‹ Œuvres, précédées d'une notice sur sa vieChapitre 33 sur 34 · PR]^GIS DE L HISTOIRE · texte numérisé non relu

PR]^GIS DE L HISTOIRE

comtes ni de barons , et les titres étaient déjà devenus ridicules.

Les parlements, ces tuteurs et rivaux des rois, s'étaient évanouis; on se souvenait à peine de leur existence , quoiqu'on entendît dire quelquefois qu'ils croyaient exister encore. Tous les autres offices de judicature étaient supprimés ; et cette nuée d'hommes de loi qui couvraient et dévoraient la France étaient rentrés dans la classe générale des citoyens ; leur robe même n'existait plus.

Dans les provinces, les gouverneurs, les commandants, les états-majors, les intendants, les subdélégués, les présidents et les tribunaux d'élection avaient été supprimés: des administrateurs électifs les remplaçaient. Il n'y avait plus de maires en titre d'office, plus d'échevins, de capitouls, de jurats, de consuls : des municipaux électifs avaient pris leur place : le nom seul de maire était resté. Les cours des aides, les chambres des comptes, les trésoriers, les généraux de finances, les chancelleries, les bureaux de finances, avaient également disparu : une comptabilité simple et générale avait été établie sur l'immensité de leurs débris.

Ces vastes corps, connus sous le nom ai étatsprovinciaux, où les privilèges antiques des provinces réunies à l'empire étaient devenus le patrimoine d'un petit nombre d'individus, s'étaient fondus dans l'unité nationale. Il n'y avait plus de provinces; leurs noms même avaient été sacrifiés comme un préjugé : ils sont déjà oubliés, et nos

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enfants ne les étudieront que dans l'histoire. L'Atlas de la France était devenu inutile, et sa géographie était changée. A la bigarrure confuse des bailliages, des sénéchaussées, des élections, des généralités, des diocèses, des ressorts des parlements, des gouvernements militaires , et de tant d'enclaves bizarres qu'avait successivement entassés le chaos des droits, des privilèges, des langues, des coutumes , des peuples et des conquêtes ; à cette confusion, dont l'étude seule était une vaste science, avait succédé une division simple et uniforme. La France était le royaume aux quatre-vingt-trois départements, et la Corse elle-même, séparée par sa langue et par la mer, semblait se rapprocher de l'empire pour s'incorporer avec lui.

Dans l'Église, un système également simple avait porté à diminuer le nombre des évêchés, dont l'étendue était d'ailleurs inégale; il y en eut un par département; les paroisses inutiles furent supprimées, et celles de secours furent augmentées. Cependant le casuel était aboli d'après le sacrifice même des curés. Les prêtres étaient tous pasteurs salariés. Les ecclésiastiques inutiles n'étaient plus. L'Eglise avait des presbytères et des maisons pour les évêques et les curés. Il n'y avait plus de palais ni d'équipages, ni de titres fastueux.

Dans Farmée la paye des militaires était augmentée ; le soldat pouvait parvenir à tous les grades sans exceptions : les officiers n'avaient plus besoin que des preuves de noblesse leur tinssent lieu de

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preuves de service : la discipline était appropriée aux nouvelles lois et aux nouvelles mœurs de l'empire : les punitions arbitraires et les peines avilissantes étaient abolies, le soldat était jugé par ses pairs : l'avancement et la retraite étaient assurés à celui qui vieillissait sous les drapeaux ou qui était blessé pour la défense de la patrie. Le soldat , devenu citoyen, après en avoir pris le caractère, devait en prendre les vertus.

Dans les campagnes, les citoyens étaient affranchis de l'esclavage de la féodalité ; ils étaient délivrés de la dîme qui, dans la moitié du royaume, donnait au clergé le tiers du revenu net des productions de la terre , et le quart ou le cinquième dans une autre moitié; de la gabelle qui, en mettant un prix excessif à la plus vile des denrées, occasionait tous les ans une multitude de supplices. La terre, la culture, les récoltes et les hommes étaient libres ; un code rural , plein de sagesse, mettait les propriétés sous la sauve -garde de la loi. Une justice facile, journalière et gratuite, terminait tous les différends; l'administration et la répartition des contributions étaient sous les yeux mêmes des contribuables, et ils pouvaient la surveiller. On voyait que l'assemblée nationale avait eu principalement pour but la félicité des campagnes, parce qu'elles sont les nourricières de l'état, parce que la terre, qui crée et reproduit tous les ans, doit être libre et fécondée. Aussi beaucoup de citoyens qui, par le changement opéré dans les mœurs , se détrompaient du bonheur de vivre

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dans les villes, revenaient aux sentiments de la nature, et se félicitaient d'aller habiter la cam-

pagne.

Enfin la surface de la France était couverte d'hommes armés de fusils, de* cartons, d'uniformes; une foule de sociétés de citoyens s'assemblaient partout, pour s'occuper de la chose publique, et pour repousser les attaques locales auxquelles elle était exposée. Des tribunes dressées dans toutes les villes y répétaient sans cesse les accents de la liberté. Ce n'était plus la France avilie aux yeux de l'Europe, opprimée par une longue chaîne de pouvoirs dont le premier chaînon était à la cour; c'était un peuple se débattant contre les anciennes lois, et courant embrasser l'autel de la nouvelle constitution.

Mais un grand combat était engagé entre l'ancien régime et le nouveau. D'un côté étaient la cour et les privilèges , et de l'autre la nation, chacun des deux reprochant à l'autre les efforts qu'il faisait pour remporter la victoire : la cour, adroite dans ses intrigues ; les nobles , violents dans leurs mouvements; le clergé, perfide dans ses insinuations; les privilégiés, déclamant contre les nouvelles lois, invoquaient le ciel qu'ils disaient outragé, le trône qu'ils disaient avili, l'antiquité des abus qu'ils appelaient la majesté des lois. Le peuple, exalté dans ses passions, pénétrant dans ses conjectures, brusque dans ses mouvements , prompt et quelquefois cruel dans ses vengeances, employait les moyens qui sont au pouvoir de la multitude.

Chacun se servait des armes qui lui étaient propres.

Cependant la face du combat était changée depuis un an; et, au lieu que les privilégiés étaient alors sur la défensive , ils étaient maintenant assaillants. Dans ce nouveau genre de guerre ils avaient l'avantage des richesses, d'un reste de grandeur, d'une longue habitude de l'intrigue, la facilité d'étendre leurs ressources dans toutes les cours de l'Europe , et cette espèce de supériorité propre à celui qui attaque, et dont les desseins sont cachés. Le peuple avait sa masse de résistance contre laquelle tout se brisait, ses brusques insurrections qui déconcertaient les complots prêts à éclore, et la majorité de l'assemblée nationale qui dérangeait tout par un décret.

On peut juger, par la résistance que faisaieiit les privilégiés, de l'immense pouvoir qu'ils avaient en France. Une coalition de deux cent mille hommes en arrêtait vingt-six millions, et la volonté générale était tenue en suspens par les intérêts particuliers. Dans l'armée , ils avaient presque tous les officiers, dont le privilège était ci-devant de commander à la roture; dans l'Église, le plus grand nombre des curés , imprégnés de l'esprit de corps et soumis à leurs évêques nobles; dans la finance, ceux qui prenaient à bail les revenus de l'état, et la multitude de leurs créatures ; dans les places de guerre, ceux qui avaient le commandement; dans plusieurs villes de commerce , les riches , dont la fortune leur permettait autrefois de singer les grands qui daignaient les admettre avec eux ; dan*

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la robe, presque tous ceux qui avaient été remboursés ; dans tout le royaume, ceux dont les places ou le caractère les portaient à mépriser le peuple ^ Chacun d'eux tâchait de gagner à son parti ceux des citoyens sur lesquels son crédit ou les divers préjugés pouvaient lui donner quelque influence.

Ce fut de ces efforts des privilégiés dans l'intérieur du royaume que naquirent plusieurs tentatives partielles contre la liberté, qui se terminèrent par l'effusion du sang ; car on peut assurer que les privilégiés en ont fait verser, par leurs complots, infiniment plus que le peuple par ses vengeances. Les officiers s'efforçaient de diviser les soldats entre eux , ou de les opposer aux citoyens , ou de les indisposer contre l'autorité civile: ils pensaient que le despotisme militaire devait plaire à des hommes fiers des armes qui leur ont été confiées. Ils donnèrent des milliers de cartouches jaunes et infamantes à tous les sous-officiers ou soldats dont le patriotisme les embarrassait , espérant de mieux disposer à leur gré des autres. D'un autre côté, les soldats, égarés par des insinuations exagérées , ou par leur haine contre leurs chefs , se livraient à l'indiscipline, et chassaient eux-mêmes leurs officiers. C'était surtout dans les provinces frontières que ces mouvements avaient lieu , en Flandre, en Alsace, en Lorraine, en Roussillon, parce que le voisinage des émigrants exaltait ces

' Les étrangers demandent souvent ce qu'on entend en France par AaisToca\xES : ce sont les hommes que je viens de citer.

'iili'- ' .rm.

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deux passions contraires, le patriotisme des soldats

et la fureur des officiers.

Les prêtres, de leur côté, continuaient à former entre eux cette ligue immense, la plus sûre, la plus forte et la plus facile de toutes, parce qu'ils ont aussi leur discipline, leur uniforme, leur tactique, leurs ruses de guerre, leur mot du guet; parce qu'ils tiennent les esprits par le plus fort des préjugés, et que leurs troupes leur sont plus dévouées que des soldats ne le sont au général le plus puissant et le plus habile. Ils disaient au peuple que la religion était perdue. De là vinrent , dans les provinces méridionales, ces scènes tragiques qui retracèrent à nos yeux les horreurs des croisades.

Paris était le centre de tous ces mouvements divers. L'assemblée nationale et la cour étaient constamment en opposition ; et, quoique le roi sanctionnât ou tôt ou tard les décrets , on n'ignorait pas les intentions et les intrigues de ceux qui le conseillaient. C'était de Paris que partaient les proiets-uniformes qui se distribuaient daus les départements. Les députés patriotes avaient formé une société où ils discutaient à l'avance les décrets de l'assemblée nationale. Ils s'assemblaient aux Jacobins; et, comme ils'y admirent ensuite des citoyens de tous les ordres, afin de former l'esprit pubUc, cette société eut la plus grande influence , et une foule de sociétés du royaume s'affilièrent à elle. Les privilégiés, de leur côté , formèrent aussi des sociétés , tantôt sous le nom d: impartiaux , mais dont la politique inactive était une véritable par-

tialité, puisqu'elle tendait à ne point avancer ; tantôt sous le nom de club monarchique. Ceux-ci, plus découverts, ne cachaient point leur haine, le nom du roi leur servait de prétexte , et ils ne mirent de la finesse dans leur conduite que lorsqu'ils ouvrirent des bureaux pour donner le pain à un sou. IMais le peuple connut le piège et ne voulut pas de leur pain. Ils s'en vengèrent en appelant les Jacobins régicides: ils pensaient qu'un roi qui n'est pas despote est un roi mort.

Le Châtelet , qui vivait encore, était une des grandes espérances de ce parti. Il avait été chargé, comme nous l'avons dit, par l'assemblée nationale, d'informer contre les délits commis le 6 octobre 1-789 au château de Versailles. Sous prétexte de rechercher les circonstances et dépendances, le Châtelet s'attacha à insinuer que M. d'Orléans et M. de Mirabeau avaient voulu faire assassiner la reine ; et il rassembla toutes les indications qu'il lui fut possible de recueillir pour arriver à son but. 11 reçut les dépositions des membres du côté droit de l'assemblée contre des membres du côté gauche; et , prenant toute la latitude que lui donnait la faciiité (l'informer , il recueillit une multitude de dépositions ra|)prochées avec assez d'art pour offrir aux esprits inattentifs un fantôme de complot contre la cour. Il en fit grand bruit à l'avance, dans l'espoir d'intimider les patriotes de l'assemblée, qui d'ailleurs étaient disposés à sacrifier ceux d'entre eux qui auraient été coupables.

Mais cette intrigue du Châtelet tourna contre

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ceux mêmes qui l'avaient ourdie ; il concluait par décréter quelques personnes ; il disait à l'assemblée nationale: Le voilà donc connu ce secret plein d'horreur! les coupables sont assis entre vous. Et il lui demandait si r inviolabilité des députés défendait toute poursuite contre M. d'Orléans et M. de Mirabeau. Les orateurs qui parlèrent en cette occasion déclarèrent que chaque membre aurait horreur d'un pareil droit.

Cependant la procédure du Châtelet fut imprimée; tous les citoyens la lurent; et leur surprise fut égale à leur indignation. L'instruction fut jugée par le public avant que l'assemblée nationale pût s'en occuper. Il disait que le Châtelet, en informant contre la journée du 5 , tandis qu'on l'avait chargé d'informer contre celle du 6 , informait contre tout Paris qui s'était porté à Versailles; qu'il faisait le procès à la révolution, et que son intention était de la déshonorer; qu'il voulait présenter le mouvement généreux d'une capitale indignée de ce qu'on voulait emmener le roi à Metz, comme une révolte et un assassinat dirigés par des membres distingués de l'assemblée nationale ; qu'il cherchait à tromper le roi , à apitoyer l'Europe sur son sort en le représentant comme prêt à être détrôné par M. d'Orléans ; que c'était là ce que répandaient partout le parti des émigrants et les privilégiés ; que le Châtelet , maître de faire les recherches dans le sens qu'il lui plaisait, n'avait entendu que les dépositions qu'il croyait pouvoir aller à son but ; qu'il en avait recueilli surtout parmi ceux

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des dépïités qui étaient dans le parti de la cour ; qu'il avait écarté des dépositions qui auraient contrarié ses vues ; que , malgré cet artifice et les trois cent quatre-vingt-huit témoins qu'il avait préféré d'entendre , il ne résultait rien contre MM. d'Orléans et Mirabeau; qu'il s'était bien gardé de faire des recherches sur l'orgie de Versailles et la cocarde blanche , véritables causes de l'insurrection de Paris, ni sur les mains perfides qui avaient préparé la famine aux Parisiens , ni sur le projet d'enlever le roi à Metz, pour décider la guerre ciyile; que c'étaient là les crimes de lèse-nation qu'un tribunal impartial aurait dû poursuivre.

Cette procédure, imprimée et répandue partout, servit à persuader qu'il n'y avait point eu de complot contre la famille royale , puisque , malgré tant d'artifices, le châtelet n'avait pu en découvrir. Et , lorsque le rapport en fut fait à rassemblée nationale , elle déclara qu'il n'y avait pas lieu à accusation contre M. d'Orléans et M. de Mirabeau. Tout le monde applaudit à ces terribles paroles du dernier : « Oui , le secret de cette infernale procé- « dure est enfin découvert : il est là tout entier ( dé- « signant le côté droit de l'assemblée où siégeaient « les amis des privilèges); il est dans l'intention de « ceux qui ont cru trouver une occasion de signa- « 1er leurs affreux ressentiments ; il est dans Fini- « quité des juges qui se sont rendus coupables de « ce dessein ; il est là tout entier , tel qu'il sera bu- « riné dans l'histoire par la plus juste et la plus '( implacable vengeance. » Après le jugement de I. 26

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cette affaire, il n'en fut plus question, et ce nouveau complot s'évanouit en fumée comme les autres.

Tandis que les privilégiés employaient au-dedans tous les moyens qui étaient en leur pouvoir pour diviser la France , ils en ménageaient au-dehors pour l'attaquer. Ils comptaient sur l'indiscipline des troupes , sur les intelligences ou la défection de leurs chefs ; sur la bonne volonté de quelques directoires et de quelques municipalités, sur le rassemblement de tous les gentilshommes en des lieux convenus , sur les intelligences avec les bureaux des ministres, sur les mouvements fanatiques de quelques villages, sur des enrôlements qu'on faisait à Paris et dans tout le royaume, et sur des préparatifs faits à Metz et dans les environs, pour donner la main aux troupes de l'empereur et à celles du roi de Prusse.

Au-dehors tous les cabinets de l'Europe étaient sollicités de réunir leurs forces contre la France. Ces propositions y étaient bien accueillies , soit que le mot de liberté déplaise naturellement dans toutes les cours, soit qu'elles crussent faire une chose agréable au roi des Français , soit qu'elles y trouvassent l'avantage présent et futur d'empêcher la France de s'élever à de plus heureuses destinées : car c'est une fausse poUtique des cabinets modernes, toujours en guerre entre eux, de ne se croire puissants qu'autant que les autres peuples sont faibles: le mal d'autrui fait leur bien. Nos ambassadeurs aidaient à cette intrigue; Torde la France,

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qui les payait toujours avec grandeur, servait à lui préparer la guerre. Les princes et les pensionnés fugitifs étaient payés avec régularité, et ils recevaient plusieurs millions.

Le vertige féodal avait passé dans la plupart des têtes nobles de l'Europe; et cette maladie française était plus réelle et plus contagieuse que le mal démocratique dont on accusait la nation. Les livres et les journaux des deux partis volaient aux extrémités de l'Europe, mais avec cette différence que les leurs ne donnaient un libre accès qu'à ceux qui favorisaient leurs idées. Lesémigrants, parlant seuls, étaient seuls entendus ;mais leur présence, en faisant réfléchir les peuples étrangers qui les écoutaient, redoublait l'inquiétude des forts et des puissants du pays : elle leur faisait croire à la nécessité de la ligue , qu'ils s'imaginaient faussement devoir les préserver eux-mêmes. Le fameux équilibre de l'Europe semblait prêt à se désorganiser complètement; et, au lieu que tous les rois se réunissaient autrefois contre l'état le plus fort, aujourd'hui ils se ralliaient tous contre celui qui leur paraissait le plus faible. En affermissant le roi des Français sur un trône despotique, ils se croyaient sûrs de mettre la France hors d'état de leur faire ombrage , quels que fussent leur? succès. Mais leur alliance, en changeant tous leurs rapports et leurs différences entre eux, jetait à l'avenir dans leur politique un embarras plus grand que celui de la situation présente. La France est en effet une pièce si importante à tous dans l'équilibre de l'Eu-

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rope , que sa destruction les aurait tous dérangés ; et, lors même qu'ils seraient parvenus à se la partager entre eux, comme on croit qu'il leur avait été proposé , ils ignoraient ce qui serait résulté d'un partage aussi difficile et d'une guerre générale qui se serait élevée ; car jamais les guerres d'alliance n'ont fini comme les alliés l'avaient espéré.

Il aurait été d'une politique plus franche et surtout plus sure de laisser la France faire sa révolution avec l'impétuosité nationale , et de la tempérer chez soi par des moyens convenables à des peuples plus flegmatiques. Mais cette politique n'est guère celle des rois , et les ministres ne savent guère donner que l'ordre facile de lever des troupes et de tuer. Quand on est fort , on se croit dispensé d'être sage. Les révolutions particulières ne sont devenues générales que par cette universelle étourderie des grands, des puissants , et même des nations entières, qui se sont précipitées après eux. Les émigrants, en se répandant dans l'Europe , y portaient la révolution , si l'Europe adoptait le projet de leur croisade.

Elle y paraissait disposée. L'Allemagne, oubliant son équiUbre intérieur, semblait sacrifier la seule puissance qui puisse le maintenir. L'Espagne, déjà impuissante à faire fleurir ses portions des deux mondes, fournissait un peu d'or et un peu de troupes ; mais elle comptait sur les forces spirituelles de Rora« et sur la haine religieuse des Espagnols. Elle oubliait qu«, dans notre détresse ap-

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parente, nous avions armé quarante-cinq vaisseaux pour elle. Le roi de Sardaigne, pouvant peu, risquant peu , espérant peu, comptait sur un de ces légers agrandissements qui ont fait successivement la politique de cette couronne. Le midi de l'Europe rêvait une guerre de religion ; et il anathématisait, en attendant, les journaux et les gazettes de France. La Prusse, dont au moins l'intérêt du moment était de soutenir la France pour contrebalancer l'Autriche, ne disait point son secret, pouvait beaucoup , promettait peu , mais elle ne désarmait pas. L'impératrice de Russie quittait les Turcs , dont la proie était presque assurée , et sacrifiait des vues certaines sur l'Orient , pour s'oc- .cuper de l'Occident, et de cette Méditerranée où il ne lui convenait pas d'entrer par le détroit de Gibraltar. L'empereur , embarrassé par des états séparés, et toujours prêt à se détacher de sa couronne, voyait dans Louis XVI, tout-puissant, un grand appui contre les Belges, mais qui de longtemps ne pouvait le servir. On eût dit qu'il n'avait point d'affaires, le voyant prêt à se mêler de celles des autres, sans savoir comment il s'en tirerait. En Angleterre, la nation , dont l'intérêt est déjà de s'allier avec la France , et qui risque de s'en aviser trop tard, la nation paraissait satisfaite de voir naître et croître un peuple libre , et le ministèi-e 4jccupé de l'empêcher. Pitt armait et désarmait, préparait des flottes, passait des revues, donnait plus à penser qu'il ne pensait Uii-même , faisait june belle parade , et perdait les Indes orientales.

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Les Suisses , dont la France , soit libre , soit esclave , est l'alliée naturelle, semblaient écouter les insinuations étrangères, et se ménager des alliés, tous plus éloignés et moins utiles. Quelques princes ecclésiastiques , distribués sur les bords du Rhin , imploraient la religion , le globe de l'empire , la diète de Ratisbonne , et les foudres de Rome, pour ne pas perdre leurs dîmes. Ils donnaient asile aux ennemis de la France, faisaient maltraiter les Français qui passaient chez eux , et enseignaient aux émigrés l'exercice prussien et hessois. Ils insultaient la France, comme des enfants se joueraient d'un géant malade. On voyait les routes couvertes de courriers qui parcouraient tous les chemins depuis Pétersbourg et Venise jusqu'à Rome et à Madrid. Partout on annonçait la ligue universelle : et, sortant de son pays de lacs et de frimas , le roi de Suède devait en être le chef.

Dans ce mouvement général , et qu'exagéraient les privilégiés, la révolution française s'agrandissait dans l'esprit des autres peuples, précisément parce que tous les rois se croyaient intéressés à s'y opposer: tant de bruit était un éloge. Et cependant, sans numéraire, sans alliés , sans appui , la France n'était pas disparue de dessus le globe , comme le disait Burke dans le sénat anglais , mais elle était seule : et c'est peut - être le seul peuple de l'Europe, qui, dans un même instant, ait été abandonné de tous les autres.

Des mouvements qui lui étaient en quelque manière étrangers ajoutaient cependant à ses sollici-

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tildes. Le pays d'Avignon et du Comtat, enclavés dans le royaume, et dépendants autrefois du comté de Provence, aliénés au pape par une princesse obsédée , mineure, et qui, devenue majeure, protesta contre cette aliénation ; ces pays voulurent être libres. Ils résolurent de se réunir à l'empire français dont la Provence faisait partie. Nos rois les avaient souvent repris et souvent rendus, mais toujours en se réservant leurs droits. L'assembléej^ationale fut sollicitée par eux de les incorporer à l'empire français ; et long-temps elle s'y refusa , se réservant néanmoins les droits de la nation. Mais ces pays, sans chefs , sans juges , sans pouvoir exécutif, se virent bientôt désorganisés. Des partis opposés s'y élevèrent , et une guerre civile ensanglanta ce beau territoire. La France, protectrice naturelle de ces voisins abandonnés, qu'elle regardait comme des concitoyens, n'y porta que de faibles secours et une autorité mal soutenue. Les ravages y devinrent affreux; les départements voisins s'en ressentirent, et la guerre du Comtat devenait une guerre nationale par le fanatisme qui s'y mêla. Alors l'assemblée nationale réunit ce pays à l'empire français , et fit offrir au pape les remboursements qui seraient jugés convenables. Elle ne devait plus trouver qu'un pays ruiné pour long -temps, une dette considérable, les biens de l'Église dissipés, et des campagnes ravagées : mais elle écartaij^ du midi les flambeaux de la guerre civile, a

Les colonies qui tiennent à la France par des liens précieux , et qui contribuaient à sa prospé-

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rite, étaient un objet bien plus intéressant. Mais la révolution devait être funeste à la métropole et aux colonies. Des privilèges furent la cause de ces malheurs, et les prétentions prématurées des hommes de couleur , et l'orgueil , hors de saison , des hommes blancs , perdirent de concert la superbe colonie de Saint-Domingue. Les mulâtres ou hommes de couleur libres sont les enfants d'un blanc et d'une négiesse à qui leurs pères ont donné la hnerté, et dont le plus grand nombre est propriétaire. Leur race , en se propageant , voit son teint s'éclaircir , et elle se multiplie plus que celle des blancs, qui d'ailleurs aspirent tous à retourner d^ns leur patrie. Ils vivaient dans un état d'abjection tel que le père blanc ne mangeait pas avec son ^Is coloré. Ce préjugé était fondé sur ce que ces hommes sortaient en partie d'une race esclave , et il était entretenu par la politique : car les blancs n'étant qu'un contre dix nègres ou noirs, ils s'étaient constamment attachés à leur persuader la supériorité de la race blanche , destinée par le ciel h commander à la race noire. Ils avaient cru nécessaire ou agréable à leur orgueil de jeter le même dédain sur les hommes de couleur, quoique hbres, parce qu'il y en a aussi qui sont esclaves.

A la première nouvelle de la révolution de la France, les colonies se livrèrent à une joie d'autant plus vive , qu'elles souffraient encore plus que la métropole du régime despotique. Mais bientôt le mot ae liberté, si étranger à ces climats, y porta le trouble et les dissensions. Le nom ^^ citoyen

excita d^ns îes hommes de couleur, qui gémissaient sous le mépris , le désir de l'obtenir. Les colons blancs s'en alarmèrent; et leur alarme s'accrut par la crainte que les esclaves noirs et mulâtres ne demandassent aussi la liljjgrté , dont leur ignorance ne pouvait leur permettre qu'un usage barbare et fatal à la colonie. Cette crainte était soutenue par la connaissance qu'ils avaient d une société des amis des noirs existant en France , qui désirait leur liberté, mais dont on exagérait les principes.

Les gens de couleur libres envoyèrent des députés en France pour demander d'être assimilés aux colons blancs ; et ceux-ci se réunirent pour l'empêcher. Ces débats, long-temps prolongés et transportés d'un monde à l'autre, aigrirent des esprits si propres à s'enflammer sous un ciel brûlant. L'assemblée nationale , occupée de cette question qu'il lui fut iopossible d'écarter, l'était en même temps à faire rentrer dans le devoir une assemblée coloniale qui aspirait à l'indépendance de la métropole, et que le commandant pour le roi parvint à dissoudre. Cependant l'assemblée nationale déclara que la constitution française n'était pas faite pour les colonies, auxquelles il fallait un régime particulier ; qu'il ne leur serait pas donné sans les consulter, et qu'elle ne prononcerait sur l'état des hommes dans les colonies que sur leur demande précise et formelle. Heureuse si dès -lors elle eût <îi>voyé des commissaires ! ce qui ne fut décrété que quatre mois après, et ne fut pas exécuté.

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Quelques gens de couleur , à !a tête desquels se mit un des députés envoyés en France, et nommé Ogé, tentèrent une insurrection; mais ils furent battus , et Ogé se réfugia chez les Espagnols de Saint-Doming^, qui le rendirent: il expira sur la roue. Tout pa^t calmé, mais la haine ne le fut pas.

La France avait envoyé des troupes dans la colonie : mais elles y portèrent l'esprit d'insubordination qui existait alors dans le royaume et des insinuations étrangères. Un régiment de l'île, nommé le régiment du Port-au-Prince, imbu de ces principes qu'il exagéra , et poussé par les ennemis des officiers , assassina son propre colonel. Mais bientôt ce régiment indiscipliné fut enveloppé, embarqué et envoyé en Europe. Les pouvoirs étaient désorganisés : des municipalités étaient formées ; mais les commandants pour le roi n'exerçaient qu'une autorité difficile et soupçonnée.

Avec un de ses décrets l'assemblée nationale avait envoyé une instruction dont un article fut une source de divisions. Il portait que toutes les personnes âgées de vingt-cinq ans accomplis, propriétaires d'immeubles, ou au moins domiciliées depuis deux ans, se réuniraient pour former les assemblées paroissiales. Les hommes de couleur n'étant pas exceptés de cette loi , qui appelait toutes les personnes, prétendaient y être compris. Ce fut aussi un sujet de débat dans l'assemblée nationale, au mois de mai suivant , lorsqu'elle s'occupa d'une loi qui fournit aux colonies un moyen de communiquer légalement leur vœu à la métropole, en formant

une assemblée coloniale. Les défenseurs des gens de couleur, en alléguant les motifs tirés de la raison et de la justice, prétendaient que l'assemblée nationale avait déjà accordé, dans ses instructions ^ les droits de citoyens actifs aux hommes de couleur libres. Les débats sur cette question furent trèslongs et très- vifs. Les députés et les défenseurs des colons blancs avouaient que le préjugé contre les hommes de couleur était absurde et injuste ; mais ils disaient qu'il ne pouvait pas être détruit en un jour par un décret ; que ce serait le fruit du temps et de leurs propres soins, et qu'une loi qui, tout-àcoup, élèverait ces hommes à côté des blancs , exposerait les colonies aux plus grandes calamités. L'assemblée voyait que, quelque loi qui fut portée, elle exciterait la haine et peut-être la vengeance d'un des deux partis, dont chacun aurait deux cent mille nègres pour le soutenir, et que la fureur des uns et des autres était également funeste. Elle était d'ailleurs affectée de l'esprit d'indépendance qui avait régné dans l'assemblée générale, laquelle avait même ouvert ses ports aux étrangers , ainsi que des menaces que faisaient plusieurs colons blancs de se donner à l'Angleterre. Elle voyait ses colonies prêtes à se détacher de la métropole , quoi que ce fiit qu'elle ordonnât. Dans cet embarras , et n'ayant à son pouvoir ni les moyens de force, puisqu'on n'osait y envoyer des troupes , dans la crainte qu'elles ne fussent débauchées , ni ceux de persuasion, puisque ses commissaires ne partaient pas, elle se jeta du côté de la justice : elle rendit, le

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i5 mai, un décret par lequel elle statuait sur les hommes non libres et sur les hommes libres. Elle décrétait sur les premiers qu'aucune loi sur l'état des personnes non libres ne pourrait être faite par le corps législatif, que sur la demande spontanée et formelle des assemblées coloniales. Elle ordonnait sur les derniers que les gens de couleur nés de pères et mères libres seraient admis dans toutes les assemblées ; et que pour ceux qui ne seraient pas nés de pères et mères libres , le corps législatif ne prononcerait sur leur état politique que sur le vœu préalable , libre et spontané des colonies.

Ce décret, arrivé à Saint-Domingue, ne plut, dit-on , à personne. Les hommes de couleur euxmêmes n'en furent pas satisfaits , parce que le plus grand nombre n'est pas né de pères et mères libres. Les colons blancs craignaient toujours , sur les nouvelles qui leur venaient d'Europe, que l'assemblée ne rendît quelque jour la liberté aux noirs. La haine la plus violente se manifesta entre les blancs et les hommes de couleur. En France , tout nuisait au succès de la loi. Les colons blancs l'avaient envoyée sur-le-champ par un bâtiment léger, et avaient devancé de beaucoup l'envoi officieL La lenteur des opérations et la faiblesse d'un gouvernement suspendu arrêtèrent le départ de l'instruction qui aurait pu rapprocher les esprits, et celui des commisssaires. On n'envoyait aucunes forcés pour soutenir la loi; et, au point de leur départ, les commissaires nommés se démirent de leurs commissions.

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Cependant les nouvelles les plus alarmantes arrivaient de Saint-Domingue. Toutes disaient que la loi était inexécutable, et que la colonie était exposée aux plus affreux dangers. L'assemblée nationale rendit alors un décret qui remédiait aux inconvénients qu'on lui présentait dans le premier. Mais il n'était plus temps : des mains perfides avaient brisé les chaînes des noirs ; on leur avait fourni des armes et des provisions de guerre ; des chefs déguisés les menaient au combat ou plutôt au massacre. Ils ravagèrent quinze lieues de pays , et se livrèrent aux plus horribles barbaries contre les blancs. Ces événements sont si récents , qu'il nous est impossible d'en donner un récit fidèle; mais l'histoire fera connaître un jour les traîtres qui ont ourdi ces perfides trames.

Tandis que l'assemblée prenait et reprenait ces grandes questions , elle faisait une multitude de lois administratives et judiciaires, et terminait par des décrets une foule de différends et de désordres que suscitait en divers lieux l'esprit de parti. Elle élevait en même temps un monument à la mémoire des hommes qui ont bien mérité de la patrie. Le défenseur éloquent de la liberté, Mirabeau, était mort au plus haut terme de la gloire , emportant les regrets de l'un et de l'autre parti; sa perte fut une calamité publique. L'assemblée nationale le déclara digne des honneurs décernés par la nation aux grands hommes. Ses obsèques furenthonoréesd'une pompe funèbre digne de lui , et ses restes furent transportés dans l'égUse de Sainte-Geneviève, de-

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venue le Panthéon français. Ainsi , depuis , ce temple fut le dépositaire des cendres de Voltaire, dont le génie avait fait éclore tant de germes de liberté et dissipé les ténèbres épaisses qui couvraientl'Europe. J.-J. Rousseau fut jugé digne des mêmes honneurs : déjà l'assemblée avait décrété qu'il lui serait érigé une statue. Les jardins d'Ermenonville garderont sa froide dépouille; un cénotaphe consacrera le souvenir de son nom et de la reconnaissance des Français.

Tandis que l'assemblée élevait ainsi des monuments aux apôtres de la hberté, et qu'elle décrétait des lois qui devaient la rendre durable, le despotisme s'occupait à renouer les anneaux brisés de sa chaîne. Les princes voisins faisaient, sous divers prétextes, approcher des soldats de nos frontières. La France était cernée de toutes parts de troupes étrangères; les Allemands au nord, les Espagnols au midi, les Italiens à l'occident. L'Océan seul était libre ; mais les Anglais avaient en armement une flotte considérable , qui pouvait à chaque instant bloquer nos ports. On parlait en même temps du prochain départ du roi pour Metz , où l'on dirait qu'il serait entouré d'une partie de l'armée et soutenu par celle de l'empereur. Là il devait, en conquérant, dicter des lois à son peuple soumis, ou marcher pour le subjuguer rebelle. Les privilégiés, conquérants avec lui, devaient reprendre tous leurs droits.

Il ne devait rester personne en France de la famille royale, dans la crainte des vengeances du

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peuple. Mesdames , tantes du roi , partirent les premières, et se rendirent à Rome. Le peuple, qui prévoyait le but de leur départ , voulut inutilement s'y opposer; mais sur le bruit que Monsieur, frère du roi, se disposait aussi à partir, il se porta en foule à son palais , et exigea sa parole qu'il ne partirait point. Le prince le promit, et fut couvert d'applaudissements.

Peu après arriva la fameuse journée des poignards. Tandis qu'un mouvement populaire était excité à Vincennes pour la démolition de ce fameux donjon , il se préparait une scène horrible au château des Tuileries. Des poignards faits à l'avance , et d'une forme particulière , annoncent que le complot avait été tramé de longue main : un fort anneau servait à les tenir, et il en sortait une lame à deux tranchants se terminant en langue de vipère. Le rendez-vous était donné au château ; là devait se réunir une foule de prétendus amis du roi : ils devaient crier que sa vie était en danger , et se servir des armes qu'ils auraient apportées. Un homme qui arriva deux heures trop tôt découvrit le complot. La garde nationale aperçut un poignard sous son habit ; il fut arrêté et fouillé ; on lui trouva des pistolets, et il fut conduit au district. La garde, ainsi avertie, vit arriver, deux heures après, des hommes suspects : elle les fouilla à mesure : et leur ayant trouvé beaucoup de pistolets, elle se contenta de les désarmer et de les chasser. Il y en avait un grand nombre dans le jardin; ils reçurent le même traitement. Quelques personnes furent arrêtées , et bien-

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tôt élargies. Personne n'avait reçu de mal, les jours du roi surtout étaient hors de péril ; l'affront que les conjurés avaient reçu fut la seule vengeance qu'on en tira, et les tribunaux ne donnèrent aucune suite à cette affaire. Mais les citoyens furent toujours plus convaincus qu'on voulait enlever le roi.

Leurs craintes s'accrurent sur la nouvelle du voyage prochain du roi à Saint-Cloud. Ils regardèrent ce voyage, qui n'avait pour objet apparent que d'y aller faire ses Pâques , ce qu'il pouvait faire à Paris, comme un prétexte pour son évasion. L'idée des maux affreux qui résulteraient de la fuite du roi , et des horreurs d'une guerre civile , échauffa tous les esprits. Le peuple se porta en foule au château, au moment où le roi était déjà en carrosse, et s'opposa à son départ. Vainement M. Bailly et M. de La Fayetta voulurent user de leur ascendant pour maintenir au roi la liberté de partir; ils ne furent point écoutés. Des orateurs ardents criaient que, si le roi venait à fuir , le sang des citoyens ruissellerait dans les rues, et que la France serait livrée aux horreurs de la guerre civile. Ces images affreuses leur donnèrent , et même à la garde , une telle persévérance j que le roi et la reine furent obligés de rentrer dans le palais. Nous savons bien , disaient les grenadiers , que nous violons la loi ; mais le salut de la patrie est la première de toutes.

Le roi alla communiquer à l'assemblée nationale qu'il persistait dans le dessein d'aller à Saint-Cloud, et que l'on ne devait pas s'y opposer , pour ne pas

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laisser croire qu'il n'était pas libre. Il y alla en effet ; et , prenant le moment le moins propre à se faire croire, le ministre des affaires étrangères écrivit une lettre à tous les ministres de France dans les cours de l'Europe. Il les chargeait d'une manière précise d'annoncer à tous les souverains l'attachement du roi pour la constitution ; il rappelait ses engagements, ses promesses et tous les actes libres qu'il avait faits pour manifester ses intentions. Pendant que le ministre, qui n'était peut-être pas dans le secret du comité autrichien , parlait ainsi , et que l'assemblée, applaudissant à son langage, ordonnait l'envoi de cette lettre dans tout le royaume, on songeait réellement à faire partir le roi.

Le serment exigé des prêtres était un des prétextes dont on se servait pour essayer une de ces grandes querelles que l'on appelle schisme y et dans lesquelles les hommes se divisent et puis se battent pour des abstractions qu'ils n'entendent pas. L'assemblée nationale avait appelé constitution civile du clergé ce qui n'en était que l'organisation. Il semblerait même qu'elle aurait mieux fait de ne pas s'en occuper , parce que chaque profession et chaque professeur peut s'arranger à sa manière , sauf l'inspection du gouvernement. Elle s'exposait au danger de recréer sous une forme un corps qu'elle avait détruit sous une autre. Mais les prêtres tiennent tellement à toutes les affaires temporelles , et se rattachent si bien à celles du gouvernement, qu'il est difficile de I. 9.7

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les en détacher, et que, de quelque manière que l'on s'y prenne , on les retrouve partout : ce qui forme un embarras dans tous les pays où le souverain , quel qu'il soit , veut sérieusement être le maître.

L'assemblée ayant donc organisé le clergé selon les 'principes de la constitution française, elle exigea des prêtres le serment, prêté par tous les citoyens, de maintenir la constitution; mais elle exigea en même temps qu'ils jurassent de maintenir la constitution civile du clergé. Tant de militaires qui ont prêté et faussé leur serment civique ne se sont pas avisés de dire que le ciel était blessé de l'organisation militaire : leur prétexte a été qu'ils avaient déjà prêté un serment au roi, ce qui rendait le dernier nul. Mais les prêtres ont coutume de s'identifier avec Dieu, et qui les offense offense le ciel. Les esprits subtils découvrirent donc ici \e moyen de faire luv schisme , en disant que cette constitution civile était une chose spirituelle, et même une autre religion ; que c'était gêner les consciences, tourmenter les prêtres, les exposer au martyre. Ils demandaient même la mort, et qu'on les conduisît au supplice, bien assurés que l'assemblée nationale n'en ferait rien.

Il se trouva dans le royaume un assez grand nombre de personnes de bonne foi qui s'imaginèrent qu'en effet leur conscience était blessée dans cette organisation du clergé : car ce que l'on croit le plus est très-souvent ce que l'on entend le mains.

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Cependant on déplaçait les prêtres qui ne juraient pas, et on leur donnait une pension : mais ceux-ci cherchaient à conserver leurs paroissiens et à les intéresser en leur faveur par tous ces moyens qu'ont à la main ceux auxquels les hommes ont donné leur raison à gouverner. Cette division fit espérer aux ennemis de la constitution qu'on amènerait les Français à une guerre pour les prêtres, puisqu'ils ne voulaient pas la faire pour les nobles, qui véritablement n'avaient pas des idées abstraites à présenter aux esprits subtils. Les courtisans et les privilégiés devinrent tout-à-coup dévots; on le fut à la cour; on le fut même à Worms et à Coblentz. Mais les citoyens de Paris, même les moins éclairés , n'étaient pas dupes de cette momerie : or , sans Paris , l'on ne fait point de guerre civile.

La paix de l'empereur donnait de grandes espérances aux privilégiés de France. L'Europe entière avait suspendu ses querelles ordinaires, et rien ne faisait diversion à l'attention que la moitié des cours donnaient à la Pologne, et toutes à la France. Les émigrés, que recevaient et caressaient quelques princes de l'empire, faisaient de petites recrues et de grandes menaces. Mais on mûrissait depuis longtemps un projet bien plus dangereux pour la nation française : la cour de Vienne et celle d'Espagne, c'est-à-dire les plus proches parents du roi et de la reine, en étaient le ressort. C'était, dit-on , l'objet de cette suspension d'armes de tous les souverains. Les courriers qui allaient et venaient sans

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