PRÉCIS DE l'hISTOTHP
cesse d'une cour à l'autre , et les visites que se firent quelques rois, semblaient n'avoir pas d'au Ire objet. M. de Breteuil conduisait la trame : M. de Galonné agissait auprès du ministère anglais pour avoir des secours, et les princes voyageaient partout. Le Piémont, Venise, Vienne, les virent toiirà-tour chercher et obtenir des promesses d'hommes et d'argent. Ils revenaient ensuite à Worms et à Coblentz. Ils s'y étaient formé une cour, qu'ils ont agrandie depuis, afin que personne ne pût douter que c'était toujours la cour de France qui faisait la guerre à la nation. Versailles s'était transporté à Worms.
Mais personne n'employait des moyens plus dangereux et plus perfides que M. de Bouille, parce qu'il tramait ses complots dans l'intérieur du royaume. C'était lui qui , après avoir long-temps refusé de prêter le serment à la constitution , exigé de tous les militaires, le prêta ensuite avec une apparence de franchise qui séduisit la moitié de la France, Le roi parut le juger digne que la garde des frontières lui fût confiée, et il eut le commandement de la Lorraine. C'est à lui que l'on a reproché depuis le massacre inutile de quelques régiments égarés par un excès de patriotisme , les désastres de la ville de Nancy, et une guerre civile de quelques jours entre les citoyens et les soldats, laquelle pouvait irriter toute l'armée et l'aigrir contre la nation. Il profita de la place de confiance qui lui avait été donnée pour ménager au roi une retraite sur les
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frontières du Luxembourg, pays appartenant à l'empereur, afin que l'armée qu'aurait le roi pût ^tre soutenue de toutes les forces d'Allemagne. Dégarnir la frontière, laisser les places sans défense €t les arsenaux sans munitions , s'entourer de régiments étrangers à la solde de la nation, diviser les troupes nationales, s'assurer d'intelligence dans les villes avec les partisans de l'ancien régime , préparer un camp fortifié sur la frontière : tels furent les moyens employés par M. de Bouille pour faire la guerre à la nation qui le payait. Montmédy , place forte, était la ville où le roi devait être conduit pour commander la noblesse et se faire chef de parti contre son peuple. Mais on dit qu'on préparait une retraite plus sûre au roi dans une ville située en terre étrangère, à deux lieues de la frontière. Vainement les citoyens de ces pays donnaient des avis sur la faiblesse de leur défense et sur les préparatifs dont ils étaient témoins; le ministre de la guerre disait toujours que tout allait bien : celui des affaires étrangères nous rassurait sur les dispositions des autres cours. Le pouvoir exécutif, qui ordonnait tout et disposait de tout, avait les plus grands avantages contre la nation, et il savait en profiter.
A l'approche du moment où le roi devait fuir, les émigrations redoublèrent ; on fit disparaître le plus d'argent qu'il fut possible ; on tâcha , dans chaque régiment, de débaucher beaucoup de soldats; les prêtres redoublèrent de soins pour diviser les familles; plusieurs officiers quittèrent leurs régi-
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ments, les chefs des gardes du roi usèrent de leur autorité et de l'influence de l'esprit de corps pour les entraîner dans la conjuration ; et l'on vit accourir à Paris une grande quantité de ceux qui autrefois portaient en France le titre de nobles.
La nouvelle de la fuite du roi était répandue à l'avance dans les pays étrangers , et plusieurs personnes la reçurent à Paris. La crainte de la fureur des citoyens quand cet événement éclaterait dépeuplait les châteaux et les gentilshommières. Leurs habitants titrés allaient à Paris, où ils pensaient que leurs bras et leurs épées pourraient être utiles, ou ils sortaient du royaume emportant avec eux beaucoup d'argent. De là ils invitaient leurs amis à quitter la France. La municipalité et M. de La Fayette reçurent des avis de la prochaine évasion du roi ; les journalistes l'annoncèrent; et la reine elle-même en plaisantait avec les officiers de sa garde la veille de sa fuite. Les municipaux et M. de La Fayette parurent avoir pris des précautions suffisantes pour prévenir cet événement : mais elles ne le furent pas. Le roi, la reine et leurs enfants, et madame Elisabeth, sœur du roi , s'enfuirent dans la nuit du 20 juin, précisément la plus courte nuit de l'année. Monsieur s'enfuit aussi. Ils prirent la route de Montmédy , et Monsieur celle de Mous.
Quand on sut cette nouvelle dans les pays étrangers , on n'y douta pas que la France ne fût livrée à toutes les horreurs de l'anarchie et de la guerre civile. Mais certes, s'il y eut jamais un grand et beau spectacle, c'est celui que présenta la nation fran-
ç^ise depuis Calais jusqu'aux Pyrénées. Le premier moment fut de surprise , et le second de calme et lie repos. Tout se rallie autour de l'assemblée nationale, unique mais puissante ressource d'un grand peuple. Jamais la majesté d'une nation n'a été, jamais elle ne sera plus imposante. A Paris, il sembla que les citoyens étaient déchargés d'un pesant fardeau; ils n'avaient plus de roi. Le peuple, par un mouvement général , effaça de partout son nom et son effigie ; ils le furent de cette multitude d'enseignes que, sous le despotisme, on décorait de son titre ou de sa couronne, et le soir il n'en restait pas une seule trace. Les gardes nationales se réunissent sous leurs drapeaux, et vont prêter serment de fidélité à l'assemblée nationale au bruit d'une musique militaire. Les citoyens de Paris les imitent , et , pendant trois heures entières , ils défilèrent dans la salle haussant la main et prêtant le serment.
L'assemblée cependant se montrait digne de la confiance de la nation. Elle manda sur-le-champ les ministres pour leur ordonner d'exécuter les lois. Elle envoya des courriers dans tous les départements , pour donner l'ordre d'arrêter toutes personnes sortant du royaume, et pour les instruire de ses dispositions. Elle exigea de tous les militaires fonctionnaires publics le serment de fidélité à la nation. Dans sa mémorable séance, qui dura sept jours et sept nuits , elle s'occupa de prévenir les désordres, d'entretenir le courage des citoyens, et de montrer, par son sang-froid et sa fermeté, qu'elle était digne de commander aux circonstan-
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ces. Il est remarquable que, dès le second jour après qu'elle eut pris toutes les précautions qu'exigeait la sûreté de l'empire, elle reprit tranquiller ment l'ordre de son travail interrompu , et discuta le Gode pénal.
Trois jours se passèrent ainsi sans roi. La France était unie , forte et tranquille. Les deux partis s'étaient -même rapprochés dans tout le royaume , et partout les forces nationales s'étaient mises dans un état imposant. Mais quand on se représentait le roi fugitif, manquant à sa parole solennelle et tant de fois donnée, quand on pensait qu'il allait rentrer dans le royaume à la tête d'une armée étrangère , que les rois voisins n'attendaient que ce moment pour faire une invasion en plusieurs endroits à la fois , et qu'il serait suivi de cette foule de nobles et de seigneurs qui disaient qu'il leur tardait de s'abreuver de notre sang, l'indignation et la fureur étaient au comble. En quelques lieux du royaume, on s'assura de la personne des mécontents , mais sans violence ni mauvais traitements ; et peut-être ils n'ont jamais été plus sûrs de leurs biens et de leurs vies. Cependant les fugitifs triomphaient à Mayence , à Coblentz , à Luxembourg , à Bruxelles , à Londres , en Allemagne , en Italie. Les témoignages de leur joie allèrent jusqu'à l'extravagance. Ils étaient persuadés que le temps des proscriptions et des vengeances était arrivé. Des courriers sont expédiés dans toutes les cours , et les Français émigrés se mettent en marche pour aller joindre le roi.
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C'est un des inconvénients du gouvernement monarchique, que le salut de toute une nation y dépend de l'existence de son chef. La France allait* être livrée à toutes les fureurs de la guerre civile , parce qu'un homme était sorti de l'empire. Les destinées du royaume étaient en suspens ; et l'Europe attentive regardait comment allait commencer cette longue suite de scènes sanglantes. Mais un petit nombre de citoyens sauva l'état , en arrêtant le roi à quelques lieues delà frontière. Depuis long-temps on avait dit que les quarante mille municipalités du royaume étaient autant de sentinelles de la révolution : on l'éprouva. Les municipaux de Sainte-Menehould étaient alarmés de quelques mouvements de troupes dans leur ville, quand le sieur Drouet , maître de poste , alla leur annoncer qu'il avait vu passer une voiture qui lui avait paru suspecte. On lui ordonna de la suivre. Il avait cru reconnaître le roi et la reine : leur voiture était escortée de dragons. Il prend un chemin de traverse, devance le roi à Varennes, avertit le maître de poste; et, comme c'était au milieu de la nuit, avant que de demander du secours et de réveiller personne, ils allèrent au pont par où le roi devait passer, pour le barricader. Heureusement ils y trouvèrent une voiture chargée de meubles, ils la renversèrent à l'entrée du pont. Ils allèrent ensuite avertir le procureur de la commune, le maire et le commandant de la garde nationale. Huit hommes de cette garde arrêtent le roi, malgré des hussards qui accourent le sabre à la main : ils
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leur crièrent que, si on voulait l'arracher, on ne l'aurait que mort. Le commandant de la garde ^nationale avait fait amener deux pièces de canon sans poudre ni boulets; il feint de les décharger sur les hussards : tout cède; et le roi est prisonnier. Le tocsin sonnait partout; les gardes nationales arrivaient de toutes parts ; les soldats euxmêmes se joignirent à eux: et M. de Bouille, renonçant à l'idée d'enlever le roi, s'enfuit hors du royaume.
Le roi fut conduit à Paris par des milliers de gardes nationales, qui se relevaient sur la route. Les braves citoyens de Varennes, qui l'avaient arrêté, le suivirent jusqu'à la capitale, dont les citoyens armés allèrent le recevoir hors de son enceinte. Cinq cent mille hommes étaient sur son passage; et le roi n'entendit ni reproches ni murmures : mais un silence improbateur régnait partout; toutes les têtes restèrent couvertes, toutes les armes étaient baissées; et le roi dut apprendre en ce jour que c'est le peuple qui est le souverain. Il fut conduit à son château des Tuileries , où l'assemblée lui donna une garde dont le commandensent fut confié à M. de La Fayette.
L'assemblée, voulant informer contre le déht national qui avait été commis , ou par l'enlèvement du roi, ou en favorisant son évasion, fit mettre tous ceux de sa suite en état d'arrestation. Ils furent interrogés, et on reçut simplement la déclaration du roi. Le roi déclara, entre autres choses, que son intention était d'aller à Montmédy ,afmde
prouver qu'il était libre , pour veiller sur la frontière à la sûreté du royaume contre les étrangers qui pourraient tenter une invasion , et se porter partout où il jugerait convenable. Plusieurs furent convaincus de la sincérité du roi , auquel on n'a jamais présenté d'un projet que ce qui pouvait intéresser son cœur : l'on n'aurait pas osé lui confier qu'il allait faire la guerre à son peuple. D'ailleurs on ne pouvait guère douter qu'il n'eût été proposé aux grandes puissances de l'Europe de profiter de l'occasion pour envahir la France et se la partager. C'est à l'électeur de Mayence qu'on faisait honneur de cette idée.
L'assemblée nationale avait à se garantir de l'impression générale qu'avait faite la fuite du roi, et de l'indignation des peuples, dont il lui venait chaque jour des preuves. Déjà plusieurs faisaient entendre que désormais on ne pourrait plus se fier à la parole du roi; que les Français ne pourraient plus obéir à un monarque qui les avait trahis; que le roi devait être mis en cause , puisqu'il avait abandonné la nation; et que sa fuite devait être l'occasion d'une guerre civile; que les Bourbons regretteraient toujours lé despotisme ennobli par les noms de Louis XIV et de Louis XV , et se regarderaient à jamais comme déchus et dégradés; qu'il resterait dans le cœur de cette famille un ressentiment éternel ; et qu'elle chercherait et trouverait les occasions de se venger et d'opprimer la liberté que les peuples avaient conquise avec tant de peine. Ils disaient qu'il fallait profiter de l'oc-
i:asion pour ôter du sein de la France un ennemi naturel qui ne lui laisserait jamais de repos ; que la liberté ne pouvait compatir avec la monarchie héréditaire; et qu'il convenait d'établir un conseil de régence, éligible par la nation et responsable, auquel serait coniié le pouvoir exécutif.
Mais l'assemblée nationale ne crut pas que le royaume fût en état de supporter une seconde révolution. Les finances étaient en désordre, le numéraire avait disparu, l'organisation nouvelle était mal affermie, les impôts ne se percevaient pas, et le peuple soupirait après le repos. De plus longues agitations auraient fait disparaître l'industrie, qui ne peut être long-temps suspendue sans se perdre et s'anéantir. L'assemblée avait déclaré d'ailleurs que la France était une monarchie ; et il ne fallait pas penser qu'un pays d'une aussi vaste étendue piit être soumis à la forme purement républicaine. De si grandes distances , des peuples si divers , même de langage, d'habitudes et de mœurs, des îdées si nouvelles pour la plupart d'entre eux, le nom de roi qui toute leur vie avait résonné à leurs oreilles, l'attachement que donne l'habitude ; tout fit penser à l'asemblée nationale que la France devait être une monarchie, et, que, dans la constitution nouvelle , où les ministres seuls sont responsables , Louis XVI était le roi qui convenait aux Français.
Qui pouvait prédire d'ailleurs comment finirait cette nouvelle révolution ? Le roi , la noblesse et le clergé réunis avaient encore assez de moyens
pour jeter le trouble clans le royaume. La captivité flu monarque le rendait intéressant; et des informations judiciaires faites contre lui auraient attiré à sa cause un très-grand nombre de partisans , et auraient attisé les feux d'une guerre civile. Les princes étrangers pouvaient nous surprendre dans cet état de faiblesse et de division ; et, quoique aucun d'eux n'pùt assez de moyens pour nous attaquer dans l'état ordinaire des choses, une réunion devenue facile pouvait déchirer la France, si elle ne la démembrait pas. Le projet d'un conseil de régence, en éveillant l'ambition de tons ceux qui auraient prétendu à cet honneur, aurait divisé l'assemblée nationale, déchiré l'empire, et multiplié les sources, déjà trop nombreuses, de divisions et de partis.
D'après ces considérations, l'assemblée se persuada qu'il fallait achever la constitution comme elle avait été commencée. Louis XVI, roi d'un peuple libre et qui se donne lui-même ses lois , devait être satisfait des prérogatives attachées à sa couronne : son évasion lui ayant été évidemment suggérée, il devenait digne de la nation d'oublier cette faute, et le roi pouvait en être touché. Il devait avoir appris enfin , après des tentatives inutiles, qu'il lui était impossible de résister à la volonté nationale, et que son intérêt était de se réunir à son ptuiple.
En rendant le repos à la France, il se le donnait à lui-même. Sa famille régnait infailliblement sur le peuple français : les rois de l'Europe n'avaient
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plus de prétexte pour le soutenir, ou plutôt pour le détrôner; et, réuni avec la nation, il n'en était que plus fort pour empêcher le démembrement de l'empire ; il pouvait prévoir le temps où les autres rois- seraient obligés aussi de rendre aux peuples au moins quelques-uns de leurs droits, et que, puisque l'époque de cette révolution était marquée par les destinées , il valait mieux être le premier roi qui la subît.
Ij'assemblée nationale ordonna donc que la révolution fût finie. Ce fut le trait d'une grande sagesse , et qui ne pouvait être justifié que par une grande puissance. Elle fit la révision de ses décrets, et rédigea l'acte constitutionnel qui devait être présenté à l'acceptation du roi. Elle lui laissa la liberté du temps et du lieu pour l'examiner et l'accepter ou le refuser. Plusieurs intrigues vinrent à la traverse. Les privilégiés, effrayés de la tournure que prenaient les choses, recommencèrent leurs intrigues accoutumées. Les frères du roi, maintenant réunis, gardèrent toujours leur politique de déclarer que le roi n'était pas libre, et de ne pas reconnaître ce qu'il ferait. Quelques cours étrangères leur fournirent de l'argent et leur facilitèrent l'enrôlement des hommes ; elles étaient étonnées de voir sitôt la fin de ces événements sur lesquels les faux calculs des émigrés leur avaient donné de fausses espérances. La France semblait prête à se rasseoir sur de nouvelles bases, et à reprendre toute la vigueur d'un peuple rajeuni; et les intrigues du dedans et du dehors se réunirent pour arrêter le
cours de ces destinées qui effrayaient presque tous les puissants de l'Europe.
Mais enfin le roi accepta la constitution française, et cette démarche éclatante décida la révolution. Sans doute, nous serons agités encore; les privilégiés auront encore des moyens de troubler notre repos; et notre passion pour la liberté entretiendra long -temps les défiances et même les exagérations qui l'accompagnent. Les nouvelles autorités constituées balanceront encore avant de se renfermer dans leurs limites , ou de se mettre en pleine activité. Nos finances attendront cette lumière et ce cours facile et habituel que l'expérience seule peut donner. Les cours étrangères reconnaîtront ou ne reconnaîtront pas notre constitution, selon que leurs vues politiques leur feront espérer ou désespérer de nos dépouilles. Mais la puissance de la révolution française résistera par elle-même à tout, car elle est l'ouvrage des siècles, de la nature, de la raison et de la force.
Un jour nous pourrons développer avec plus de détail des événements aussi intéressants pour la nation française , et auxquels elle a concouru tout entière : notre intention , aujourd'hui , n'xi été que de tracer un tableau rapide de la révolution, comme on décrit un combat le lendemain du jour où il a été donné. Le vulgaire des observateurs n'a vu , dans ce spectacle étonnant que la France a présenté à l'Europe , que des hommes acharnés contre des hommes, et des passions luttant contre des passions. Mais les hommes éclairés de tous les pays
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ont aisément aperçu que c'était ici la cause de l'htimanité tout entière, et leur cœur s'est ému en attendant l'issue de ce combat. L'espèce humaine peut être long-temps dégradée et avilie dans les pays où il n'y a qu'un maître , une opinion , une loi et un livre ; car le despotisme s'emparant de ces rênes faciles , il retient à jamais sous le joug des troupeaux d'hommes dont la raison ne fait aucun progrès. Là, changer d'opinion est un crime, parce qu'en effet c'est désobéir au maître et à la loi. Mais chez les peuples qui lisent et qui étudient, les hommes se dégagent insensiblement de l'ignorance et de l'erreur pire qu'elle , pour arriver infailliblement à la vérité; car il n'y a point de bornes à la perfectibilité de notre raison. Là , changer d'opinion est une vertu, parce qu'en effet c'est secouer le joug de l'erreur : là, les tyrans de la pensée sont les plus odieux des hommes, parce qu'on les regarde comme les ennemis de l'espèce humaine, dont ils voudraient retarder les progrès : ils dégradent, autant qu'il dépend d'eux, le chefd'œuvre de la nature.
La révolution française a donc été le produit des lumières, qui avaient pénétré, plus que chez d'autres peuples , dans toutes les classes de citoyens. Elle a commencé du moment où les hommes ont réfléchi, les fautes de trois règnes l'ont mûrie, la résistance des privilégiés l'a accélérée, et l'impétuosité française l'a, consommée. Lorsque Bacon faisait ses premières expériences, lorsque Montaigne doutait, lorsque Bayle se faisait l'avocat général de
\çt philosophie, ils préparaient la révolution de France. Mais les lumières de la raison appartiennent à tous les peuples et à tous les pays , et il n'est au poilvoir d'aucun potentat et d'aucun corps d'en retarder aujourd'hui les progrès. Elle continuera donc son ouvrage avec cette lenteur et cette sagesse qui font mûrir les événements sans les précipiter : et , tandis que la France achèvera la lutte pénible dans laquelle elle est engagée , les peuples de l'Europe ne verront pas sans émotion s'accomplir ces destinées étonnantes de qui dépendent les destinées de l'univers.