‹ Œuvres. Précédées de sa vie, et accompagnées de notes historiques, additions, développmentsChapitre 18 sur 65 · TROISIÈME MOTIF · texte numérisé non relu

TROISIÈME MOTIF

Le troisième motif que je dois présenter contre le régime actuel de l'Amérique, c'est que les Espagnols laïques ne sont pas en état de prêcher l'Evangile aux Indiens, ni de leur faire aimer la religion chrétieime, ni de leur apprendre les vérités du catéchisme. Voici la formule que prononcent les gouverneurs en livrant des Indiens comme esclaves, quoique ce dernier nom n'y soit pas exprimé :

ce 11 vous est conQé, à vous N. , à titre de dépôt, )) tant d'Indiens dans le village de ..., et vous êtes » autorisé à vous en servir dans vos mines et vos culi) lures pour l'extraction de l'or ou d'autres genres » d'exploitations , sous la condition de prendre soin

)i dé leur enseigner la doctrine chrëtîèntie el les 3) autres parties de la sainte foi catholique, car par î) le piéscnl acte je décharge la conscience de Sa % Majesté notre roi , el la mienne. »

Votre Majesté veut-elle savoir si cette formule suffit pour déijager sa conscience de l'obligation qui lui a été imposée ? Qu'elle d;iigne me permettre de Jtri raconter ce qui m'est arrivé à Sainte Marthe, et être bien persuadée que de pareils faits sont comihtins dans presque tous les villages indiens.

Jean Colmenero , homme grossier, de la classé du peuple, et qui avnil servi comme soldat pendant la conquête, fut gratifié d'une commanderie composée de tous les Indiens d'une grande population , à la charge de remplir la condition exprimée dans la cédule qui l'instituait commandeur. Quelque temps aptes je me rendis sur les lieux, accompagné de plusieurs missionnaires : nous reconnûmes que les Indiens n'avaient pas la plus légère notion du christianisme , ce qui ne nous surprit pas, puisque Jean Colmenero, que nous examinâmes, ne savait pas même faire le signe de la croix. — Hé bïeti, lui dîmes-nous, qu'avez-vous enseigné à ces pauvres Indiens ? — Moi .^Qu'ils s'en aillent au diable! Ne suffii-il pas de leur apprendre per stiftiin santin cruces? —

Que penser de cet àiilre Espagnol, qui, après avoir fait baptiser les Indiens d'un village et les avoii" privés de leurs idoles d'or , remplaça celles-ci le lendemain par d'autres idoles de cuivré qu'il obligea les habitans de lui acheter , en eîigeant

pour prix des esclaves qu'il avait l'intenUon de vendre?

Quel soin les Espagnols séculiers pourroni-ils prendre des âmes , quelques fiers qu'ils soient de leur prérogative , eux qîii, généralement parlant , ignorent jusqu'au credo q\ aux commandcmens de la loi de Dieu? qui ne se distinguent que par les mœiu's les j)lus dissolues., et ne sont passés en Amérique que pour assouvir leur insatiable avarice?

Les Indiens, fidèles à la loi de nature, se coPiteiitent chacun d'une femme : les Espagnols en ont plusieurs, et le scandale va, si loin qu'on leur voit jusqu'à quatorze concubines , avec lesquelles ils vivent publiquement. Leur conviendrait- il bien de prêcher aux Indiens la cbasleté?

Les Indiens ne volent ni ne tuent; ils ne font de mal à personne , parce qu'ils sont naturellement bons , doux , dociles , soumis , et d'une grande modération : les Espagnols laïquos sont orgueilleux, colères et emportés ,• ils volent, tuent , font le mal avec violence , et l'accompagnent de mille marques de cruauté. De pareils hommes précheront-ils les vertus morales i

Les Indiens idolâtres sont religieux en présence de leurs idoles ; ceux qu'on a rendus chrétiens le sont également à l'égard du vrai Dieu dans les lieux où il s'est établi des ministres de notre sainte religion : les co;/zA7zr/77c/^z/;'s espagnols ne cessent de faire entendre des blasphèmes contre Dieu el ses saints ; ils méprisent le culte , cl tout ce qu'ils font pour satisfaire leur cupidité annonce qu'ils ne

reconnaissent pas d'autre Dieu que l'or. Qui oserait espérer que des hommes de ce caractère voudront prendre soin de la religion et de la morale des Indiens ?

Les Indiens forment leurs jugemens d'après ce qu'ils voient, et se. persuadent que le dieu des chrétiens est le plus méchant des dieux , puisque ceux qui se donnent pour sectateurs de sa loi sont si injustes ; ils pensent aussi que le roi des Espagnols est un affreux tyran , et le plus grand bourreau de l'espèce humaine , puisque les hommes qui obéissent à son gouvernement sont injustes , inhumains et féroces. Conviendrait- il de confier à ces derniers l'enseignement de la religion et de la morale ?

Je sais bien, invincible prince , que Votre Majesté ignorait tous ces détails ; cependant je ne crains pas d'assurer non seulement qu'ils sont tous véritables, mais qu'il serait possible d'en citer d'autres plus monstrueux et plus horribles , qui rempliraient d'éîonnement et d'effroi l'âme de Votre Majesté.

Il est résulté des faits que je viens d'exposer que Dieu est maintenant tout aussi inconnu dans les Indes qu il l'était il y a cent ans . si ce n'est dans le royaume du Mexique.

Il est surprenant qu'il ait pu se trouver un Espagnol assez téméraire pour établir, sans l'autorisation des rois catholiques, le moyen le plus injuste de faire remplir l'engagement qu'ils avaient contracté pour le salut éternel des Indiens , en l'imposant d'une manière frauduleuse à des laïques ignorant

( i83 ) et féroces , qu'il investissait en même temps du droit de les traiter en esclaves , et de les employer à leur service. Je connais l'auteur de cette affreuse iniquité , que j'éviterai de nommer pour ne pas le rendre odieux à toute la terre. Ce fut la cupidité qui inspira l'idée d'une telle transaction; tout le reste n'a servi qu'à couvrir ce motif criminel.

Les Espagnols qui se chargeaient de convertir et d'instruire les Indiens, d'après le système qu'ils avaient adopté pour s'enrichir, ne ressemblent guère aux ouvriers de la vigue du seigneur , dont il est parlé dans l'Evangile : au lieu de richesses temporelles , Dieu ne leur promit pour récompense que les biens de l'autre vie.

Aussi la manière dont ces prédicateurs d'une nouvelle espèce se comportent est bien différente. La volonté de Dieu est que l'on convertisse les infidèles par les voies de la persuasion et de la douceur : dans les Indes , les seigneurs particuliers n'emploient d'autre moyen pour cela que la rigueur , la cruauté, et tout ce que les âmes féroces et sanguinaires peuvent concevoir de plus violent.

Il est impossible de croire que la convention qui a produit cet énorme changement suffise pour dégager la conscience de Votre Majesté : ceci ne pourrait être qu'autant que Votre Majesté ignorerait les conséquences d'un pareil traité. Mais aujourd'hui elle est informée que plus de huit millions d'hommes ont péri dans l'idolâtrie par l'effet du système barbare suivi par les conquérans dans le partage des Indiens.

11 est impossible d'empêcher le mal si l'on se contente d'ôler aux seigneurs rautorité qu'ils ont sur les Indiens, pour la confier à des commandeurs; car ceux-ci fonlaul;inl de mal que les auircs , el s'occupenl encore moins de la conversion el dc3 l'enseignement des nali.irels.

Le seul remède capable de guérir celle grande plaie, c'est de faire jouir les Indiens de l'Amérique de la même Lberié que les peu[)les de Caslille, et d'y travailler à l'établissement de la religion comme dans toutes les autres parties du monde.

• QUATRIÈME TNIOTIF.

Ce motif est fondé sur le précepie , si particulièrement établi par larehglon, de maintenir la paix parmi les hommes , afin qu ils puis>ent exercer librement le culte de Dieu, et iem[)lir leurs devoirs de chrétiens. Or, si cet ordre est si imporlant à toutes les époques dans un élat qui jouit du calme ordinaire, àcombienplus forte raison doit-il leparaî tre dans les circonstances où une foule de nouveaux chrétiens sont fréquemment appelés dans les églises pour entendic l'cxplicalion de la doctrine chrétienne, el où ils ne peuvent cependant se lendre, parce que la loi d'un despote leur en oie la faculté !

La paix , nécessaire pour l'ouvrage de la conversion des Indiens, est incompatible avec Tautorité qu'on accorde sur eux à des seigneiu's particuliers, lors même qu'elle est restreinte à celle de commandeur. L'effet que celle-ci produit est une guerre

( i85) continuelle entre les Indiens et leurs maîtres. Les uns demanflent tous les jours la permission d'aller trouver les missionnaires pour slnslruirc ; losau'.rcs refusent de l'accorder , et envoiciU leurs esclaves dans les mines , ou les font servir à des corvées non moins conlrain s à l'objet île leur conversion. On s'aii^'rit de part et d'autre , et, à la moindre plainte cpie l'Indien fiiit entendre conlre son maître, celuici lui donne la mort au fond des mines, sur un cliemin, ou de quelque autre manière. Si l'Indien s'adresse au gouverneur-géiiéial de la province, jiarce que le jui^e du lieu lui aura refusé sa [)roleclion^ il est bieniot puni de sa témérité, en sorte que sa vie est dans un péril continuel, et que la religion chrélienne perd chaque jour de ses conquêtes.

Cetélat permanent de i^nicrrc sanglante entre les tyrans et les esclaves , avec des moyens d hostilité si inégaux , est cause qtic les Indiens imputent à la religion etàVolreMajesiédesiorlsquirif conviennent certainement ni à l'une m à l'autre , mais qui les font délester autant que s'ils leur appartenaient réellement; la [)remière parce que les Indiens jugent de ce qu'elle doit être par la morale qu'ils voient pratiquer , et Votre Majesté parce que , permettant tant d'alTreuses tyrannii-s , ils s'imaginent qu'elle est aussi barbare que leurs tyrans.

D après ces considérations , le seul moyen d'élabbrla jiaix au milieu des Espagnols et des Indiens, c'est de déclarer que les uns sont aussi libres que les autres, qu'ils composent une seule famille de frères unis par les liens de l'humanité , de h société

civile elde la religion, en sorte que les Indiens n'aient plus à craindre les Espagnols, et qu'on leur rende la justice comme aux autres babitans; ils pourront alors se rendre en toute liberté dans les églises lorsque leurs devoirs de cli réliens les y appelleront.

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