolider la liberté dont il commenrait à jouir, avait choisi pour maire M. Bailly, et pour commandant général de la garde nationale M. de La Fayette. Ces (Jeux nouvelles dignités ne pouvaient mieux convenir qu'à celui qui avait présidé si glorieusement l'assemblée nationale dans des moments aussi difficiles, et au célèbre ami de Washington. Les députés arrivés à Paris jouirent avec étonnement et avec une émotion continuelle du spectacle le plus beau qui puisse être offert à des hommes passionnés pour la liberté, et qui brûlent de la donner à leur patrie.

Ce Paris, naguère le théâtre de scènes sanglantes^ et qui, deux jours auparavant, s'attendait au sac et au pillage , était livré aux transports de la plus vive allégresse. Les rues remplies de monde , et les fenêtres de spectateurs sur le passage des députés, les fleurs que l'on jette sur leurs pas , les bénédictions dont on les comble, les doux noms de sauveurs, de pères de la patrie, qui retentissent à leurs oreilles, les mères qui leur présentent leurs enfants, et qui les serrent eux-mêmes dans leurs bras, les applaudissements tumultueux et répétés j l'enthousiasme passionné de ces hommes déjà libres, l'ivresse et la cordialité de leurs épanchements , et , au milieu de ces objets si doux , l'appareil terrible de cent mille hommes armés, dont les bouches guerrières répétaient ces cris, vii^e le roi! vive la nation ! ce spectacle consolait les députés de leurs longues sollicitudes. L'Hôtel-de- Ville , la

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cathédrale furent témoins de nouvelles scènes attendrissantes, et ils retournèrent en présenter le tableau à l'assemblée nationale.

Il manquait un bonheur après tant d'autres; c'était le rappel de M. Necker. Les nouveaux ministres s'étaient retirés d'eux-mêmes. Le roi rendit M. Necker aux vœux des citoyens : la nouvelle en fut portée à l'assemblée; et le roi fît annoncer en même temps qu'il se rendrait le lendemain à Paris. L'assemblée nationale y envoya de nouveau une députation, que cette ville avait déjà demandée pour calmer de nouvelles inquiétudes qui se dissipèrent.

Nulle ville au monde ne peut offrir un spectacle semblable à celui de Paris agité par une grande passion, parce que, dans aucune , la communication n'est aussi prompte , ni les esprits aussi actifs. Paris renferme dans son sein des citoyens de toutes les provinces, et du mélange de ces caractères divers se compose le caractère national, qui se distingue par une étonnante impétuosité. Ce qu'ils veulent faire est fait. A deux heures après minuit la députation de l'assemblée arriva à Paris ; et à sept heures du matin , une haie de cent cinquante mille hommes , sur trois ou quatre de front, était formée de Passy à l'Hôtel-de-Ville. Cette multitude enrégimentée attendait le roi. En vain la famille royale chercha à l'empêcher de partir et à lui inspirer des terreurs : il fut inébranlable ; car il se fiait à son peuple et à sa conscience. Il savait bien et nous savions aussi que ce n'était pas de

lui qu'étaient venus tant de conseils pernicieux qui avaient pensé allumer la guerre civile. I.e roi, dans un équipage peu fastueux, et simplement vêtu, entra avec cette confiance qui lui est naturelle : les députes l'accompagnaient à pied. Mais ce n'était plus le spectacle de la veille , cet abandon délicieux de nos cœurs qui surabondent de joie. Le souvenir du passé , l'incertitude de l'avenir, le sentiment oppressif d'une calamité réelle et secrète, retenaient, par un concert unanime, les expressions d'une joie qui ne pouvait être entière. On n'entendait que le cri de vwe la nation! c'était les oracles de la volonté publique , qui demandait que la nation fut heureuse et libre. Cependant le roi , qui avait été frappé du spectacle le plus imposant qui puisse être offert au chef de tant d'hommes, fut touché à l'Hôtel-de- Ville des discours éloquents qui lui furent adressés par le maire, par le président des électeurs, et par M, de Lally Tolendal. «Mon peuple, dit- il d'un ton « ému, mon peuple peut toujours compter sur mon « amour. » Il prit la cocarde nationale des mains du maire, et parut à la fenêtre de l'Hôtel-de- Ville , portant ce signe de l'alliance qu'il contractait avec la nation. Ce fut alors que ce peuple confiant, et qui n'attendait qu'une preuve de l'amour du roi , se livra aux éclats de la joie la plus vive; les cris de vive le roi retentirent partout; le canon annonça l'heureux moment tant attendu ; et le roi , retournant à Versailles , ne vit plus que les témoignages d'une joie qui allait jusqu'à l'ivresse : tant les rois

ai.

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ont peu à faire pour s'attirer l'amour des peuples?

Ce fut ainsi qu'échoua l'un des plus horribles complots qui aient été ourdis contre une nation. Cependant les suites de ces événements devaient être proportionnées à leur grandeur. On a vu dans cette courte histoire , que , depuis plusieurs années , la Gour, dont tout le monde était las, et qui pourtant voulait conserver ses abus, luttait avec désavantage contre l'opinion publique. Par un des malheurs attachés au trône, elle se couvrait toujours du nom du roi ; elle opposait ce bouclier à tous les traits qu'on lui lançait , et se servait ensuite de la main royale pour lancer des traits à son tour. Elle persuadait au monarque que tout ce qui était dit et fait contre elle était dit et fait contre lui. Ainsi ce prince, dont les mœurs étaient naturellement simples et sévères , qui n'aimait pas le faste , dont les besoins étaient bornés , et qui n'avait d'autre désir que de voir les peuples heureux , couvrait néanmoins de son nom une foule d'iniquités. Cependant on lui dictait toujours des démarches exagérées, que toujours il était obligé de rétracter; sans cesse on l'amenait à la charge contre l'opinion publique avec toute la force du despotisme , et sans cesse il était obligé de reculer devant cette phalange invincible et qui avançait toujours. Tout le monde rendait justice au roi; mais on s'aigrissait contre la royauté ; et la cour , diminuant le respect que l'on portait au trône , faisait gagner à la liberté tout ce qu'elle faisait perdre au despotisme.

Ceux qui, pour se soutenir, s'attachèrent à elle

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furent nécessairement entraînés dans la même déroute. Le haut clergé ne put y résister; et, bien que la cour trouvât dans ses conseils quelques-unes de ces vieilles ressources qui sont familières à l'Église, cette alliance ne servit encore qu'à les perdre tous deux par le rapport connu de Leurs mœurs. La noblesse de la cour entraîna avec elle toute la noblesse de province , dont auparavant elle était haïe et même méprisée. De bonne heure on parvint à persuader à tous les nobles qu'ils devaient faire ligue commune avec l'autorité : et par cette guerre de tous contre le tiers-état, celui-ci resta convaincu que , s'il n'était pas tout , il ne serait rien. D'autres hommes à abus n'étaient pas encore de la ligue, mais ils se disposaient à y entrer par le pressentiment de ce qu'ils pouvaient perdre ; et le royaume avait deux partis bien prononcés^ celui de la cour et celui du peuple. De là sont venus les noms d'arisiocrates et de démocrates , de royalistes et de patriotes.

Cependant cette dernière victoire du peuple sur la cour occasiona une grande convulsion au royaume , comme ces éruptions du Vésuve qui produisent au loin de vastes ébranlements. Tous ceux qui, à la cour, craignaient les vengeances populaires , ou les poursuites juridiques contre la conjuration , se hâtèrent de fuir sous diverses sortes de déguisements. Les ministres disparurent. M. Foulon se fit passer pour mort. Madame de Polignac et sa famille prirent la route de Bâle , où .le hasard leur fit rencontrer M. Necker. Le maréchal

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de Broglie se réfugia à Luxembourg , et les principaux officiers de son armée s'occupèrent à chercher des asiles. Enfin M. le prince de Condé et M. le comte d'Artois s'enfuirent aussi , et portèrent chez les étrangers leur haine pour la France, et cette longue fureur que le temps n'a fait qu'accroître, M. de Galonné, que ramenait à Paris sa haine contre M. Necker, et sa rage contre les Français, qu'il allait , dit - on , gouverner , se rabattit sur Bruxelles , où la dernière et longue erreur des princes a voulu qu'ils aient eu recours à ses conseils. C'était toujours la cour de France : mais elle ne conspirait qu'au-dehors , et le peuple en était momentanément soulagé. La reine et Monsieur restèrent seuls sur les débris ; l'une décidée à persévérer et l'autre à voir et attendre.

Cependant le peuple irrité, ce peuple qui, tout^ à-coup et par tant de fautes consécutives, franchissait en un jour le passage dangereux de l'esclavage à la liberté , se vengea sur les nobles d'une conjuration où tout lui faisait soupçonner qu'ils étaient presque tous entrés. Nous l'avons dit, et c'est la clef de tous ces événements, c'était la guerre entre le bien public et les privilèges. M. Foulon est arrêté, conduit à Paris, et immolé par le peuple furieux, malgré les soins que se donnèrent M. de La Fayette , le nouveau maire , le comité , tenant encore à peine les rênes flottantes qui leur avaient été confiées ; sa tête sanglante et livide fut portée dans les rues. M. Berthier, son gendre, intendant de Paris , est arrêté à Compiègne , conduit dans la

capitale le soir même de la barbare exécution de Foulon , et massacré comme lui. Un peuple féroce s'acharne sur le corps de la victime ; un barbare lui arrache le cœur, qu'il porte au bout de son coutelas , et sa tête est promenée avec celle de Foulon. Sans donte il y avait beaucoup de reproches à leur faire; mais leurs crimes contre le peuple étaient ceux d'un temps où les ordres de la cour justifiaient tout. C'était une crise bien déplorable que celle où le peuple, n'espérant plus de justice, se croyait en droit de se la faire lui-même. Paris devenait inhabitable, si ces horreurs eussent continué. Au même temps , et à l'exemple de Paris , tous les citoyens de l'empire prennent les armes pour leur sûreté; tous se forment en compagnies, en bataillons et en régiments. Un bruit se répand , dans tout le royaume à la fois, que les princes fugitifs se proposent d'attaquer la France ; on ajoute que des milliers de brigands vont arriver, qu'ils sont là, qu'il n'y a pas de temps à perdre pour se défendre; que des courriers , que personne ne voit, en ont apporté la nouvelle. Les plus paresseux sont aiguillonnés par la terreur panique, et, dans huit jours, trois millions d'hommes sont enrégimentés, et la cocarde aux trois couleurs décore toutes les têtes. Les anciennes municipalités , presque partout suspectes, sont partout remplacées par des comités qui dirigent la chose publique , et je ne sais quel ordre s'établit en tous lieux au miheu des craintes, de l'espoir , de l'ivresse de la liberté, de la destruction des pouvoirs, et de tout un peuple qui

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se remue dans l'espérance d'être mieux. Dans les campagnes, la colère se manifeste contre les seigneurs; on brûle des châteaux, on détruit des archives , et des vengeances particulières se mêlent à la vengeance publique. C'était la continuation de ce mouvement universel du tiers-état qui se débattait contre la tyrannie et les privilèges réunis, et qui ne savait employer d'autre instrument que celui qu'il avait entre les mains , la force. I.a cour faisait payer cher à ceux qu'elle avait appelés à son secours les affreux services qu'elle avait paru vouloir leur rendre.

Cependant, et dès le moment où le roi avait rendu aux esprits , sinon l'espérance , au moins le calme, l'assemblée nationale s'était occupée de la constitution , et elle avait nommé des comités pour distribuer les divers travaux. En même temps elle faisait une proclamation pour calmer les esprits et arrêter les effets d'une impétuosité de vengeance dont la suite ne pouvait être calculée. Elle recevait les voeux d'adhésion de tous les Français , les hommages de tous les corps, et même des cours souveraines, qui enfin reconnaissaient, aux éclats de la voix publique , l'autorité des représentants de la nation. Elle faisait usage de cette autorité pour apaiser les troubles qui s'élevaient en divers lieux, et pour réprimer l'arrestation arbitraire de ceux que les citoyens jugeaient suspects. Elle ordonnait la liberté de la circulation des subsistances , qu'arrêtaient en certains endroits la malveillance d'une part et l'ignorance de l'autre.

C'est au milieu de cette immense agitation que M. Necker traversa la France et revint à Paris. Partout il reçut les preuves les plus éclatantes de la joie universelle. On voyait en lui le ministre nécessaire et le martyr de la cause publique , à laquelle la cour elle-même avait eu la maladresse de l'unir. Les plus beaux triomphes de M. Necker lui ont toujours été ménagés par ses ennemis. Paris le reçut avec ivresse; il obtint de l'enthousiasme, des électeurs une amnistie générale pour tous ceux qui étaient soupçonnés de conspiration contre le peuple. Mais leurs pouvoirs ne s'étendaient pas jusque-là; ils furent désavoués et obligés d'interpréter leur arrêté. Il était dangereux en effet que des citoyens de Paris pussent arrêter les poursuites contre les coupables de lèse-nation. L'assemblée nationale ordonna la détention de M. de Besenval , principale cause de la démarche de M. Necker , et qui fut élargi dans la suite sur ce qu'il n'y eut point de preuves contre lui.

La fermentation des esprits était cependant portée au comble. Le peuple, étonné de voir ses fers brisés avec tant de facilité et de se reconnaître de la force , en abusait contre ses oppresseurs , et sa liberté nouvelle n'était encore que de la licence. Les erreurs d'une haine générale cherchaient partout à punir des ennemis dénoncés au hasard ou par la prévention. Une inquiétude continuelle agitait tous ces hommes libres d'hier; dans le besoin d'un nouvel ordre de choses et d'une souveraine justice, ils se la faisaient eux-mêmes ; et plusieurs

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assassinats tumultuaires furent l'effet de ce délire. Le fardeau de tant de droits oppressifs , de tant d'impôts dont les campagnes étaient surchargées , et dont elles avaient demandé le soulagement , leur parut si lourd alors, qu'elles le jetèrent. L'assemblée nationale elle-même renfermait dans son sein , depuis le premier jour, le germe des deux partis qui divisaient la France; et l'explosion de ces deux haines contraires avait accru l'intensité de chacun d'eux. Un sentiment y dominait cependant ; c'était la crainte des effets que pouvait produire une anarchie trop long-temps prolongée.

Elle agitait la fameuse déclaration des droits , à laquelle il faut laisser désormais le soin de se justifier elle-même : mais les troubles des provinces l'obligèrent de s'en distraire pour donner un arrêté qui obligeât tous les citoyens de rentrer dans l'ordre , de payer les impôts et des droits qui n'étaient pas supprimés, et d'obéir aux lois, quand M. de Noailles vint attirer son attention. Il représenta que l'assemblée ferait des décrets inutiles contre les mouvements tumultueux du peuple , si elle n'en détruisait la cause ; que cette cause était dans les droits oppressifs que le peuple payait, et que le remède était de l'en décharger ; de décréter que tous les impôts seraient également répartis , que les droits féodaux seraient rachetables, et que les servitudes personnelles seraient détruites sans rachat. Un autre membre de la noblesse appuya cette proposition; c'était M. d'Aiguillon: il représenta qu'avant de donner ime constitution à la France ,

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il fallait lui donner des bienfaits , et justifier le zèle de l'assemblée par des sacrifices éclatants que toute la noblesse s'empresserait sans doute d'imiter. Alors eut lieu cette scène mémorable du 4 août, dans laquelle, en une seule nuit, tous les privilèges, tous les droits abusifs, furent abolis; scène si mal jugée par ceux qui n'observèrent pas que ces sacrifices étaient ou ordonnés par les cahiers, ou évidemment nécessaires à l'exécution du projet d'une nouvelle constitution. Ce n'en fut pas moins un superbe spectacle que celui des nobles et du clergé sacrifiant les droits de chasse, de pêche, de garenne et de colombier; des curés offrant le sacrifice de leur casuel; des bénéficiers déclarant qu'ils se borneraient à un seul bénéfice; des seigneurs reconnaissant la nécessité du rachat des droits féodaux qui pesaient sur les habitants des campagnes : surtout , dans cet enthousiasme universel , ce fut un grand et touchant espoir pour la régénération uniforme de l'empire, que de voir les députés des pays d'état et ceux de plusieurs villes privilégiées venir, tour-à-tour et avec un empressement patriotique , offrir le sacrifice de leurs droits antiques et de leurs Chartres , couvrir les degrés du bureau , et proclamer leur vœu qu'il n'y eût plus de provinces , mais une seule nation , une seule famille, un seul empire.

Il semblait qu'en une nuit la France allait être régénérée : tant il est vrai que le bonheur du peuple est facile à faire quand ceux qui le gouvernent s'occupent moins d'eux-mêmes que de lui.

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L'assemblée , étonnée du spectacle qu'elle se donnait à elle-même , et touchée des bienfaits qu'elle venait de répandre sur la nation , décréta qu'une médaille serait frappée pour conserver la mémoire de cette nuit. Elle déféra au roi le titre de restaurateur de la liberté française , décréta qu'une députation lui en présenterait l'hommage , et le prierait d'assister à un Te Deum solennel.

L'assemblée nationale semblait avoir réparé en un jour les lenteurs auxquelles elle avait été forcée par les crises terribles de l'état. Mais , durant ce temps , l'état éprouvait une crise nouvelle par les besoins d'argent et par le désordre où était le royaume. M. Necker proposa à l'assemblée un emprunt de trente millions à cinq pour cent, sans retenue. L'assemblée , en ne donnant aucune caution à cet emprunt , en ne fixant aucun terme au remboursement, et en réduisant l'intérêt à quatre et demi , présuma trop du crédit et du patriotisme des gens riches : l'emprunt échoua. On ignore s'il aurait réussi comme le proposait M. Necker; mais le tort évident fut pour l'assemblée , et M. Necker ne manqua pas de le lui reprocher. Aussi, lorsque ce ministre proposa ensuite un nouvel emprunt de quatre-vingts millions, qui ne donnaient qu'un secours de quarante, l'assemblée le vota sans examen ; mais il ne réussit pas davantage ; et l'assemblée nationale en porta encore tout le tort.

Les sacrifices du 4 août, faits avec tant d'empressement par les députés mêmes de la noblesse et du clergé, furent mal reçus par les nobles et par

les gens d'église. Dans les provinces surtout, la domination féodale était d'autant plus agréable à la plupart de ceux qui en jouissaient, qu'ils étaient des parvenus j et que leur noblesse était récemment achetée. C'est dans les petites villes surtout qu'on cherche d'autant plus à avoir des inférieurs , qu'on est plus près de ses égaux : c'est une des cent mille maladies de l'humanité. Le parti aristocratique se renforça donc naturellement de tous ceux qui voyaient à regret se rapprocher les conditions. D'une autre part , le peuple jouissait sans ménagement de cet ordre nouveau de choses. Dans cette exaspération des esprits, on continua en divers lieux de brûler les châteaux et les archives, et bientôt des brigands, profitant des circonstances , se répandiren t par bandes dans quelques provinces , brûlant les propriétés, sans distinguer le parti des propriétaires. L'assemblée nationale ordonna qu'il serait fait des poursuites sévères , et accumula les mesures de force et de prudence pour mettre fin à ces désordres. Cependant les arrêtés du 4 août furent rédigés , la proclamation fut faite de l'acte solennel qui abolit le régime féodal; et le clergé ayant abandonné ses dîmes à la nation , il lui fut promis un remplacement. Cet acte fut porté au roi par l'assemblée entière , avec le titre de restaurateur (le la liberté française . Le roi l'accepta, et il invita les députés à venir avec lui rendre grâces a Dieu dans son temple des sentiments généreux qui régnaient dans rassemblée.

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