‹ Œuvres, précédées d'une notice sur sa vieChapitre 30 sur 34 · LIVRE QUATRIEME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIEME

I^a France était comme un vaste chaos dans lequel tous les éléments de l'ordre subsistent encore et n'attendent que la main du Créateur. Les pouvoirs étaient suspendus , les autorités méconnues, et les débris de la féodalité ajoutaient encore à ce monceau de décombres. Tout faisait craindre que le royaume ne fût en proie à l'anarchie; et, si c'était la crainte des bons citoyens, c'était l'espoir de ceux qui ne se lassaient pas d'espérer de ramener le despotisme. Mais un peuple qui a vieilli dans l'habitude de l'ordre en sent le besoin et ne peut plus s'en passer. Les propriétaires étaient tous armés, et ce fut le salut de la France, car cette classe d'hommes qui n'a rien à perdre et tout à gagner dans le désordre des révolutions, ne pouvait se rassembler nulle part, dans la crainte d'être réprimée. Les armes devinrent la passion d'un peuple naturellement guerrier. Paris leur donnait un grand éclat par l'ordre et la beauté de ses mihces nationales; et, cette émulation se répandant partout , la France était couverte de trois millions d'hommes revêtus de l'uniforme de la nation. Tous ces hommes devinrent les protecteurs des propriétés et la véritable force publique, et quoi-

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qu'en plusieurs lieux ils aient causé eux-mêmes des désordres partiels, quoiqu'en d'autres les mécontens les aient employés pour arrêter la révolution, la totalité des gardes nationales forma dans le royaume une telle masse de résistance, que la France en fut sauvée. C'était la nation qui protégeait la nation , et cette grande foi'ce était aussi une grande sagesse.

Au même temps le zèle du bien public amena dans chaque municipalité des hommes disposés à sacrifier leur temps et leurs veilles à maintenir l'ordre et la tranquillité dans les villes et dans les campagnes. Ces deux forces réunies ont agi constamment partout, tandis que l'assemblée nationale élevait insensiblement le nouvel édifice de la législation. Chacun soutenait l'ancienne maison en attendant que la nouvelle fût bâtie.

L'assemblée, délivrée pour quelque temps de la crainte des grands mouvements par lesquels on avait tenté de tout bouleverser, s'occupa de la constitution. Elle arrêta la déclaration des droits, comme, dans les fondements d'un édifice, on dépose les titres du fondateur, et fixa les principes de la monarchie tels qu'ils étaient demandés par tous les cahiers, et tels qu'ils conviennent à un pays qui renferme vingt-sept millions d'habitants sur vingt-six mille lieues carrées d'étendue. Mais, lorsqu'on en vint à discuter la part que le roi aurait dans la législation, et à calculer l'équilibre entre le monarque et le corps législatif, il s'établit une grande lutte dans le sein de l'assemblée nationale.

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D'un côté étaient ceux que l'habitude avait formés à une tendresse aveugle pour le nom de la personne du roi, quel qu'il puisse être, et ceux qui se gouvernent par l'habitude et trouvent bien tout ce qui fut , et ceux qui pensaient que le roi est seul législateur, et ceux enfin qui espéraient de regagner par le roi tout ce qu'ils avaient perdu par le peuple. De l'autre côté étaient ceux qui , effrayés ou seulement effarouchés de l'ombre même du despotisme^ ne voyaient de sauvegarde à la liberté publique que dans la permanence du corps législatif, faisant les lois et les présentant à la sanction du monarque. Alors une grande scission fut prononcée. Le président , du haut de sa place , voyait à sa droite et à sa gauche les deux partis, et cette division passa dans tout le royaume.

Il doit arriver dans un pays libre et instruit , que les discussions publiques du législateur deviennent l'objet des discussions du peuple : sans cette liberté le peuple n'aurait pas de représentants, il aurait des maîtres. L'assemblée agitait cette question , si le roi pourrait , par un seul acte de sa volonté, arrêter une loi qui serait portée par le corps législatif, et si ce refus du roi durerait à toujours. Ce refus s'exprime par ce mot latin usité en Pologne, veto, je m'y oppose. Tout le monde était d'accord sur la nécessité delà sanction du roi, mais on différait sur la durée de son refus. La discus-^ sîon fut assez longue pour que tous les citoyens de l'empire , et surtout ceux de Paris, pussent s'en occuper. Dans cette querelle , comme dans toutes

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lès autres de cette nature, on préjugeait l'avenir sur le présent; on se figurait le roi arrêtant, par un refus sans motif, les dispositions les plus utiles au peuple, pour céder aux intrigues de sa cour ou aux intentions de ses ministres. Et, comme chacun attendait une grande régénération que la cour avait intérêt d'arrêter, on imaginait que, si le roi avait le veto , il arrêterait toutes les opérations de l'assemblée nationale, et que la régénération serait impossible.

M. Mounier disait bien, au nom du comité de constitution , que le veto proposé ne regardait pas l'assemblée nationale actuelle , qui , étant corps constituant, faisait accepter et non pas sanctionner la constitution : mais les alarmes se portaient alors sur l'avenir. On voyait que, dans un temps donné, le roi pourrait, à son plaisir, paralyser le corps législatif, ce qui le rendrait inutile. Paris, Rennes , Dinan , s'élevèrent fortement contre le veto royal , qu'ils regardaient comme un moyen permanent de tyrannie. Mais, l'assemblée ayant décidé que le veto du roi n'aurait lieu que pendant deux législatures , et qu'il ne serait que suspensif, tout le monde reconnut la sagesse de cette loi. Par un heureux accord avec ces principes, le roi luimême avait refusé le veto absolu ou indéfini; et son avis se trouva être celui de l'assemblée.

Tandis que les esprits s'échauffaient au-dehors sur les discussions desquelles dépendait la destinée de tous, l'assemblée nationale pensait à déterminer la permanence du corps législatif, et à dis-

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ciiter la fameuse question des deux chambres. Avant la convocation des états-généraux, les nombreux partisans de la constitution anglaise avaient arrêté leur opinion à cet égard; l'antique suffrage de Montesquieu , et le livre plus récent de Delolrae , donnaient un grand poids à cette opinion. On admirait cet équilibre de trois pouvoirs qui se mesurent l'un l'autre, et empêchent qu'aucun des trois ne l'emporte. Mais les partisans de la chambre unique ne regardaient cet équilibre du gouvernement anglais que comme un traité de paix entre trois puissances existantes, à chacune desquelles on avait fait sa part; et, sans nier que l'Angleterre ne s'en trouvât bien, ils ne croyaient pas que nous fussions dans les termes d'un pareil accommodement.

D'ailleurs la personnalité se mêlait dans ces discussions, et les débats étaient des querelles. Le haut clergé aurait voulu deux chambres , dans l'espoir de tenir rang dans la haute. Une bonne partie de la noblesse inclinait pour les deux chambres ; mais la question de la pairie se présentait à leur esprit , et dès-lors ils étaient divisés ; car la noblesse de province entendait que l'ordre entier nommât librement ses représentants; et la noblesse de la cour pensait secrètement que les dignités de la pairie devaient lui être dévolues.: enfin un grand nombre de gentilshommes craignaient que, par quelque mode imprévu, la haute chambre ne fût composée principalement de ces quarante-sept de leur minorité qui s'étaient librement réunis à l'as-

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semblée nationale. Ceux des curés qui n'étaient pas dévoués à leurs évéques penchaient pour l'unité de l'assemblée. I^ majorité des députés des communes ne voyait dans la chambre haute que le refuge constitutionnel de l'aristocratie et la conservation du système féodal : leur défiance était entretenue par la continuation de cette ligue qui a toujours existé depuis entre les ordres et la cour, et par les intrigues que l'on pratiquait pour empêcher le roi de sanctionner les arrêts du 4 août. Il résultait de ces incertitudes une espèce d'obscurité sur cette chambre haute , qui diminuait le nombre ou du moins la chaleur de ses partisans. Aucun ne voyait précisément ce qu'elle serait et ce qu'il serait ; les calculs personnels entrent toujours dans ces combinaisons, et nulle politique n'en est exempte.

On ne voyait pas plus clair dans le système d'un sénat à vie composé de toutes les classes de citoyens, et qui serait trop facilement corrompu par la cour , ni dans celui d'un sénat à temps et tiré de la totalité de la chambre, dont il ne serait, par conséquent, qu'une fraction. Et à ceux qui objecteraient qu'il n'y aurait pas de frein pour une assemblée unique, que nul contre-poids n'arrêterait, on répondait qu'il y aurait assez de moyens pour l'arrêter par elle-même, en nécessitant la lenteur de ses déhbérations; qu'elle trouverait son contrepoids naturel dans le veto du roi , qui représentait la volonté négative de la nation , comme ses députés représentaient sa volonté affirmative; que,

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s'ils abusaient de leur pouvoir pour décréter des ■W ■ *;«hoses nuisibles à la nation , le roi se ferait un mérite auprès d'elle de la sauver de leur tyrannie ; que ces deux contre-poids étaient plus à l'avantage du peuple que si l'on en composait trois dont deux seraient naturellement contre lui. Enfin l'assemblée décréta à la majorité de neuf cent onze voix contre quatre-vingt-neuf, qu'il n'y aurait qu'une seule chambre. Elle décréta encore que le corps législatif serait formé , tous les deux ans , par de nouvelles élections, et ce période de deux années fut nommé législature.

Le sens précis du mot sanction n'était pas en- ' ^ core déterminé , parce qu'une assemblée nombreuse , et surtout divisée , ne peut pas être astreinte aux méditations paisibles du cabinet ; ce dont il ne faut pas conclure, avec les partisans du despotisme , que les lois doivent être l'ouvrage d'un seul. L'assemblée nationale avait ce désavantage terrible, et qui l'a long-temps contrariée, de constituer une monarchie en ayant déjà le monarque. Il en résultait que ses ennemis, en profitant de son aveu , que nulle loi n'existe sans la sanction du roi, concluaient du roi idéal qu'avait en vue l'assemblée au roi réel que l'on voulait lui opposer : d'où ils prétendaient encore que le roi pouvait arrêter les décrets journaliers de l'assemblée et par conséquent l'empêcher de faire la constitution. Ils ne voulaient pas voir que, l'assemblée nationale ayant reçu le pouvoir de constituer la monarchie avec certaines règles, et de donner au

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ïîionàrqiie telle ou telle autorité , celui-ci ne pouvait opposer son autorité précédente à la volonté nationale; qu'il ne devait pas sanctionner la constitution , mais l'accepter; et que la loi sur la sanction ne regardait que l'état futur des choses, quand la constitution serait finie. La vérité était que le pouvoir du roi était suspendu dans le temps où les représentants du peuple faisaient une nouvelle ' constitution. Mais l'assemblée n'osa jamais prononcer ce mot; et, selon l'expression de plusieurs membres, elle jeta im voile religieux sur cette grande, mais dangereuse vérité.

Cependant le nom imposant de roi , la suite à

même des sacrifices que la constitution semblait exiger de Louis XVI, la douleur de voir ainsi faire des lois sans lui, le préjugé de l'obéissance servile, furent autant de moyens employés pour arrêter encore l'assemblée. Alors s'élevèrent les cris hypocrites de ceux qui feignaient de plaindre le roi. Ils lui témoignèrent une tendresse passionnée dont il ne se serait pas douté, et qui aurait dû lui être suspecte , s'il avait observé qu'ils regrettaient moins son autorité que la leur, et son pouvoir, que leurs privilèges. Tant de larmes simulées avaient pour objet d'arrêter l'acceptation des décrets du 4 août. Le roi en effet n'en accepta qu'un certain nombre, et fit des observations sur les autres : mais , sur les représentations de l'assemblée , il les accepta tous purement et simplement; et elle s'engagea à avoir égard aux observations du roi , quand elle- ?

ferait les lois qui découlaient de ces principes.

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Ces temps glorieux de l'assemblée nationale furent ceux où elle posa une foule de vérités constitutionnelles, qui ont tant avancé l'esprit public en France, et que ni le temps ni les révolutions ne pourront détruire tant qu'il y aura des livres. Par une noble émulation, les citoyens de tout l'empire faisaient des offrandes et des sacrifices à la patrie ; et les archives en conservent le souvenir : des femmes et des filles d'artistes en donnaient le premier exemple au sein de l'assemblée nationale.

Mais ces ressources du civisme étaient bien insuffisantes aux besoins immenses de l'état. Dans la désorganisation générale les recettes ne suffisaient plus aux dépenses. M. Neclier alla exposer à l'assemblée cette malheureuse situation et les moyens d'y remédier. Il proposa , entre autres , de demander aux citoyens la contribution patriotique du quart de leurs revenus. L'assemblée en fut effrayée; mais, plus éloquent qu'il ne l'ait jamais été, grand par son geste , par sa contenance et par sa voix , Mirabeau la décida à décréter, de confiance, la mesure proposée par M. Necker. L'assemblée crut devoir y préparer la nation par une adresse qui l'encourageait à des sacrifices nécessaires pour la conservation de la liberté et pour le salut de l'empire.

L'assemblée passa ensuite à la discussion des articles constitutionnels sur l'hérédité au trône dans la famille actuellement régnante; et elle n'eut autre chose à faire que de copier ses cahiers. Cependant il s'éleva une question imprudente et inu-

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tile sur la renonciation de la branche des Bourbons actuellement régnante en Espagne. M. le duc d'Orléans , membre de l'assemblée , y était personnellement intéressé. Il s'éleva de vifs débats entre ceux qui prétendaient que le roi d'Espagne avait des droits à la couronne de France, et ceux qui soutenaient le contraire; et l'assemblée les termina en déclarant qu'elle ne préjugeait rien sur les renonciations. Elle abandonna le jugement de cette question à l'avenir, à la volonté nationale, et surtout au canon , qui vide d'ordinaire ces sortes de querelles. L'assemblée décréta aussi plusieurs articles constitutionnels, qui, selon les principes que j'ai exposés tout-à-l'heure , devaient être purement acceptés, et non pas sanctionnés par le roi. Ils lui furent donc présentés avec la déclaration des droits. Mais c'est encore ici qu'on voulut arrêter l'assemblée nationale avant qu'elle pût élever plus haut l'édifice de la constitution.

De quelques nuages que soient enveloppés les événements que je vais rapporter en peu de mots, on ne peut pas se cacher que ce fut encore une faute des prétendus amis du roi qui les occasiona. ï^s articles constitutionnels , cette déclaration des droits, étaient au fond la constitution; et tout peuple qui voudra être libre pourra y puiser la sienne. 11 fallait donc soustraire le roi à cette loi nationale, tandis que son conseil en arrêterait l'effet en lui en faisant retarder l'acceptation; c'est ce qu'on se proposa d'exécuter.

La liberté de la presse, que l'assemblée avait éta-

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bliepar le fait, fut employée contre elle-même. On peut assurer que, pendant plus de deux ans, il a paru cinq ou six brochures par jour contre l'assemblée nationale , ce qui en porte le nombre à plusieurs milliers. Elle les dédaignait , elle les laissait vendre à sa porte et distribuer même dans son enceinte. On y renouvela, en cette occasion, pour le roi , toutes ces feintes marques de pitié qu'on jugea propres à aliéner les cœurs des peuples de l'assemblée qu'ils aimaient. En le représentant comme un martyr exposé à des brigands , on croyait faire approuver sa fuite quand elle serait exécutée. M. d'Estaing annonça à la reine qu'un projet était déjà connu de quelques personnes d'enlever le roi, ou de l'engager de lui-même à se retirer à Metz ; qu'il se faisait une souscription parmi la noblesse et le clergé, que M. de Bouille devait l'y soutenir; que M, de Breteuil conduisait le projet; qu'on citait M. de Mercy ; que l'ambassadeur d'Espagne lui avait avoué que quelqu'un de considérable et digne de foi lui avait dit qu'on lui avait proposé de signer l'association : il faisait considérer à la reine les suites affreuses de ce projet , qui ne conduirait pas à moins qu'à la guerre civile , et lui demandait une audience. On ignore ce que cette lettre produisit sur Tesprit de la reine, et par quels motifs M. d'Estaing lui-même se porta à faire venir des troupes à Versailles. On y avait déjà fait venir des soldats étrangers ; et la ville en fut alarmée. Elle croyait que quatre mille hommes de milices nationales , les Suisses de la garde et les gardes

du roi étaient suffisants pour ce service : l'on avait donc d'autres vues.

Il arriva que dans le même temps, les ci-devant gardes- françaises, devenus à Paris des compagnies soldées, appelées les compagnies du centre, aspiraien t à l'honneur de garder le roi, et le témoignaient hautement. Mais, soit que la cour redoutât des hommes qui empêcheraient la fuite du roi , soit qu'elle ne pût voir sans peine rentrer dans ces fonctions ceux qu'elle accusait d'avoir trahi leur maître, ce vœu lui fut très -désagréable. Quels qu'aient été les agents secrets qui firent circuler cette idée dans la troupe du centre, M. de La Fayette, qui la regardait comme une nouvelle ruse des cabaleurs, l'y fitaisément renoncer. Mais M. d'Estaing, qui était commandant de la garde nationale de Versailles , en engagea une partie , et se hasarda , au nom de l'autre, à demander un régiment pour la soulager dans ce service, et pour maintenir la liberté du roi et de l'assemblée nationale contre ce qu'on appelait l'insurrection des gardes -françaises. Le régiment de Flandre fut appelé ; et le roi en témoigna sa satisfaction à M. d'Estaing. Versailles en fut alarmé : l'entrée de ce régiment y répandit une consternation générale. Il marchait avec du canon et des provisions de guerre; et cet aspect militaire fit beaucoup d'impression sur les députés. Mirabeau même dénonça hautement cette démarche des ministres: mais ceux-ci se cachaient derrière la demande de la municipalité. Au mémo temps on doubla, contre l'usage, le nombre des gardes du

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corps, on l'accrut de surnuméraires; et, quoique ces militaires eussent montré de l'attachement à l'assemblée nationale , on espéra de les en détacher en mettant cet amour en opposition à celui qu'ils devaient au roi , et surtout on parut compter sur les nouveau venus.

Alors éclata la défiance des citoyens. Les dragons les avaient alarmés, mais le peuple s'assura bientôt de leurs dispositions. Les gardes du corps , contre leur destination , étant employés à faire la police , commençaient à devenir odieux au peuple. Quant au régiment de Flandre , les citoyens et la cour se le disputèrent, en faisant des caresses, ceux-là aux soldats, et celle-ci aux officiers. L'assemblée nationale, inquiète, se voyait divisée en deux partis; celui de la cour s'était montré avec plus d'audace, ou, si l'on veut, de courage, lors des discussions sur les attributions à donner au roi, et la voix des hommes libres y était étouffée. Paris était livré à toutes les horreurs de la famine , au milieu même de l'abondance ; le pain était renchéri et de mauvaise qualité; on se battait à la porte des boulangers pour en avoir ; il semblait qu'on voulait irriter le peuple contre les nouveaux pouvoirs populaires ; et des hommes visiblement payés pour occasioner du désordre assiégeaient les boutiques, en enlevaient le pain , le jetaient dans la rivière, et retournaient recommencer ce manège. Les provinces étaient alarmées du bruit sourd de la fuite prochaine du roi et d'une contre-révolution , et le parti qui la désirait s'en vantait déjà hautement avec cette

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jactance qu'il a manifestée à chacun de ses nouveaux complots. Enfin la capitale effrayée ne voyait plus de terme à ses craintes et sur la France et sur les députés qu'en possédant l'assemblée nationale et le roi dans ses murs, où cent mille bras pourraient les défendre , où six cent mille hommes surveilleraient tous les complots.

Tel est le tableau fidèle de la situation des choses et des esprits, lorsque les gardes du roi donnèrent, le premier octobre, un repas aux officiers de Flandre, et à plusieurs autres militaires, dont le nombre s'était ;iîultiplié. On assure que c'est le premier repas de corps que les gardes du roi aient donné. Comme on cajolait depuis quelques jours la garde nationale de Versailles, plusieurs de ses officiers y furent invités. Rien de plus innocent en apparence qu'un festin ; mais les circonstances qui accompagnèrent celui-ci portèrent la terreur dans les esprits. Tout y fut ménagé pour rallier les militaires au roi, à ce roi qu'on dépeignait en même temps comme sacrifié par les brigands de l'assemblée nationale. On affecta de porter les santés du roi et de la famille royale ,. et de rejeter celle de la nation , qui fut proposée. Le roi revenait de la chasse , on l'engagea à voir ce festin. La reine fut pressée de se rendre à l'entremets, où les grenadiers, les chasseurs et les Suisses avaient été introduits ; elle y paraît avec sa famille et une partie de la cour. M. le dauphin est porté par sa mère tout autour de la table. L'enthousiasme s'empare des esprits; l'épée nue à la main , on boit des santés augustes ; et la cour

se retire. Alors éclata cette orgie indécente qui découvrit et ruina le complot. Les vins sont prodigués et les têtes s'échauffent : on joue cet air chanté si souvent par les faux amis du roi , comme l'hypocrisie entonne les hymnes de David dans un auto-da-fé : O Richard y 6 mon roiy V univers t'abandonne. On feint ridiculement un siège , et l'on escalade avec bravoure les loges de la salle de l'Opéra où se donnait le festin , et des cocardes blanches sont distribuées aux convives. Bien tôLcette foule passe dans les cours du château , et le pinceau sévère de l'histoire se refuse à tracer les indécences burlesques qui s'y commirent. On a toujours nié que la cocarde nationale ait été foulée aux pieds dans cette fameuse orgie, mais on ne peut nier que les dames de la cour n'aient distribué des cocardes blanches à ces militaires.

Le bruit, et, pour me servir du terme propre, le vacarme fut si grand que, la nouvelle s'en étant répandue dans Versailles, le peuple accourut pour être témoin de cette scandaleuse scène, qui néanmoins fut répétée trois jours après, dans un autre repas donné à l'hôtel des gardes du corps : misérables folies qui allaient irriter la France entière contre la cour et cinq ou six cents imprudents! La reine fut soupçonnée d'être à la tête du projet. Elle avait donné des drapeaux à la garde nationale de Versailles; et, celle-ci étant allée la remercier, la reine lui dit : « La nation et l'armée doivent être attachées « au roi comme nous le sommes nous-mêmes. J'ai « été enchantée de la journée du jeudi. •» Ce jeudi

était le jour du repas. On ne doutait pas enfin qu'elle n'en eût été instruite, puisqu'elle y avait assisté, et les esprits étaient déjà mal disposés. On fut persuadé que la reine était à la tête du complot d'enlever le roi , ce qui aurait entraîné la guerre civile ; et lorsque, quelques jours après, un député, c'était M. Pétion , dénonça cette orgie à l'assemblée nationale, un autre député l'ayant défié de signer sa dénonciation, Mirabeau se leva, et dit qu'il signerait lui, et qu'il donnerait des preuves, pourvu que l'assemblée déclarât qu'aucune personne dans le royaume , quelle qu'elle fût , n'était inviolable , hors le roi.

On a vu avec quelle rapidité Paris entier était échauffé, soulevé, rassemblé, quand la chose publique était en péril. A la nouvelle du repas des gardes du corps , l'émotion devint générale. On proscrivit toute autre cocarde que celle de la nation , et quelques étourdis qui en portaient une noire coururent risque de la vie. On s'écriait que le complot était visible : que le mépris de la cocarde nationale et le refus de boire à la santé de la nation étaient une véritable déclaration de guerre; que l'apparition de beaucoup de chevaliers de Saint-Louis et d'uniformes étrangers, et de cocardes d'une seule couleur prouvaient le complot; qu'il était temps de terminer tant d'inquiétudes; et que, puisqu'on voulait enlever le roi pour le mettre à la tête d'un parti, il n'y avait qu'à prendre le devant et l'amener à Paris. A ces mouvements se joignirent ceux du peuple, qui.

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lassé de souffrir de la famine, et persuadé que la présence du roi ferait cesser la rareté du pain , dont le projet de sa fuite était la cause, souhaitait également de le posséder à Paris.

Vouloir et exécuter furent l'affaire d'un jour. La faim fit sortir des faubourgs une multitude de femmes qui criaient qu'il fallait aller chercher le roi , et ce sentiment terrible de mères qui ne peuvent donner du pain à leurs enfants fut le mobile de cette journée. Rien ne put y résister. Elles se portèrent à l'Hotel-de-Ville , au milieu des hommes armés rassemblés sur la place. Des hommes déguisés en femmes étaient avec elles : elles forcent l'Hôtel-de-Ville pour y chercher des armes, et, avec un tumulte qu'on ne peut décrire, prennent ce qu'elles trouvent, ramassent des canons, les conduisent, entraînent avec elles toutes les femmes qu'elles rencontrent, se mettent en marche, recrutant toujours à leur manière; et l'on ignore quels auraient été leurs caprices tumultueux , si un citoyen , nommé Maillard, ne se fût mis à leur tête pour les corriger, les gouverner, les apaiser, les diriger avec un talent qui est au-dessus de tout éloge.

Cependant les citoyens aussi voulaient amener le roi à Paris. Rassemblés en armes, ils exprimaient leur vœu de manière à être obéis. Les compagnies du centre, jalouses de garder le roi, y joignaient le sentiment de leur amour-propre offensé. En vain M. de La Fayette , que semblait étonner cette idée de faire violence au roi , cherche à calmer ces mouvements ; il est menacé lui-même. Il

demande un ordre de la commune : on le lui donne, et il part. Nul pinceau ne peut décrire l'ivresse de Paris , voyant défiler ses milices, qui vont chercher et lui amener son roi. La capitale ne doutait pas que ses peines ne fussent enfin terminées.

Les femmes , conduites par la faim , s'avançaient à Versailles, et Maillard^ qui les gouvernait, les engagea, chose difficile, à ne se présenter qu'en suppliantes à l'assemblée nationale ; c'était au moment où l'assemblée insistait encore auprès du roi, où elle attendait l'acceptation tant retardée des articles constitutionnels. Le roi accordait son accession avec des remarques, et eu égard, disait-il, aux circonstances alarmantes et aux besoins de l'état. Mais l'assemblée prétendait qu'elle ne devait attendre de lui que son acceptation; on disait que cette accession prétendue avec ses clauses était une vraie protestation que les droits des peuples avaient existé avant les rois ; que ce refus de les reconnaître devait enfin engager l'assemblée à déchirer le voile religieux qui couvrait cette grande vérité, que l'autorité des rois est suspendue quand le souverain donne ses lois.

Maillard ^'èX^àX. chargé de parler pour les femmes, afin de les empêcher de parler elles-mêmes. Son discours eut deux objets; le manque de pain depuis trois jours, et le mépris de la cocarde nationale. Il demande que les gardes du corps, qui en portaient encore une blanche, arborent celle de la nation ; et, dans ce même instant, on lui porte.

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de leur part, une cocarde nationale ; ce qui fit crier aux femmes : Fwe le roi et MM. les gardes du corps ! C'est ici le moment de le dire ; la plupart de ces militaires avaient été patriotes; et leur faute devait être attribuée surtout à leurs chefs, qui étaient courtisans , et à ceux de ce corps qui , arrivés depuis peu , n'avaient pas été témoins des crises , des travaux et du courage de l'assemblée nationale. L'assemblée envoya une députation au roi pour lui porter les représentations des Parisiens sur le manque des subsistances. Sa réponse fut telle que les citoyens pouvaient la désirer. Ce ne fut que sur les dix heures du soir qu'il lui envoya son acceptation pure et simple de la déclaration des droits et des articles constitutionnels. Ainsi , depuis six mois , on le faisait toujours reculer devant l'opinion publique, qu'il eût toujours précédée s'il eût été mieux conseillé. Nous avons vu , de nos jours , le roi de Pologne se mettre lui-même à la tête de sa révolution , et la fixer au point qui lui a paru convenable , tandis que , chez nous , les extravagances de la cour et des ordres ont accéléré les progrès de la nation vers la liberté. C'est que , chez nous , la cour était toute -puissante et en possession de gouverner. Depuis trente ans l'homme le moins puissant du royaume, c'était le roi.

Après que les femmes furent parties de Paris, il en sortit aussi des hommes armés de piques , de haches , de bâtons pointus, dont la haine se portait surtout contre la reine et contre les gardes du corps. Parmi eux se trouvaient des hommes de fi-

^iire étrange , et qui semblaient y avoir été appelés ; car le peuple de Paris a sa physionomie , et ceux qui le connaissent savent bien distinguer les étrangers qui s'y confondent. Ces bande* farouches avaient précédé la garde nationale , dont il faut bien la distinguer ; elles causèrent tout le désordre du lendemain.

On avait rassemblé autour du château les forces militaires de Versailles. Le roi , qui revenait de la chasse, et qui n'entendait parler que de femmes, avait défendu de tirer. Cependant le tumulte était grand de toutes ces bandes attroupées ou dispersées, voltigeant et changeant à tout moment de mouvement et de formes; Parisiens, Versaillais, hommes, femmes, gardes nationales, c'était une confusion en-deçà de la grille. On dit que le sieur Brunout, soldat parisien, voulant s'avancer vers la grille, fut repoussé par les gardes du corps, que M. de Savonières et deux autres le poursuivirent le sabre à la main , et que , M. de Savonières ayant reçu un coup de fusil , ce fut le signal de la haine des gardes du roi et des gardes nationales de Versailles. Celles-ci tirèrent plusieurs coups sur les gardes du roi, qui se retiraient : malheureusement encore , au moment où une députation des gardes du roi, sans armes, portait une lettre d'honnêteté à la garde nationale de Versailles, il partit une salve de coups de fusils. La garde nationale se crut trahie ; et , la fureur s'emparant des esprits , on charge les fusils, on braque les canons; et tout annonçait encore du désordre quand, à minuit, il I. 'i'd

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arrive par trois chemins quinze mille hommes de Paris, traînant du canon et ayant à leur tête M. de La Fayette. Heureux s'ils fussent arrivés trois heuresplus tôt !

11 en avait lui-même envoyé l'avis au château. Soit frayeur réelle , soit que le moment fût venu d'exécuter le projet de faire fuir le roi , on prépare des voitures et on le presse de s'enfuir. Mais ces voitures furent arrêtées par la garde nationale de Versailles, et le roi refusa absolument de partir. Il déclara qu'il aimait mieux périr que de faire couler le sang des Français pour sa querelle. Ce sentiment pur du roi , qui l'a toujours guidé, sauva la France , et prouve qu'on lui avait laissé ignorer le projet. Il paraît qu'on avait intention de profiter de la terreur du moment pour engager le roi à fuir, et que toutes les dispositions étaient faites afin d'avoir des forces suffisantes pour l'escortei".

M. de La Fayette, sûr de la garde nationale, parvint à tranquilliser l'assemblée et le roi. Il logea sa troupe dans Versailles, et la plus parfaite tranquillité régnait dans la ville lorsqu'il se retira dans son hôtel, à cinq heures et demie du matin, pour écrire à la municipalité de Paris l'état des choses et la tranquilliser.

Sur les six heures, les brigands qui, dans la nuit, s'étaient tenus rassemblés en divers pelotons, ou dans la salle même de l'assemblée, laquelle avait été forcée de céder la place à la multitude, s'avancèrent vers le château. Ils trouvèrent des passages mal fermés et inondèrent les

cours. On voulut leur défendre l'entrée du château, et un homme fut tué. Cette multitude, ivre de fureur, se jette sur les gardes du corps, qui se replient sur les appartements, décidés à y faire la plus vive résistance. Les brigands proféraient mille imprécations contre la reine; et, l'espoir du pillage animant leur fureur, ils attaquaient toutes les portes au hasard. Le roi et la reine se cherchaient, également inquiets; mais le zèle et la prudence des gardes du corps les rapprochèrent. La reine n'eut que le temps de mettre quelques habits et de passer chez le roi.

Cette insurrection, où plusieurs gardes du roi furent blessés, fut prompte et rapide. M. de La Fayette, qui en est instruit, envoie sur-le-champ ses aides-de-camp qui étaient auprès de lui, pour rassembler la garde nationale ; il y vole lui-même ; et bientôt les grenadiers nationaux entrent dans le château , s'en emparent , chassent les brigands au moment où ils enfoncent l'appartement du roi , dispersent ceux qui se livraient au pillage; et le calme est rétabli dans le château.

Au-dehors , les brigands s'étaient emparés de deux gardes du corps; ils leur coupèrent la tête, malgré les efforts de ceux des gardes nationaux qui arrivaient. Enfin ceux-ci parvinrent à se rendre maîtres de la place, et à disperser les brigands, qui allèrent exercer ailleurs leur pillage, toujours poursuivis et toujours chassés par la garde nationale. On reprit des chevaux du roi et de ceux des gardes du corps qui avaient été volés. Enfin cette

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bande de scélérats reprit la route de Paris , empor-' tant en signe de victoire les deux têtes des gardes du corps.

Avec eux disparut toute l'horreur des scènes sanglantes du matin. Alors le caractère national se montra dans toute sa candeur : les soldats parisiens et les gardes du roi s'embrassent; ceux-ci prêtent le serment militaire: le roi reçoit les hommages des gardes nationales, qui remplissent ses appartements, et leur recommande ses gardes. Il passe à son balcon pour se montrer à son peuple; il est accueilli par des cris de vwe le roi. La reine vient, à son tour, marquer le même empressement à recevoir les mêmes hommages : enfin éclate ce cri , ce vœu général des Français , le roi a Paris ! Le roi déclare qu'il ira à Paris , à condition que ce sera avec sa femme et ses enfants ; et l'ivresse devient générale : officiers , soldats , gardes du roi , gardes nationaux, tous se félicitent et s'embrassent. Les gardes du roi changent de cocarde, ils jettent leurs baudriers aux grenadiers nationaux; et ceuxci les reçoivent; on change de chapeaux et d'épées; et tout prouve que ce n'étaient pas les citoyens de Paris qui haïssaient les gardes du corps. L'assemblée nationale qui avait envoyé au roi une députation pour entourer sa personne, qui, sur le bruit de son départ, avait délibéré qu'elle était inséparable de la personne du roi , lui envoya une nouvelle députation pour lui porter cet arrêté, et en décréta une troisième pour l'accompagner à Paris, où le roi arriva le soir même, au

milieu de ses gardes, marchant avec les gardes nationales. La multitude qui le suivait poussait des cris de joie, et les femmes, persuadées que l'abondance allait renaître et la famine cesser par les présents du roi , prouvaient , par leur langage grossier, mais énergique, que c'était là l'objet réel de leur voyagea Le roi, arrivé à Paris, promit d'y faire sa demeure la plus habituelle.

Ainsi fut étouffée cette conspiration dont l'objet était d'engager le roi par la peur à se jeter dans le parti des privilégiés, afin que, sous son nom,. Ton pût faire la guerre à son peuple. On a dit que M. d'Orléans avait formé le projet de profiter des désordres pour se faire nommer régent du royaume : mais, outre que, malgré les recherches du Châtelet, qui ne l'aimait pas, il n'a rien été découvert de ce complot, M. d'Orléans avait bien peu de moyens en sa faveur et bien des chances contre lui ; et quant à Mirabeau , qu'on accusait de le soutenir, on sait qu'à cette époque il n'était pas bien avec M. le duc #'Orléans. Enfin le projet,, qui a été renouvelé depuis par M. de Breteuil et M. de Bouille, d'emmener le roi à Montmédy, justifie les conjectures que le public avait formées sur le complot de le conduire alors à Metz,

Cependant M. d'Orléans , de concert avec M. de La Fayette, se fit donner par le roi une commis-

' Les femmes criaient au peuple qui venait à la rencontre du roi ;. « Nous amenons le boulanger , la boulangère et le petit mitron. ». Ain.si une famille connue dans la robe porte le nom de Boulanger, parce que, dans une famine elle donna beaucoup de pain au peii/~ |>le. Cest'sa manière de louer.

SS'S PRÉCIS DE l'histoire

sioii pour l'Angleterre. Les motifs de cette absence étaient surtout d'ôter aux malintentionnés un prétexte de se servir de son nom pour exciter des mouvements tumultueux dans Paris, et que M. de La Fayette en aurait plus de facilité pour maintenir la tranquillité dans la capitale. Tel fut l'exposé présenté par M. d'Orléans lui-même à l'assemblée nationale , au mois de juillet suivant , et que M. de La Fayette ne démentit pas.

L'assemblée nationale tint encore quelques séances à Versailles, en attendant qu'on eût disposé à Paris un local convenable. Libre alors des sollicitudes dont elle avait été constamment fatiguée , elle s'occupa de la constitution. Ses longues et continuelles séances étaient employées ou à discuter ces questions importantes desquelles dépendait le bonheur de la postérité, ou à calmer les désordres qui s'élevèrent en divers lieux dans ce long interrègne des lois. Dans l'espace de trois mois elle organisa les municipalités et les assemblées primaires : elle fixa \M qualités des citoyens pour les élections ; donna des lois provisoires sur la jurisprudence criminelle et sur les émeutes; régla les travaux les plus pressés sur les impositions; abolit les lettres de cachet; se fit rendre compte de l'état des pensions, et commença divers travaux sur l'armée, dont elle augmenta la paie; sur la finance, pour laquelle elle établit la caisse de l'extraordinaire ; sur la marine , où elle porta des vues d'économie. Bientôt il n'y eut plus ni féodalités , . ni privilèges, ni ordres, ni corporations. La véna-

lité des charges était abolie : la nation avait repris ses droits de décréter les lois et les impots, et la France ne voyait plus que des citoyens rétablis dans leurs droits oubliés depuis tant de siècles.

Surtout elle profita du généreux enthousiasme des Français pour anéantir sans retour les privilèges des provinces. Ces privilèges avaient été, dans les temps despotiques, la seule espérance des amis de la liberté ; espérance toujours trompée ^ parce que les ministres y avaient apporté, avec un art plus raffiné, toute l'influence du despotisme. Ceux qui, ne pouvant détruire le royaume, espéraient encore de le déchirer, s'efforçaient d'engager les provinces d'états à réclamer leurs droits. C'est qu'elles étaient organisées en trois ordres, et qu'ils voulaient conserver les ordres. Mais la nation , éclairée sur ces prétentions, ne pouvait pas donner dans le piège; et l'assemblée nationale fut obéie »vec transport quand , sur le plan de M. l'abbé de Sieyes, elle ordonna la division du royaume en quatre-vingt-trois départements , subdivisés en districts et en cantons. De toutes les parties du royaume accoururent plus de deux mille déjîutés des villes et des bourgs, pour faire valoir leurs prétentions; et , après trois mois du travail le plus étonnant et le plus pénible , la division fut achevée. Ainsi l'on put dire qu'il n'y avait plus de provinces : ce mot a méine disparu de notre langue : ainsi le royaume fut \m , et la crainte des républiques fédératives fut dissipée.

Mais la question qm occupa le plus sérieuse-

36o PRÉCIS DE l'histoire

ment l'assemblée nationale fut celle des biens du clergé, qu'elle voulait présenter à l'état comme le gage de son salut , comme le seul moyen de payer son immense dette, et de la sauver de l'ignominieuse ruine de la banqueroute. Elle trouva dans son sein les plus violentes oppositions: mais enfin il fut décrété que tous les biens ecclésiastiques étaient à la disposition de la nation, à la charge de pourvoir d'une manière convenable aux frais du culte , à l'entretien de ses ministres , et au soulagement des pauvres. Il fut ordonné qu'un curé ne pourrait avoir moins de douze cents livres par année, non comprisse logement et les jardins en dépendants. Ce fameux décret , rendu le i novembre 1789, fut promulgué le 3, et accepté le 4 par le roi. Le 5 , l'assemblée nationale acheva de porter le dernier coup aux ordres privilégiés par ce simple décret devenu constitutionnel en France : JL n'y a plus de distinction d'ordres. %

Telle était la multitude des abus dont toutes les parties du gouvernement étaient embarrassées, que l'assemblée nationale ne pouvait créer sans détruire. Mais aussi elle souleva contre elle une multitude d'ennemis. Ma plume ne suffirait pas à rapporter tous les moyens qui furent employés à la fois pour décréditer l'assemblée nationale, dont l'autorité avait un grand ascendant sur l'esprit des peuples , ou pour l'arréteii dans ses travaux , ou pour en retarder l'exécution. Le clergé , irrité de voir ses biens aliénés , et d'être réduit à des salaires, employa les moyens familiers à l'Église, et qui

peut-être auraient réussi sans la suppression de la dîme , si bien accueillie dans les campagnes. Il accusait l'assemblée nationale de vouloir détruire la religion. Tous les chanoines du royaume se coalisèrent, et presque tous les chapitres protestèrent. Une multitude d'évèques, à l'exemple de celui de Tréguier, inondèrent les diocèses de mandements incendiaires ; et les évéques négocièrent avec Rome une bulle pour intimider les faibles et pour dévouer l'assemblée nationale à l'anathème. Et cependant l'assemblée déconcertait ce complot en protestant toujours de son union avec le pape , comme chef de l'Église, quant au spirituel, et de son adhésion à la foi de ses pères.

Dans le même temps se forma une fabrique immense de brochures et de journaux. On savait que les livres avaient beaucoup aidé à la révolution ; on imagina que les livres pourraient faire la conti-e-révolution : c'était le terme consacré par le parti. On crut éblouir le pèiqile en répandant dix fois plus d'écrits contre l'assemblée nationale, qu'il n'en paraissait en sa faveur. Une foule de presses de France et du dehors y furent consacrées; tous les styles furent employés, vers, chansons, épigrammes, satires, tragédies, écrits contre l'assemblée nationale, contre ses comités, contre ses membres les plus célèbres , contre la ville de Paris, contre ses gardes nationales, dont ils parlaient avec le plus grand mépris. I^es pamphlets se succédaient les uns aux autres avec une rapidité proportionnée à la fureur qui les engendrait.

302 PRÉCIS DE l'histoire

A la formation des municipalités les espérances des privilégiés se réveillèrent : cette autorité nouvelle, le premier degré dans l'administration future, mais le seul pouvoir populaire alors existant, leur parut un moyen sûr de diminuer pour détruire. Ils aspirèren t donc à y placer leurs créatures, et ce ne fut pas sans succès en quelques lieux. Là où les peuples firent de mauvais choix , ils en furent les victimes ; et les massacres qui ont eu lieu en quelques villes du royaume y ont été occasionés par de mauvaises municipalités.

Les parlements, qu i prévoyaient leur suppression, avaient unemarche moins décidée, parce qu'ils savaient que leur autorité n'avait jamais été appuyée que sur l'opinion publique , que maintenant ils avaient perdue. Mais dans les deux provincesoù avait été comploté le projet de l'enlèvement du roi, ils montrèrent plus d'audace, parce qu'ils s'y crurent soutenus. Les parlements de Metz et de Rouen osèrent protester contre les décrets de l'assemblée nationale : celui de Rennes les imita, fort, à ce qu'il croyait, de la noblesse de Bretagne. Mais, l'assemblée ayant sévi contre eux , et les villes de leuiressort ayant vivement réclamé contre leur auciace, tous ces mouvements ne servirent qu'à les humilier davantage et à justifier leur chute prochaine.

Tandis que les privilégiés agissaient avec ardeur, le ministère les servait par son inertie; et, en retardant l'envoi et l'exécution des nouvelles iais, il prolongeait l'anarchie. Il espérait que le

peuple, las du désordre, réclamerait l'ancien régime, sous lequel il jouissait au moins d'une stupide tranquillité. En même temps on accaparait les grains, on accaparait le numéraire , on refusait d'occuper les ouvriers, dans l'espoir que le peuple s'ennuierait de son courage.

Bans le sein de l'assemblée, des orateurs ardents entretenaient la chaleur du parti qui regrettait les privilèges; et l'animosité y fut portée au point que des représentants du peuple, à qui leur vie appartient, la hasardèrent plusieurs fois dans des duels.

Au-dehors du royaume, les mécontents, répandus dans toutes les cours, et secondés de presque tous nos ambassadeurs, tâchèrent d'y inspirer leur haine contre la France; ils y jetèrent les bases d'une réunion de toute l'Europe contre cet empire. Ils voulurent persuader aux souverains que c'était ici la cause des rois, et qu'ils devaient se rallier pour rendre à Louis XVI l'autorité arbitraire. Imprudents, qui ne voyaient pas qu'ils apprenaient en même temps à l'Europe que c'était aussi la cause des peuples ! Deux princes réfugiés à Turin y rassemblaientdes gentilshommes rilsmenaçaient d'une invasion par Nice , par la Savoie , et se ménageaient des intelligences en Provence , à Nîmes , à Lyon , tandis que le roi de Sardaigne faisait des mouvements de troupes sur ses frontières. On annonçait alors publiquement que Paris n'était plus digne de posséder son roi, et que Lyon mériterait de devenir la capitale de rcmpire.

364 PRECIS DE l'histoire

L'assemblée nationale, occupée à parer tous ces coups, avançait toujours à grands pas, foulant aux pieds des ruines, combattant tous les préjugés, dissipant toutes les erreurs, faisant la guerre à tous les abus, détruisant les droits usurpés, et rétablissant cette précieuse égalité qui rajeunit et régénère les nations, en les ramenant à leur pureté primitive. La nation entière la soutenait ; et ses bureaux étaient couverts d'adresses de toutes les villes, qui lui témoignaient leur amour, leur admiration , leur reconpaissance , qui lui promettaient trois millions de soldats pour défendre la constitution, et l'invitaient à persévérer.

Enfin le roi lui-même parut venir à son secours. Un des plus grands moyens des privilégiés était de dire que le roi n'était pas libre , et qu'il acceptait ou sanctionnait les décrets malgré lui. Il vint donc librement, le 4 février, dans le sein de l'assemblée nationale; et, en se plaignant des efforts que l'on faisait pour ébranler les principes de la constitution, il déclara qu'il voulait qu'on sût que le monarque et les représentants de la nation étaient unis d'un même vœu ; qu'il défendrait la liberté constitutionnelle, dont le vœu général, d'accord avec le sien, a consacré les principes, et que, de concert avec la reine, il préparerait de bonne heure l'esprit et le cœur de son fils au nouvel ordie de choses que les circonstances avaient amené.

Quand le roi se fut retiré , l'assemblée lui vota une adresse de remercîment; et, profitant de la consternation où cette démarche du monarque

avait jeté la minorité de ses membres, et voulant les en^aeer à se réunir avec elle au roi et à la constitution, elle décréta que tous seraient tenus de prêter le serment civique, et qu'aucun ne pourrait voter sans l'avoir prononcé. Elle décréta aussi une adresse aux provinces, pour leur rappeler ce que l'assemblée avait fait en faveur de la liberté publique, leur annoncer ce qu'elle se proposait de faire pour l'entière régénération de l'empire, et les garantir des impressions défavorables que l'on cherchait à leur donner.

Cette démarche évidemment libre du roi déconcerta quelque temps les ennemis de la chose publique, mais elle ne les fit pas renoncer à leurs projets. D'un côté ils affectèrent de continuer à le représenter comme un martyr, et à se décorer du titre de royalistes; mais, d'un autre côté, ils crurent pouvoir placer des espérances plus solides dans les princes fugitifs, et dans l'assistance que devaient leur donner, à ce qu'ils disaient, toutes les couronnes de l'Europe. Les mécontents se multipliaient à mesure que l'assemblée nationale faisait des réformes : ses plus zélés partisans étaient quelquefois étonnés de son audace, et ses ennemis affectaient de mépriser son imprudence. Ils assuraient que ses travaux ne seraient d'aucune durée, et qu'on serait bientôt obligé d'en revenir à l'ancien régime , ou d'accepter du moins les conditions delà séance royale, dont ils n'ont pas cessé de vanter la sagesse paternelle.

Décidés à reprendre leurs droits , ou du moins

366 PRÉCIS DE l'histoire

à se venger ou périr , ils employèrent à la fois tous les moyens que fournissait à chacun son ancien état ou son ancienne influence. L'armée avait toujours été leur espérance; on n'épargna rien pour la détacher de la cause de la nation ; mais les régiments à l'envi donnèrent les plus fortes preuves de patriotisme; et dès-lors l'armée fut divisée, comme la nation , en deux partis , les privilégiés et le tiersétat, les officiers et les soldats.

Alors on chercha à diviser les régiments, à les aigrir et à les corrompre; ce qui produisit quelques scènes fâcheuses dans le Hainaut, frontière de l'empereur, dans le Languedoc , où les émigrés de Turin et de Nice avaient des intelligences; mais la vertu nationale, le patriotisme, prit le dessus, et les soldats trompés reconnurent bientôt leur erreur; ils dénoncèrent eux-mêmes les brochures perfides par lesquelles on cherchait à leur faire haïr la constitution.

Les tribunaux encore existants cherchèrent à maintenir leur autorité ; le parlement de Bordeaux en particulier n'épargna rien pour exciter la révolte. Les tribunaux prévôtaux sévissaient contre les citoyens amis de la révolution. Le châtelet de Paris surtout semblait un instrument précieux dont on pouvait tirer un grand parti. L'assemblée nationale lui avait accordé provisoirement et pour peu de jours le pouvoir de juger les crimes de lèse-nation, et cette autorité provisoire, elle la lui continua quand elle sut qu'il en profitait pour instruire contre plusieurs de ses membres distingués

dans le parti populaire. Elle ne voulut point que sa vertu fût soupçonnée, et cette probité exposa long-temps la chose publique. On reprochait à l'assemblée nationale une indulgence funeste; on lui demandait de partout de créer un tribunal pour juger des crimes contre l'état, et pour arrêter une foule d'entreprises qui restaient toutes impunies. Faveras avait été accusé du projet d'enlever le roi et de l'emmener à Péronne : le châtelet le condamna à la mort, et Faveras protesta, jusqu'à la fin, de son innocence. Mais un autre accusé échappa à la justice , quoiqu'on eût un projet écrit de sa main , où il proposait pour Metz le même plan qui depuis a failli être exécuté pour Montmédy. Il était innocent peut-être; mais, en ce cas , comment Faveras était-il coupable ?

Tandis que les nobles cherchaient à diviser l'armée , et que les gens de robe , soutenus de toute l'astuce d'une nuée de patriciens , employaient les ruses de la chicane, le clergé se servait des armes qui lui sont propres. Dans tous les temps et dans tous les pays les prêtres se sont identifiés avec la religion , comme tout docteur ne fait qu'un avec sa doctrine; leur cause a toujours été la cause du ciel ; qui blesse les prêtres , blesse Dieu. Ils tentèrent donc plusieurs fois de porter la cause du ciel dans la tribune d'une assemblée qui ne doit s'occuper à régler que les choses de la terre. L'assemblée déclara enfin que son attachement à la religion catholique romaine ne pouvait être douteux au moment où son culte était mis par elle à

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la première place des dépenses publiques, et que la majesté de la religion et le profond respect qui lui est dû ne permettaient pas qu'elle devînt un sujet de délibération, parce que l'assemblée n'avait aucun pouvoir sur les consciences. Cette sage réponse dont, avant les Etats-Unis, aucune nation , aucun souverain n'avait donné l'exemple , fournit au clergé le prétexte qu'il demandait pour protester contre l'assemblée nationale. Les chaires, et surtout les confessionnaux , retentirent de déclamations contre elle. On renouvela en divers lieux d'anciennes pratiques religieuses que , dans ces derniers temps, le bon sens et la raison avaient fait oublier. Les peuples étonnés s'en laissèrent aveugler, et plusieurs villes furent teintes de sang pour des querelles insensées. Mais ces fureurs ne se propagèrent pas; ce furent les derniers hurlements du fanatisme dans des contrées qu'il était en possession d'ensanglanter.

On se plaignait en même temps de ce que le ministère rassemblait des troupes en Bretagne, où les villes disaient qu'elles n'étaient pas nécessaires; de ce qu'on en dégarnissait les frontières, où les villes alarmées en demandaient; de ce que les gardes nationales de ces frontières étaient sans armes , tandis que l'empereur, le roi de Sardaigne et celui d'Espagne rassemblaient des troupes, qui semblaient destinées à nous investir ; de ce que la ville de Marseille était remplie de soldats, comme si l'on eût voulu donner une entrée à la flotte espagnole. Les mécontents allèrent chercher jusqu'en Aile-

t)K LÀ RÉVOLUTION FRA-NÇAISE. 369

magne et en Angleterre des écrivains disposés à les soutenir. Ils faisaient traduire leurs écrits eh notre langue , afin de persuader aux esprits iriattentifs que nous étions blâmés de tous les peuples de l'Europe. Mais ils ne persuadaient que ceux qui voulaient bien l'être, et chacun reconnaissait, dans ces ouvrages , les matériaux qu'ils avaient eux-mêmes fournis.

Plusieurs des financiers que mécontentait le nouvel ordre des choses tâchaient d'entretenir ce désordre. Ils refusaient de percevoir les impôts ; ils s'attachaient à décréditer les billets nationaux j connus sous le nom d'assignats , parce que leur paiement est assigné sur une hypothèque de plusieurs milliards. Ils affectaient de les comparer à des billets qui ne seraient hypothéqués sur rien. Ils prédisaient même que les biens nationaux ne se vendraient jamais.

Dans le sein de l'assemblée, le parti des privilégiés s'attachait à retarder les opérations pour prolonger l'anarchie , à vicier les décrets , quand il avait la prépondérance , pour faire faire de mauvaises lois ; à la troubler par des scènes scandaleuses, pour lui ôter l'estime publique ; et se proclamer les amis du roi, pour faire croire que les patriotes étaient ses ennemis : sa correspondance active répandait dans les provinces toutes les brochures que lui dictait sa politique , et tous les projets qu'il jugeait convenable de faire exécuter. Tout le monde était convaincu que les chefs de ce parti étaient d'intelligence avec la reine, chez laquelle I. 24

370 PRÉCIS DE l'histoire

il allait souvent ; et ces conférences s'appelaient le comité autrichien , parce qu'on pensait que l'empereur en était le principal appui. Un de ses grands moyens était de faire lire au roi des journaux soidisant populaires , et remplis d'atrocités contre sa personne , afin de le dégoûter de sa situation , et de l'engager à s'enfuir quand le moment favorable serait venu. Aussi plusieurs soupçonnaient qu'ils gageaient eux-mêmes les auteurs de ces journaux frénétiques.

Mais les députés du parti patriote mettaient autant d'activité à déjouer ces complots , que leurs adversaires à les former. La nation , agitée par ces impulsions contraires , n'en était que plus impatiente et plus active : éclairée sur ses intérêts, elle ne se laissait tromper par aucune sorte d'hypocrisie. Des multitudes d'adresses et de dons patriotiques manifestaient déjà l'opinion publique : mais enfin les citoyens de Bretagne et d'Anjou , fatigués de tant d'agitations par lesquelles on voulait fondre le courage des Français , se lièrent par une grande fédération armée. Le reste du royaume les imita , également lassé des obstacles qu'on opposait à sa liberté. On ne vit partout que des bandes de citoyennes, qui, rassemblées par milliers, juraient de vivre libres ou de mourir. L'éclat des armes, la musique militaire, les drapeaux flottants, la douce fraternité qui liait tant d'hommes à la même cailse , tout Tév«ilta dans les cœurs l'enthousiasme de la liberté. Les troupes de ligne désirèrent de prendre part à ces fédérations : plusieurs de leurs

DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE. 3'] l

chefs et le ministère s'y refusèrent pendant longtemps; ^nais enfin le roi lui-même permit aux soldats d'être patriotes. La France vit se lever quatre millions d'hommes armés , instruits de leurs forces et surtout de leurs droits.

Tandis que partout on repoussait les tentatives des mécontents par un grand appareil de puissance, et que la terre enfantait des armées, l'assemblée nationale avançait ses travaux. Elle avait rendu une foule de décrets successifs pour la conservation des biens du clergé, que détruisaient en plusieurs lieux des mains amies et ennemies. Elle avait réglé tout ce qui était nécessaire pour la conservation de ce gage précieux de la dette nationale et pour l'entretien des ecclésiastiques. Elle avait suspendu les vœux monastiques, elle finit par les supprimer, et fixa un traitement aux religieux de l'un et de l'autre sexe. De nouveaux bienfaits pour le peuple signalaient son zèle. Elle supprima les droits sur les cuirs, sur les huiles et savons , sur l'amidon , et sur la marque des fers , droits ruineux dont tous les cahiers avaient demandé la suppression , et elle pom-vut à leur remplacement. Surtout elle supprima la gabelle, impôt détestable et désastreux, contre lequel on avait inutilement réclamé dans plusieurs états-généraux , et qui , depuis plusieurs siècles , avait été la cause de beaucoup de séditions et de supplices. Les besoins de l'état l'obligèrent à le remplacer provisoirement par une contribution plus supportable. Ainsi , depuis, elle supprima l'impôt onéreux sur le tabac, et ces deux denrées, le

'6'J'l PRÉCIS UK l'histoire

tabac et le sel, devinrent un objet de commerce. Le peuple sentait l'avantage qu'il y avait de ne payer qu'un sou le sel, qui auparavant lui en coûtait jusqu'à quatorze.

Cependant elle fit un code sur le rachat des droits féodaux ; elle donna des règlements sur le paiement momentané de la dîme ; elle s'occupa sérieusement et long -temps de l'organisation du pouvoir judiciaire ; elle posa les bases de nouvelles lois sur l'unité des poids et des mesures: travail important, mais qui demande le concours de plusieurs puissances; elle promit l'institution des jurés, qu'elle a exécutée depuis, seul gage réel de la liberté individuelle, et qui avait existé dans les commencements de la monarchie ; elle décréta la liberté du commerce dans l'Inde; elle posa les principes de sa politique expectante sur les colonies, politique dont on ne l'a que trop écartée depuis , en la forçant de décider des questions sur lesquelles il suffisait d'abord de prendre conseil des lieux et du temps , et elle leur envoya des instructions ; çnfin, elle ouvrit les prisons à tous ceux qui y étaient retenus par des ordres arbitraires, et les soumit à la justice réglée.

L'abolition des droits féodaux privait de quelques revenus des princes ou seigneurs étrangers propriétaires en France ; elle leur fit proposer de régler les indemnités qu'ils prétendraient. Ce fut le sujet de menaces contre la France; car ces princes prétendaient avoir un droit de souveraineté sur leurs terres, et que ce droit ne se paie pas avec de

Targent ; étrange subterfuge clans la bouche de. princes! car personne n'ignore que les souverains sont en possession de vendre non-seulement leurs droits de souveraineté, mais leurs villes, leurs provinces et leurs sujets. Quelques princes* propriétaires menacèrent la France d'amener contre elle les forces de l'Allemagne. Imperturbable dans ses décrets et dans son dessein de maintenir l'unité de^ lois et des droits dans le royaume, elle ne répondit qu'en offrant encore des indemnités.

Cependant l'assemblée posa les principes constitutionnels sur l'armée ; elle fixa le régime provisoire des gardes nationales en attendant que cette force publique , qui est la vraie , fût organisée ; elle régla les dépenses du département des affaires étrangères et celles du conseil , et la détermination de la pension du rpi improprement appelée liste civile. Et dans le temps où tous les esprits s'élevaient à la hauteur des destinées futures de la France, et se pénétraient des souverains principes de la liberté , elle décrétait des couronnes murales en faveur des vainqueurs de la Bastille ; elle faisait enlever du pied de la statue de Louis XIV les insultantes images des nations enchaînées ; elle déclarait que la nation ne ferait jamais aucune guerre dans un esprit de conquête ; elle attachait la Corse à la Fçance par les douces chaînes de la liberté et de l'égalité , et rendait un pur hommage à ces droits des sociétés humaines en portant le deuil de Franklin.

Ces deux marches si opposées de l'assemblée nationale et de ses ennemis ne pouvaient manquer

374 PRÉCIS DE l'histoire

d'avoir un inégal succès : on devait juger de quel côté serait l'avantage, de ceux qui voulaient donner à l'empire, qui la demandait, une constitution vigoureuse et libre, ou de ceux qui ne s'occupaient qu'à l'arrêter ou à la détruire.

Un décret particulier irrita la fureur des privilégiés, plus qu'aucun de ceux qui jusque-là avaient été rendus ; et cependant il n'exigeait le sacrifice que de quelques frivolités indignes des citoyens d'un état libre : c'est le décret contre les titres , les armoiries et les livrées. Il fut proposé et appuyé par des députés patriotes de l'ordre autrefois existant de la noblesse : la suppression des armoiries et des titres était une conséquence de l'abolition de la noblesse , de la féodalité et des privilèges ; car le blason et les armoiries particulières aux nobles étaient le signe de l'autorité féodale, et les livrées étaient la copié de leurs couleurs; et quant aux titres, ils appartenaient ou à la noblesse qui n'existait plus, ou à la vanité, ennemie irréconciliable de l'égalité, et qui, par consé- (Juent , devait être abolie parles lois, afin de l'être par les mœurs.

De ce jour , la plupart des nobles du royaume se iïiontrèrent ennemis irréconciliables de la constitution ; l'oh a même répété souvent que x^e décret les avait décidés à provoquer la guerre civile et à mourir sur les ruines de la France plutôt que de renoncer à l'honneur. A l'honneur ! étonnant et mérrtôrable exemple de la frivolité de l'espèce humaine, et de l'empire des préjugés ! Mais cette fu-

reur même a justifié le décret ; elle a prouvé que la noblesse ne tenait si fort aux signes extérieurs de son ancienne puissance, que parce qu'elle ne croyait pas l'avoir perdue, ou qu'elle espérait de la recouvrer. Plusieurs de ceux qui ont approuvé cette loi , ont blâmé l'assemblée nationale de l'avoir portée trop tôt , et dans un temps où toutes les conspirations étaient allumées et toutes les couronnes de l'Europe sollicitées contre nous. Mais, si l'on ne considère que les circonstances, on peut observer aussi que c'était le moment où la France avait le plus d'énergie pour faire échouer les conjurations contre sa liberté.

En effet, elle avait des forces immenses, si les forces d'un empire consistent dans le courage et le dévouement des citoyens. Le mépris qu'on affectait pour ses milices ne l'étonnait pas , car les Perses méprisèrent aussi les Grecs , les Espagnols méprisèrent les Hollandais , et la Bourgogne et l'Autriche regardèrent les Suisses avec dédain : mais la France a dans son sein huit cent raille hommes qui ont porté les armes , et tout le reste était décidé à vivre libre ou mourir.

C'était le moment où tous les citoyens s'étaient liés les uns aux autres par des pactes fédératifs, et où la France avait été couverte de camps de douze, de vingt et de trente mille hommes. L'assemblée décréta une fédération générale à Paris , par des députations de tous les citoyens soldats , ainsi que des troupes de ligne. Elle en fixa le jour au i4 juillet, jour de la prise de la Bastille, et duquel

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